Chapitre 60
[ Point de vue d'Ayame ]
Une brève lueur d'espoir s'allume dans ma poitrine à la vue de son visage dissimulé, puis se noie immédiatement dans un flot glacial de trahison. Les deux sentiments s'affrontent, me laissant engourdie et nauséeuse.
Pourquoi est-il ici ? Est-ce une mascarade ? Une représentation pour eux ? Ou est-il vraiment l'un des leurs ? M'a-t-il menée jusqu'ici, à travers les montagnes, à travers le froid, partageant la chaleur et le sang, juste pour m'amener dans ce lieu d'ossements et de feu violet ? Étais-je un sacrifice depuis le début ? À quoi bon toute cette gentillesse ? Les discussions ? Les mains tenues ? La chaleur partagée ? Pourquoi ?
Il avance à travers la foule de silhouettes encapuchonnées. Il scande leurs prières, sa voix se mêlant à la leur. Ses mouvements ont une grâce étrange et délibérée. Ce n'est pas sa démarche habituelle. C'est un pas rituel, répété.
L'autre homme en robe qui tient le garçon pousse l'enfant vers la silhouette embrumée. Il fait un geste, comme pour offrir le garçon à Lucid afin qu'il accomplisse l'acte final.
Une nouvelle vague de panique et de fureur me donne de la force. Je me débats contre mes entraves, les maillons de métal cliquetant violemment. La chaîne autour de mon cou s'enfonce dans ma chair. Je manque de me libérer. Presque.
« Ô Mère Alisia, nous sommes reconnaissants pour votre bienveillance ! » hurle un cultiste, la voix fervente.
« C'est cela, le salut ! » crie un autre.
La silhouette embrumée, Lucid, continue. Son élocution est étrange. Elle semble décalée. Il récite des mots plutôt que de les prononcer. C'est comme si quelqu'un lui soufflait les répliques et qu'il les répétait un temps plus tard. Le rythme est faux.
« Alisia exige notre foi absolue », entonne-t-il, d'une voix monocorde, « et nous suivrons ses enseignements. Car elle nous accordera le salut. »
Mon espoir vacille et s'éteint. Et s'il était réellement devenu l'un d'eux ? Les drogues, la capture… auraient-ils brisé son esprit ? Remplacé l'homme aimable et bavard par cette chose creuse qui psalmodie ?
Il prend le garçon des mains de l'autre cultiste. Ses mains, enveloppées dans des manches sombres, reposent sur les petites épaules de l'enfant. Le garçon tremble, des larmes creusant des sillons nets dans la saleté de son visage.
« Jetez-le dedans ! » hurle une voix dans la foule.
« Ouais ! » d'autres reprennent le cri. La foule devient agitée, avide de spectacle, avide que la flamme violette se nourrisse.
Qui suis-je pour espérer ? Je suis enchaînée. Je suis impuissante. Rien de bon ne sortira de tout ça. J'ai été menée en bateau. Trahie par la personne même que j'avais choisi de suivre.
Il était si chaleureux. Une chaleur dont je me suis nourrie avec avidité.
Il avait le cœur si bon. Une chose fatale parmi les nôtres.
Il était crédible. Une chose rare... pour un humain.
Il était... drôle, un sentiment que je n'avais jamais ressenti auparavant.
Il semblait fragile malgré ses capacités, quelqu'un à protéger... est-ce mon instinct ? Je me souviens que dans notre espèce, il est de coutume de protéger farouchement un membre de sa famille, un compagnon approprié...
Un compagnon ? Mon esprit s'inonde immédiatement de... malaise ? Qu'est-ce que ce sentiment ? Il est nouveau...
Il était quelqu'un aux côtés de qui je m'imaginais passer le reste de mes jours. Un nouveau but après avoir échoué… après avoir échoué à quoi ? La question résonne à nouveau dans ma mémoire vide, mais le sentiment d'échec est solide et réel.
Il soulève le garçon. Non pas brutalement, mais avec une lenteur cérémonielle terrifiante.
Je faiblis. Ma force m'abandonne. C'est fini. C'est la fin de cet étrange voyage réconfortant... bien que bref, il m'avait fait oublier la cruauté du monde pour un court instant.
*Non.* Je hurle intérieurement.
Mais quelque chose d'autre se produit.
La silhouette embrumée et encapuchonnée ne jette pas le garçon.
Il serre le garçon contre lui comme s'il s'y était préparé et se retourne.
Il saute.
Il plonge lui-même dans la flamme violette, emportant le garçon avec lui, le protégeant contre sa poitrine, tournant le dos au feu.
Je suis déconcertée. Mon esprit ne peut pas traiter l'information.
*Quoi ? Comment ? Pourquoi ?*
Des hoquets et des cris de stupeur éclatent autour de moi. Les chants s'arrêtent, remplacés par des murmures confus.
La flamme violette devrait le consumer. Elle devrait le faire disparaître dans un éclair violet silencieux, comme elle l'a fait pour la vieille femme.
Ce n'est pas le cas.
La silhouette sombre au sein de la flamme ne disparaît pas. Elle reste là. Le garçon n'est qu'une petite forme protégée contre la poitrine vêtue de robes. Puis, une lumière commence à briller depuis l'intérieur de la flamme. Pas violette, mais d'un blanc éclatant, aveuglant. Elle jaillit du centre du feu, inondant toute la cathédrale en ruines, décolorant tout sur son passage, noyant le violet maladif dans une radiance pure et limpide.
Depuis l'intérieur de la lumière, j'entends un cri. Une voix que je connais, empreinte d'effort et de volonté.
« La Chaîne du Cœur ! »
La flamme violette s'éteint instantanément, comme soufflée par le souffle d'un géant. L'obscurité revient pendant un battement de cœur avant que l'espace ne soit à nouveau illuminé, cette fois par d'innombrables filaments de chaînes blanches et lumineuses. Elles jaillissent de l'endroit où se tient Lucid, fusant comme des serpents radiants. Elles s'enroulent autour des poignets, des chevilles, des gorges des cultistes encapuchonnés, les immobilisant sur place. Les chaînes ne sont pas de métal solide, mais de la lumière faite forme, et elles retiennent avec une force impossible.
La silhouette debout au milieu des ossements et du feu éteint rabat sa capuche. Des cheveux en bataille. Un visage enveloppé dans une brume tourbillonnante familière. C'est lui.
La trahison, l'effroi glacial, tout vole en éclats.
Il ne m'a pas menée ici pour mourir. Il n'est pas devenu l'un d'eux. Il a marché parmi eux. Il a chanté leurs mots. Il les a laissés croire qu'il était l'un des leurs. Tout ça pour s'approcher de la flamme et des troubles entourant cette ville. Tout ça pour sauver le garçon et ce qu'il reste des voyageurs. Il a fait tout cela... alors qu'il aurait pu s'en aller.
Mon devoir, mon vœu de protéger, n'avait servi à rien. C'est lui qui accomplissait le sien.
Il ne m'a jamais trahie. Mais moi… j'ai trahi d'autres personnes. La pensée fait surface, non sollicitée, lourde d'une culpabilité que je ne peux situer. *Eux.* Qui sont *ils* ? Le souvenir est une ombre, mais le sentiment est une pierre dans mon estomac.
Le chaos éclate. Des arches brisées et des portes sombres de la cathédrale, des hommes déferlent. Ils sont vêtus d'une armure d'acier poli, leurs capes d'un bleu profond, marquées d'un sceau que je ne connais pas. Des soldats. Ils envahissent les lieux, saisissant les cultistes enchaînés, les forçant à se mettre à genoux.
« Par l'autorité du Royaume de Vex, vous êtes tous arrêtés pour conspiration et meurtres de masse ! » tonne une voix de commandement.
« Papa ! » hurle le petit garçon. Un homme en vêtements civils, accompagnant les gardes en armure bleue, se précipite depuis les portes de la cathédrale, serrant l'enfant dans une étreinte farouche. L'homme avait retrouvé son fils.
Lucid observe la scène chaotique. Ses yeux, derrière la brume, scrutent la pièce. Ils me trouvent.
« Là ! » crie un soldat, pointant non pas un cultiste, mais directement Lucid. « Attrapez celui-là ! »
Les gardes en armure se tournent. Ils ne voient pas un sauveur. Ils voient un homme masqué debout dans le cercle rituel, un étranger au centre d'un cauchemar. Ils courent vers lui.
Lucid n'hésite pas, il court vers moi.
Il arrive à mes côtés en quelques instants, ses mains sont rapides sur le lourd verrou de mes chaînes. Il y a un léger *clic* de mécanisme, non pas une rupture, mais un déverrouillage. Il savait comment l'ouvrir. Il m'aide à me relever. Mes jambes sont faibles, encore lourdes des restes de la drogue.
« Accroche-toi », dit-il, sa voix redevenue la sienne, tendue par l'urgence.
Il passe un bras autour de ma taille. De l'autre main, il fait un geste. Une unique chaîne blanche et lumineuse jaillit de sa paume, non pas pour lier, mais pour s'ancrer. Elle serpente à travers l'espace caverneux et s'enroule autour d'une épaisse poutre en bois, haut dans les chevrons en ruine.
Il tire alors qu'il s'élance du sol.
Nous sommes arrachés au sol, nous envolant au-dessus de la scène chaotique. Nous balançons dans un arc large et vertigineux au-dessus des têtes des soldats hurlants et des cultistes déconcertés. La chaîne lâche prise au sommet du mouvement, et nous atterrissons, trébuchant, dans une alcôve sombre et ombragée près d'un mur arrière effondré.
À cet instant, serrée contre lui, volant à travers les airs, je ressens une tempête d'émotions trop complexes pour être nommées. Étonnement. Surprise. Une colère persistante et vive à cause du coup qu'il m'a porté. Une admiration farouche et chaleureuse. Quelqu'un comme lui, fragile, au cœur bruyant, aimable, n'avait pas seulement sauvé un garçon. Il avait démasqué un culte, affronté une flamme maudite et orchestré le sauvetage des voyageurs disparus. Il avait joué un rôle sombre à la perfection.
Mais la façon dont il m'a frappée… je ne peux pas laisser passer ça. Le souvenir de son poing rencontrant ma mâchoire, le vide dans ses yeux cachés, la douleur qui siège à côté de l'admiration, une note discordante et amère. J'aurai ma revanche.
Il me repose, sa respiration saccadée. Il observe depuis notre cachette les soldats commencer à rassembler les derniers cultistes.
« Nous devons y aller », murmure-t-il. « Maintenant. Avant qu'ils ne décident de nous poser trop de questions. »
Il me regarde. « Peux-tu courir ? »
Je croise son regard, mon propre visage étant un masque de sentiments contradictoires. La chaîne persistante est encore froide autour de ma gorge, mais je suis libre. Il est là. Le vœu n'est pas rompu. Mais le goût de la trahison, même s'il était faux, est toujours dans ma bouche ; je ne pouvais m'empêcher de penser que c'était un acte de lâche, mais aussi un acte noble. Et le fantôme de son coup de poing me fait encore mal à la peau.
Je hoche la tête une fois, d'un mouvement bref et sec.
« Je peux courir. »