Chapitre 120
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Traducteur/éditeur : Order
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Chapitre 120 : Elbridge, dix-sept ans (4)
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Reto ne le montrait pas devant Elbridge, mais son inquiétude grandissait de minute en minute.
Si la caravane marchande armée de Middlemarch n’était pas arrivée, c’était qu’un problème était survenu quelque part entre la région du Nord et Middlemarch, au centre du continent.
Or le temple principal de l’Ordre de Reto, l’Ordre de la Troisième Main, se trouvait à Middlemarch.
« Est-ce qu’il est arrivé quelque chose à notre Ordre ? »
C’était peu probable. Pourtant, l’intensité de l’inquiétude avait peu à voir avec les probabilités. Le cœur anxieux de Reto s’emballait, et ses pas avec lui.
Bientôt, Reto remarqua quelque chose d’étrange.
Elbridge le suivait sans dire un mot. C’était étrange.
« Elbridge a quitté la forteresse parce qu’il détestait être entraîné dans des combats. »
S’ils prenaient la direction du sud, ils risquaient fort de se retrouver mêlés à une bataille. Elbridge le savait bien.
Il avait quitté la forteresse pour échapper aux combats épuisants. N’était-il pas naturel qu’il refuse d’en livrer un autre, à présent ?
« Est-ce qu’il compte nous aider à régler le problème de notre Ordre parce qu’il a l’intention de compter sur nous ? »
Non. Partir du principe qu’Elbridge s’en remettrait à l’Ordre de la Troisième Main était une erreur dès le départ.
À vrai dire, Elbridge n’avait aucune raison de choisir l’Ordre de la Troisième Main.
Pour l’Ordre de la Troisième Main, Elbridge était une recrue exceptionnelle.
Mais l’Ordre de la Troisième Main n’était pas un choix exceptionnel pour Elbridge.
Il y avait d’innombrables Églises combattantes qui l’accueilleraient à bras ouverts, et l’Ordre de la Troisième Main n’était que l’une d’elles.
Reto hésita avant de lui demander pourquoi il l’accompagnait.
Lui demander s’il avait une raison suffisante de choisir l’Ordre de la Troisième Main pour accepter de livrer une autre bataille ne pouvait qu’attirer des ennuis.
Et si cette question faisait réfléchir Elbridge, qui décidait alors de rejoindre un autre Ordre ? Et si Reto ne parvenait pas à le ramener au sien ?
« Et qu’est-ce qu’il me resterait, après ça ? »
Rien d’autre que la réputation d’avoir déserté la Forteresse d’Hébron.
Reto ne voulait pas passer pour ce genre d’idiot.
Malgré tout, il se pressa les tempes avec force.
« … Bon sang. Ne sois pas si mesquin, Reto. »
Finalement, Reto prit la parole.
« Elbridge. Si nous prenons la direction du sud, nous finirons presque certainement mêlés à une bataille. »
« Probablement. »
« Pour être franc, tu n’es pas obligé de rejoindre l’Ordre de la Troisième Main. Tu pourrais éviter les ennuis et partir vers l’est ou l’ouest. Il y a des Églises qui voudraient de toi partout sur le continent. »
« … »
Elbridge avait dû comprendre pourquoi Reto soulevait la question.
Elbridge était plutôt vif d’esprit, du moins celui que connaissait Reto.
Après un instant de réflexion, Elbridge répondit : « Si je ne l’avais pas su, j’aurais peut-être choisi une autre destination. Mais maintenant que je sais qu’il y a des problèmes au sud, je ne peux pas simplement passer mon chemin. »
Reto resta sans voix un instant.
Cette réponse lui donna l’impression d’entrevoir l’avenir d’Elbridge.
Quitter la forteresse ne rendrait pas sa vie paisible.
S’il continuait à penser ainsi, seul son lieu de travail changerait. Sa vie serait sans doute peu différente de celle qu’il menait à la Forteresse d’Hébron. Au début, il ne participerait aux combats que de temps à autre. Mais bientôt, on l’entraînerait dans toutes sortes de batailles.
Reto ne connaissait Elbridge que depuis quelques mois. Il était bien trop tôt pour parler de loyauté.
Pourtant, il se souvenait clairement du retour d’Elbridge à la forteresse, porté par quelqu’un, les deux jambes arrachées. Il se rappelait aussi ses autres blessures, tout aussi effroyables.
Même si ce n’était pas par loyauté, Reto espérait, par compassion, qu’Elbridge ne vivrait pas ainsi.
« Elbridge. Quand je t’ai rencontré à l’infirmerie, le sieur Leonhardt a dit quelque chose au sieur Brenic. »
« Quoi donc ? »
« Il a dit que tu avais tendance à vouloir prouver que tu avais un but, que tu étais utile. »
« … »
Elbridge ne répondit pas.
Mais son expression montrait qu’il ne l’ignorait pas non plus.
« Si tu veux vivre comme tu l’entends, il faudra d’abord te débarrasser de cette habitude. N’essaie pas de prouver ta valeur aux autres. Tu n’as pas besoin qu’ils la reconnaissent pour vivre. N’essaie pas de faire tout ce que tu peux. Il faut apprendre à fermer les yeux ou à détourner le regard, parfois. »
« Mais… »
Elbridge voulut ajouter quelque chose, mais Reto l’interrompit.
« Ce n’est pas de la lâcheté. C’est ainsi que tout le monde traverse la vie. Tu dois apprendre ça si tu veux devenir adulte. »
Après avoir débité tout ce qui ressemblait à une leçon ou à un sermon, Reto se sentit soulagé.
Mais il le regretta aussitôt. Est-ce que ses interventions stupides venaient de lui faire perdre toute chance de marquer des points ? Et si Elbridge rejoignait vraiment un autre Ordre ?
« … »
Heureusement ou malheureusement, Elbridge se contenta de marcher en silence à côté de Reto.
* * *
Après deux jours de route supplémentaires, Elbridge et Reto aperçurent un groupe de chevaliers à l’entrée d’un village.
Lorsqu’un problème survenait, les chevaliers et les Paladins des environs se rassemblaient pour discuter d’une solution. Cette fois, le village semblait remplir ce rôle.
À l’approche de Reto et d’Elbridge, un chevalier se leva et détailla Reto du regard.
« Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ? »
Reto examina à son tour l’armure du chevalier. Elle portait les armoiries d’une maison noble, et non le symbole d’un Ordre.
Quand un problème survenait dans une région, ceux qui en pâtissaient le plus n’étaient pas les Églises, mais les seigneurs des environs. Il était donc naturel que les chevaliers ordinaires participent activement à sa résolution.
« Je suis Reto, Paladin de l’Ordre de la Troisième Main. »
« Je croyais que la Troisième Main était un Ordre actif autour de Middlemarch. Pourquoi venez-vous du nord ? »
« Je reviens de la Forteresse d’Hébron. »
« Hébron ? »
Le sourcil du chevalier tressaillit. Sa méfiance était évidente.
La Forteresse d’Hébron était pratiquement le symbole des chevaliers dont les talents avaient été reconnus. Même ceux qui ne souhaitaient pas y être affectés l’admiraient en secret, qu’ils soient chevaliers ou Paladins.
Le problème, c’était que Reto et Elbridge étaient bien trop jeunes.
Cette méfiance était compréhensible. Il y avait moins de cinq Paladins à la Forteresse d’Hébron plus jeunes que Reto, et aucun chevalier plus jeune qu’Elbridge.
Le chevalier avait du mal à les croire et, en même temps, du mal à vouloir les croire.
Ces gamins sont bien plus doués que moi ?
Reto laissa échapper un petit soupir en lisant cette expression.
À cet instant, quelqu’un sortit du village d’un pas tranquille. C’était même un Paladin que Reto connaissait.
« Sieur Jansen ? »
Le Paladin Jansen reconnut Reto et leva les deux bras au ciel.
« Tiens ! Mais c’est Reto ! J’ai entendu dire que tu étais parti à la Forteresse d’Hébron. »
Le chevalier avec qui parlait Reto recula discrètement.
Jansen était arrivé au moment idéal et avait épargné à Reto une situation pénible.
« Il s’est passé quelque chose, alors je rentrais à l’Ordre. »
« Ha ha ! Y a-t-il quelque chose de plus important qu’une mission à la Forteresse d’Hébron ? »
« Elbridge espère rejoindre l’Ordre de la Troisième Main. »
« Alors, ce jeune homme s’appelle Elbridge ? »
Le regard du Paladin Jansen s’attarda sur le visage d’Elbridge, puis descendit vers son armure.
« Euh… »
Jansen plissa légèrement les yeux en observant le symbole gravé sur l’armure d’Elbridge.
« Je ne suis pas sûr que ce soit le symbole d’Ordre auquel je pense… »
« C’est probablement le cas. »
« Je suis Elbridge, de l’Ordre du Bouclier Rouillé. »
Quand Elbridge lui tendit la main, Jansen sourit de toutes ses dents et la serra.
« J’ai entendu parler d’un chevalier si jeune, dans l’Ordre du Bouclier Rouillé, qu’on pourrait le prendre pour un enfant. C’était donc toi… Puisque le destin nous réunit, accepterais-tu de prendre un thé à l’intérieur ? »
« Avec plaisir. »
Jansen entraîna naturellement Elbridge et Reto dans le village.
Or, la première chose qu’ils virent à l’intérieur fut un groupe d’une quarantaine de chevaliers et de Paladins.
Leurs regards curieux se tournèrent vers Reto et Elbridge.
À en juger par les apparences, ils s’étaient rassemblés pour répondre au problème qui frappait la région.
Reto regarda Jansen, qui évita soigneusement son regard.
« … C’était prémédité. Ils étaient en pleine réunion ? »
Maintenant qu’ils s’étaient montrés, il leur serait difficile de se retirer.
Renoncer à présent ternirait l’honneur de leur Ordre.
Au moins, ni Elbridge ni Reto n’avaient l’intention d’éviter le combat.
Cela ne signifiait pas pour autant que Reto allait laisser passer la chose. Sans un mot, il pinça le haut du bras de Jansen assez fort pour lui laisser un bleu.
« … »
Jansen endura la douleur en silence, sans même laisser échapper un gémissement.
* * *
Plus étonnant encore, les chevaliers se mirent en route dès qu’Elbridge et Reto eurent fini leur thé.
Contrairement à ce que pensait Reto, les chevaliers ne s’étaient pas rassemblés pour une réunion.
« Vous êtes arrivés juste au moment où nous achevions nos préparatifs. Voilà encore une preuve que la Déesse du Bouclier Rouillé et le Dieu de la Troisième Main en ont décidé ainsi ! »
Jansen faisait les cent pas autour d’Elbridge et de Reto, tout en bavardant avec enthousiasme.
Au début, Reto crut que Jansen les taquinait, mais sa voix était sincère.
Les autres chevaliers réagirent de la même façon.
« Deux renforts qui arrivent juste avant le départ, et pas n’importe lesquels : deux renforts de la Forteresse d’Hébron ! Quelle chance incroyable. Cette mission est pratiquement gagnée d’avance. »
« Vous savez, moi aussi, j’ai demandé à être affecté à la Forteresse d’Hébron, une fois. Ma demande a été rejetée sur-le-champ, ha ha ! »
Les chevaliers ne cessaient de parler de la Forteresse d’Hébron.
Reto éprouvait des sentiments étrangement contradictoires.
Qui aurait cru qu’un séjour de quelques mois seulement à la Forteresse d’Hébron lui vaudrait une telle confiance ?
C’était une expérience particulière que de voir les autres compter sur lui, surtout des chevaliers plutôt que de simples citoyens.
Un sourire fier se dessina sur le visage de Reto.
Elbridge, lui, n’avait pas l’air très heureux.
« Reto. Sais-tu pourquoi les gens cherchent quelque chose sur quoi s’appuyer ? »
« Pas vraiment. »
« Parce qu’ils ont peur. Ils ont besoin de s’appuyer sur quelque chose parce qu’ils sont anxieux. »
Si les chevaliers étaient anxieux, c’était que le danger qui les attendait était particulièrement grave.
Reto demanda à Jansen de lui expliquer la situation.
Comme prévu, la réponse ne fut pas rassurante.
« Deux expéditions d’extermination ont échoué d’affilée. Nous ne sommes peut-être pas aussi doués que vous deux, mais nous sommes nous aussi des combattants d’élite. »
Le nombre d’exterminations ratées pouvait mesurer le danger, payé en vies humaines.
Chaque fois qu’une extermination échouait, on envoyait un groupe plus compétent que le précédent.
Reto comprit alors la réaction de tous.
Une mission plus dangereuse que d’habitude. Une inquiétude difficile à dissiper. Deux personnes qui arrivaient au bon moment, comme si les dieux du ciel l’avaient voulu.
Quel présage aurait pu être plus favorable pour eux ?
« Sieur Jansen, de quel genre de démon s’agit-il ? »
« Il engendre des Bêtes démoniaques. »
« Tous les démons ne font-ils pas ça ? »
Jansen secoua la tête.
« D’ordinaire, les Bêtes démoniaques sont comme des sous-produits des démons. Elles apparaissent comme des déchets, même quand le démon ne le veut pas. Mais celui-ci est différent. On rapporte qu’il crée et contrôle volontairement des Bêtes démoniaques. »
Le danger venait donc de leur nombre plutôt que de leur puissance. Fallait-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?
Elbridge, qui ouvrait la marche, s’arrêta. Les autres chevaliers s’immobilisèrent naturellement à leur tour.
Reto baissa la voix.
« Qu’y a-t-il ? »
« Là-bas. »
Un paysage typique de la région centrale s’étendait devant eux.
De petits bois se dispersaient çà et là entre les champs ouverts.
Dans la direction indiquée par Elbridge, un oiseau vert était perché.
Il était un peu trop petit pour qu’on le qualifie de Bête démoniaque. Tout au plus faisait-il la taille de l’avant-bras d’un homme adulte.
Il ne semblait pas s’agir d’un mutant rare ou dangereux. Sa Transformation en bête démoniaque n’était simplement pas encore très avancée.
Il restait troublant que la première Bête démoniaque qu’ils aient trouvée soit de ce genre.
Un petit corps, et une couleur verte qui lui permettait de se fondre dans le paysage.
N’importe qui y aurait vu un éclaireur.
« Quelqu’un peut-il abattre cette Bête démoniaque sans faire de bruit ? »
Personne ne répondit à la question d’Elbridge.
Elbridge sortit une dague de ses vêtements et la fit rouler dans sa main, aiguisant ses sens.
Un instant plus tard, il ramena le bras en arrière et lança la dague de toutes ses forces.
Propulsée par la force d’un Paladin, bien supérieure à celle d’un homme ordinaire, la dague suivit une trajectoire étrange vers la Bête démoniaque. Elle ne se contenta pas de se planter dans sa cible : elle lui trancha net le cou.
« Oh… »
Les Paladins s’émerveillèrent de cette prouesse.
« Allons-y. »
Le groupe reprit lentement sa marche, en silence.
Reto chuchota à Elbridge.
« Où as-tu appris à lancer des dagues comme ça ? »
« Je ne l’ai jamais appris. »
« Quoi, tu es un génie né ? Quelle plaie. »
Reto rit en parlant, mais Elbridge secoua la tête.
« Non. Avec la trajectoire que je lui ai donnée, elle aurait dû manquer sa cible. »
« Hein ? »
« Tu as vu la dague dévier brusquement, non ? Je n’y suis pour rien. »
Deux êtres pouvaient intervenir dans une situation pareille et exercer leur influence : un démon ou un dieu.
Le démon n’avait aucune raison d’intervenir pour tuer une Bête démoniaque qui lui servait de main et de pied. Il ne restait donc qu’une possibilité.
« La Déesse du Bouclier Rouillé t’a aidé ? »
« Je crois. »
« Elle t’a aidé sans même que tu le lui demandes ? La Déesse du Bouclier Rouillé tient vraiment à te garder auprès d’elle. »
Elbridge secoua la tête.
« Je ne crois pas que ce soit aussi simple. »
« Comment peux-tu en être sûr ? »
« Parce que je ressentais déjà du malaise et du déplaisir avant même que nous rencontrions la Bête démoniaque. »
Il était rare de ressentir les émotions d’un dieu.
Même Reto, dont les talents avaient été reconnus par son Ordre, n’avait jamais rien vécu de semblable.
Mais Elbridge avait récemment affirmé qu’il pouvait ressentir les émotions de la Déesse du Bouclier Rouillé.
Et il s’agissait surtout d’émotions négatives.
« Ça a empiré ? »
« Oui. Depuis que nous avons rejoint ces chevaliers, je ressens ses émotions beaucoup plus clairement. »
« La Déesse ne veut pas que cette expédition se termine par une victoire ? »
« … Peut-être. »
La poitrine de Reto se serra.
Alors qu’ils avaient besoin de tous les présages favorables possibles, ils se retrouvaient face à la colère d’un dieu.
Ses pensées s’embrouillèrent.
Devait-il prévenir les chevaliers et plaider pour la retraite ? Ou devaient-ils continuer d’avancer ?
Il ne connaissait pas la réponse. Une chose était sûre, cependant : il s’inquiétait trop tard.
Dans le vent qui soufflait sur eux, Reto perçut la puanteur âcre et l’odeur animale des Bêtes démoniaques.
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