Chapitre 118
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Order
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Chapitre 118 : Elbridge, dix-sept ans (2)
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Reto se glissa discrètement dans l’infirmerie.
Personne ne l’arrêta. L’infirmerie n’avait rien de particulier.
C’était simplement un espace aménagé dans un coin de la caserne, réservé aux Églises combattantes qui possédaient l’Autorité de Guérison.
Plusieurs Paladins et prêtres entouraient El.
Alors, ce n’était qu’une rumeur.
Reto avait un jour entendu une étrange rumeur : l’Ordre du Bouclier Rouillé posséderait une puissante Autorité de Guérison.
Pourtant, ceux qui soignaient El appartenaient à l’Ordre de la Pluie de Printemps et de la Mousse. Si l’Ordre du Bouclier Rouillé possédait vraiment l’Autorité de Guérison, il n’aurait pas eu besoin de demander de l’aide à l’Ordre de la Pluie de Printemps et de la Mousse.
Reto s’approcha. Une lueur chargée d’Autorité de Guérison enveloppait le bas du corps d’El.
Sous cette lumière, ses os, ses muscles et sa peau frémissaient et repoussaient.
C’était nécessaire, mais le spectacle n’avait rien d’agréable.
Ça doit faire un mal de chien.
Reto avait un jour reçu des soins après s’être fait broyer le bras droit en combattant une Bête démoniaque.
L’Autorité de Guérison ne faisait pas disparaître la douleur sur-le-champ. Au contraire, elle s’intensifiait pendant le traitement.
El souffrait visiblement, lui aussi. Les yeux fermés et les dents serrées, il endurait la douleur. Ce n’était pas tant une résistance remarquable que l’expression de quelqu’un qui s’y était simplement habitué.
Et le problème ne disparaissait pas comme par magie une fois les soins terminés.
Même après la guérison de son bras, Reto y ressentait parfois une sensation étrange. Pire encore, la douleur de sa blessure revenait de temps à autre.
« Ugh… »
El laissa échapper un faible gémissement. Un des prêtres lui essuya le front en sueur.
« El. Je sais que c’est dur, mais tiens encore un peu. »
Même si c’était douloureux, mieux valait achever le traitement d’un seul coup.
S’ils s’arrêtaient après avoir insufflé l’Autorité de Guérison, la surface de la plaie se refermerait.
Si la blessure guérissait alors que la jambe n’avait repoussé que jusqu’au genou, par exemple, il faudrait le blesser de nouveau pour faire repousser tout ce qui se trouvait en dessous.
Le plus souvent, on inciserait de nouveau la partie déjà cicatrisée. Évidemment, l’expérience était loin d’être agréable.
« … »
Reto observa le traitement en silence, puis se détourna.
Alors qu’il s’apprêtait à quitter l’infirmerie, il entendit des voix basses dans le couloir.
« On ne peut pas garder El enfermé ici. El est encore un enfant. »
Reto s’arrêta et jeta prudemment un œil dehors.
Les deux Paladins revenus plus tôt avec El discutaient dans le couloir : le Paladin blond aux yeux verts et celui à l’allure intimidante.
Le Paladin à l’air intimidant lui répondit :
« Leonhardt. C’est toi qui l’as amené ici, alors pourquoi tu me dis ça à moi ? »
Reto eut un instant l’impression que sa respiration s’était arrêtée.
Leonhardt. Leonhardt, de l’Ordre du Bouclier Rouillé.
Reto éprouvait de la compassion pour le sieur Jester, mais le sieur Leonhardt était bien trop célèbre pour qu’on puisse les comparer.
Leonhardt s’adressa au Paladin à l’allure intimidante.
« Je n’ai pas amené El à la Forteresse d’Hébron pour qu’il se batte. C’est à moi qu’El fait le plus confiance et qu’il s’en remet le plus… Je voulais juste le garder un peu plus longtemps à mes côtés et lui apprendre quelques trucs. »
« Ne raconte pas de bêtises. Tu sais quel genre d’endroit c’est. Tu croyais qu’El allait vivre les yeux fermés et les oreilles bouchées, en n’écoutant que toi ? Tous ceux qui restent ici finissent par devenir pareils, qu’ils le veuillent ou non. »
« Brenic. Je sais que je n’ai pas réfléchi aux conséquences. Mais… »
Un autre nom célèbre venait de surgir. Brenic, le Grand Paladin de l’Ordre du Bouclier Rouillé.
Reto sentit son estime pour le sieur Jester diminuer légèrement. Il y avait tout simplement trop de gens importants autour de lui.
Brenic coupa Leonhardt :
« Leonhardt, ne traite pas El comme un enfant. L’époque où El était vraiment un enfant est déjà révolue. Il devient adulte, plus ou moins. »
« … »
« Et personne ne l’a forcé à se battre. Il a choisi d’aller au combat de son plein gré. »
« Brenic. Tu sais comment est El. Il s’acharne à prouver qu’il est utile et qu’il a de la valeur. Et quand je n’étais pas là, tu aurais dû l’arrêter. C’est toi qui l’as laissé vous suivre au combat. »
« Hé. Tu crois que je passe mon temps à m’amuser dans la forteresse ? Et quand El les a suivis au combat pour la première fois, je n’étais même pas là. J’étais en mission. »
Les deux hommes se disputaient assez vivement.
Pourtant, ils ne semblaient pas se quereller par ressentiment. Ils avaient l’air assez proches pour se dire tout ce qu’ils pensaient, sans se retenir.
« … Quoi qu’il en soit, il faut renvoyer El. »
« Pas maintenant. Tu connais la situation de l’Ordre aussi bien que moi, Leonhardt. Decker est mort récemment, lui aussi. Si El part, il ne nous restera que quatre Paladins. Attends que de nouvelles recrues arrivent. »
Leonhardt semblait agacé.
« Hé. Et elles sont censées arriver quand, exactement ? Ça fait déjà un bon moment… »
« Tu sais aussi bien que moi que ça ne sert à rien d’intégrer des incapables à moitié formés, qui n’ont pas le niveau pour occuper ces postes vacants. Ils mourraient dès qu’on les recruterait. »
« Alors tu dis qu’on devrait garder El attaché à cette forteresse ? »
« On n’a pas le choix. Si El s’en va, ceux qui prendront sa place continueront à mourir les uns après les autres. El ne voudrait pas ça non plus. Et puis, il n’a jamais dit lui-même qu’il voulait partir. »
« … »
« Je sais que tu te sens responsable d’El, mais essaie aussi de comprendre ma situation. Je dois d’abord penser aux réalités du terrain. »
Leur longue discussion à voix basse se poursuivit.
La situation était simple.
Leonhardt et Brenic avaient tous deux pitié d’El.
Une seule chose les séparait : Leonhardt insistait pour qu’El quitte la Forteresse d’Hébron, tandis que Brenic pensait qu’il devait y rester.
Ils avaient dû se disputer souvent sur des questions similaires, car leur conversation passait d’un sujet à l’autre.
Ils en parlaient depuis longtemps, et El se trouvait toujours à la Forteresse d’Hébron. Cela signifiait que Brenic avait remporté la plupart de leurs disputes jusqu’alors.
Cette fois ne fit pas exception.
« … D’accord. Pour l’instant, j’ai compris. »
« Ouais. Désolé, Leonhardt. »
« Ne t’excuse pas auprès de moi. Excuse-toi auprès d’El. »
À ce moment-là, le traitement semblait terminé. Les Paladins et les prêtres de l’Ordre de la Pluie de Printemps et de la Mousse s’affairèrent.
Comme si de rien n’était, Leonhardt et Brenic saluèrent El de la main avant de quitter l’infirmerie.
Il ne resta plus qu’El et Reto.
El, un peu pâle, demanda à Reto : « Quoi ? Toi aussi, tu es blessé ? »
« Non. Ce n’est pas ça… J’ai juste vu que tu étais salement amoché. »
« Tu t’appelles Reto, c’est ça ? »
« Ouais. »
Reto réfléchit un instant, puis s’assit à côté d’El. Il avait l’impression qu’El avait besoin de parler à quelqu’un.
Il ne se trompait apparemment pas. Contrairement à tout à l’heure, où El s’était montré revêche, il prit cette fois l’initiative de la conversation.
« L’Ordre de la Troisième Main… Tu dois venir de la région centrale. »
« C’est ça. Mais je suis né dans l’est. J’y ai passé toute mon enfance. »
« Moi aussi, je viens de l’est. Tu es d’où ? De Solenion ? »
Reto secoua la tête.
« Non. C’est un tout petit endroit que tu ne connais sûrement pas. Ça s’appelle Weekmere… »
El l’interrompit.
« Weekmere ? Le village au bord du lac ? »
« Quoi ? Tu connais Weekmere ? »
« Bien sûr. Tu sais comment je m’appelle ? »
« El. »
« C’est un surnom. Je m’appelle Elbridge. »
Elbridge. Reto connaissait le nom de cette ville.
Dans l’est, une petite rivière sans nom débordait chaque fois qu’il pleuvait.
Les gens avaient du mal à la traverser sous la pluie, alors un vieux charpentier avait construit un pont.
Chaque fois qu’il pleuvait, les gens se rassemblaient autour du pont pour traverser la rivière. Avec le temps, un village s’était naturellement formé à cet endroit.
C’est ainsi que le village fut appelé Elbridge, autrement dit « le pont du vieil homme ».
« On m’a dit que l’homme qui avait construit ce pont était mon ancêtre. »
« Je suis allé plusieurs fois à Elbridge… Je t’ai peut-être déjà croisé. »
« Maintenant que tu le dis, j’ai l’impression de t’avoir déjà vu, moi aussi. »
Reto et Elbridge s’entendaient plutôt bien.
En partie parce qu’ils venaient de régions voisines, et aussi parce qu’ils avaient des âges proches.
Reto comptait parmi les plus jeunes de la Forteresse d’Hébron, même s’il était plus âgé qu’Elbridge. On aurait pu les prendre pour des frères, ou pour des amis malgré leur écart d’âge considérable.
* * *
Environ deux mois passèrent.
La Forteresse d’Hébron était un endroit où les incidents étaient fréquents, et il s’y passa toutes sortes de choses pendant ces deux mois.
El partait souvent sur le champ de bataille et revenait parfois à moitié mort. Reto prit lui aussi part au combat à plusieurs reprises.
Puis, un jour…
« J’ai envie de rentrer chez moi. »
Elbridge répondit à la remarque lancée distraitement par Reto :
« Moi aussi. »
C’était une conversation qu’ils avaient souvent eue.
Mais aujourd’hui, peut-être parce qu’il était revenu plus amoché que d’habitude, Elbridge ajouta :
« Non. Même pas besoin que ce soit chez moi. N’importe où ferait l’affaire, du moment que ce n’est pas ici. »
« Vraiment ? »
« J’en ai marre de cet endroit. Je commence à avoir envie de tout plaquer. J’aimerais bien partir à l’arrière, moi aussi. »
Reto ricana.
« L’Ordre du Bouclier Rouillé a seulement un arrière ? »
« … Si, mais c’est pire qu’ici. »
L’Ordre du Bouclier Rouillé comptait très peu de membres.
Des Paladins étaient stationnés dans d’autres régions que le nord, mais les territoires qu’ils devaient couvrir étaient bien plus vastes.
Ils partaient souvent seuls en mission ; leur fardeau n’était donc pas négligeable.
Elbridge demanda à Reto : « Reto. L’Ordre de la Troisième Main n’aurait pas besoin d’un Paladin de plus ? »
« … Quoi ? »
« Quelqu’un d’assez utile, qui accepterait de se battre de temps en temps et qui ne se plaindrait probablement pas tant qu’il pourrait gagner sa vie. »
Difficile de savoir si Elbridge plaisantait. Pourtant, son expression paraissait plutôt sérieuse à Reto.
« … Tu es sérieux ? »
« Probablement. »
Recruter un Paladin de l’Ordre du Bouclier Rouillé.
C’était peut-être l’occasion de remporter un succès considérable.
Pourtant, Reto repensa à la conversation entre Leonhardt et Brenic, les deux autres Paladins de l’Ordre du Bouclier Rouillé.
Était-ce vraiment une bonne idée d’emmener Elbridge hors de la Forteresse d’Hébron ? Combien de Chevaliers mourraient pour le remplacer ?
Elbridge marmonna : « Franchement, ça ne va pas fort ces derniers temps. Je crois que je vais bientôt mourir. »
« Pourquoi tu dis ça tout à coup ? »
« Je crois que la Déesse du Bouclier Rouillé ne m’aime pas. Chaque fois que je reçois de la Puissance divine, je ressens… quelque chose d’étrange. C’est inconfortable, inquiétant. Comme si elle ne m’accordait cette Puissance divine qu’à contrecœur. Tu vois ce que je veux dire ? »
« … Pas du tout. »
« Enfin, tu vois le genre. Si, le jour où j’aurai besoin de Puissance divine, elle tarde un peu ou qu’elle n’est pas suffisante… je mourrai ce jour-là. »
Reto ne trouva rien à répondre et se contenta de regarder Elbridge.
Elbridge le ressentait lui-même. Qu’est-ce que Reto aurait bien pu dire ?
L’expression d’Elbridge se durcit légèrement.
« Ça ne fait pas si longtemps que je vis au sein de l’Ordre du Bouclier Rouillé. Même en comptant le temps que j’ai passé hors d’Hébron, ça fait environ quatre ans. Mais franchement… je crois que j’en ai déjà assez fait. »
Ses paroles étaient lourdes de sens. Reto baissa inconsciemment la voix.
« … Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Je crois que je vais quitter la Forteresse d’Hébron. »
« Le sieur Brenic te laissera faire ? »
« Je ne sais pas. S’il refuse… je m’enfuirai, tout simplement. »
Reto observa Elbridge.
Il se rendit alors compte que, ces derniers temps, il n’avait vu en Elbridge qu’un Chevalier courageux et un Paladin digne de respect.
Mais en le regardant de nouveau, il vit à quel point Elbridge était jeune.
Comme le premier jour de leur rencontre, quand Reto l’avait naturellement pris pour un écuyer.
La désertion du champ de bataille était sévèrement punie.
Mais si Elbridge s’enfuyait, qui pourrait le punir ?
Qui, dans ce monde, pourrait désigner cet enfant et lui reprocher de ne pas avoir accompli son devoir ?
Les yeux d’Elbridge brillèrent.
« De toute façon, je ne crois pas avoir besoin de permission. Si le sieur Brenic m’attrape et que je dois rester à la Forteresse d’Hébron pour toujours, je ne le supporterai pas. Je finirai par mourir ou devenir fou. Mieux vaut disparaître sans rien dire. »
« Si le sieur Leonhardt t’aide, tu pourrais peut-être obtenir la permission. Tu devrais au moins essayer de lui parler… »
« Si je peux obtenir la permission… même si je disparais en douce, le sieur Leonhardt s’occupera de tout après. »
Elbridge se leva. Il ne tenait qu’une épée.
Mais il n’avait besoin de rien d’autre. L’espoir d’une nouvelle vie venait de naître dans son cœur.
Elbridge demanda : « Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ? »
Reto poussa un profond soupir.
« Tant pis, allons-y. On trouvera bien une solution. »
Notes de bas de page :
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