Chapitre 61
« Avez-vous apprécié votre repas ? »
Une voix claire, mélodieuse, lui parvint aux oreilles.
« … »
L’homme tourna la tête vers le maître de ce château.
Une peau pâle, une haute stature et une carrure imposante. Un nez droit et une mâchoire anguleuse, affinée par la perte de poids. Sous des sourcils soigneusement entretenus, ses yeux étaient empreints d’une profonde lassitude.
À tout le moins, il n’avait pas l’air de quelqu’un qui vomissait régulièrement du sang.
« … »
« Je vous prie de m’excuser de ne pas m’être joint à vous à table. »
D’un geste élégant et silencieux, il s’assit en face de l’homme. Sa tenue était raffinée, mais celui-ci sentit quelque chose d’étrangement incongru dans la façon dont il tira sa chaise.
« … Il n’a pas du tout l’habitude qu’on le serve. »
Tirer lui-même sa chaise alors que tant de serviteurs étaient à ses ordres… Pour quiconque connaissait le poids arrogant du nom « Belmares », c’était un spectacle étranger, qui n’aurait jamais pu devenir un geste naturel.
Un geste curieusement maladroit pour quelqu’un qui avait l’autorité dans le sang.
« Et… le bout de ses doigts est fragile. »
Sa main était décharnée, les articulations saillantes.
Qu’il ne fasse aucun effort ou qu’il en soit tout simplement incapable, on ne pouvait s’empêcher de penser à l’épuisement dû au surmenage, voire à une blessure.
« Son état est certainement instable. »
Une fatigue manifeste et une circulation sanguine invisible, mais erratique. Il avait l’air d’un quadrupède sur les nerfs. Et pourtant, il conservait une certaine grâce.
« J’ai un peu honte de l’admettre, mais je ne suis pas en grande forme ces derniers temps. Je m’abstiens donc de toute activité. »
« … »
… Pas en grande forme…
« Un simple effet secondaire, ou une comédie pour endormir la méfiance de sa proie ? »
Qu’un Belmares, entité divine accomplie, souffrît d’effets secondaires incontrôlables était difficile à concevoir rationnellement. Pourtant, l’homme réprima tant bien que mal l’instinct de prédateur qui se réveillait en lui.
« Et si cette faiblesse n’était qu’une succession de douleurs de l’enfantement, avant sa renaissance en dieu plus parfait ? »
Il pourrait peut-être lui briser la nuque sur-le-champ, mais ne se sentait pas capable de maîtriser pleinement l’immense courroux sanguinaire qui se cachait derrière. Le nom de Belmares était bien trop lourd pour risquer un pari insensé.
Finalement, l’homme se raccrocha à la conclusion que tout cela n’était qu’une élégante marque de courtoisie du seigneur du château.
« … »
« Je vous ai apporté un cadeau. »
Il le savait déjà. Le riche arôme du café l’avait trahi.
« Je sais que vous n’aimez pas particulièrement les choses sucrées, mais j’ai ajouté du sucre à l’avance. Je n’en ai pas mis beaucoup, alors cela ne devrait pas être désagréable à votre goût. »
Il remplit lui-même sa tasse. Même si c’était par respect pour l’histoire et la culture, voir le maître verser lui-même le café était trop humble pour n’être qu’une simple marque de simplicité.
« Il agit comme s’il tenait absolument à me faire plaisir. »
Un liquide brun s’écoula du bec étroit de la cafetière. Quelle qu’en fût l’intention, il n’avait pas senti un tel arôme depuis longtemps.
« Vous aimez généralement vous asseoir à table avec d’autres clients, n’est-ce pas ? »
« C’est vrai. »
« Je me souviens que vous servez souvent du café. »
« C’est exact. »
« La salle à manger sert surtout du café ordinaire… mais la boisson vous a-t-elle plu ? »
La question était polie, mais précise. Comme celle d’un subordonné compétent. Sans même ciller, l’homme soutint son regard.
Était-ce de la bienveillance ou de la complaisance ?
« C’était bon. »
Quoi qu’il en soit, il se sentait bien dans cet endroit.
« J’ai pu me reposer. »
Son interlocuteur étant jeune, il ne prit pas la peine de tourner autour du pot.
Il respirait aisément, et chaque pièce était accueillante. Les choses atroces qui s’accrochaient à son corps et à son esprit, qu’il s’efforçait de maintenir en place, fondirent et disparurent. Comme du sucre sous la pluie.
« Il n’existait aucun endroit au monde où je pouvais rester ainsi. »
L’air de ce château était si léger qu’il en devenait irréel, au point de lui faire oublier le poids du sang qui l’avait écrasé si longtemps. Enivré par cette douceur, l’homme ne demanda même pas ce que désirait l’autre.
Il se contenta de savourer cette bienveillance qu’il ne méritait pas.
« L’alcool aussi… »
« Le vin blanc franconien a un goût magnifique. »
« Le tokaji était excellent, lui aussi. »
Un vin doux.
« Ce château a tout. »
Vraiment tout.
« … »
« Même si je ne me suis pas assis à vos côtés… »
Le seigneur du château lui servit personnellement une nouvelle tasse. Chaque fois que ses doigts pâles effleuraient la porcelaine, la vapeur qui s’élevait adoucissait le regard dur de l’homme.
Bientôt, d’un geste mesuré, il fit glisser la tasse vers lui.
« J’ai souvent pensé qu’il serait agréable de discuter ensemble de sujets variés. »
« … »
Discuter ?
Peut-être. Ou peut-être pas.
« … Je vois. »
L’arôme épais et puissant du café reposait dans une tasse d’argent. L’homme s’en saisit.
C’était doux, lui aussi.
Délicieux.
* * *
Si le vin symbolisait l’autorité pour les aristocrates de cette époque, le café était la boisson de la conversation.
Le repas est terminé, mais je vous traite avec respect, comme un égal avec qui converser. Quand l’hôte du banquet servait lui-même le café à son invité, c’était une marque de courtoisie de cette nature.
Lee Yeonwoo observa son invité, qui le fixait d’un air absent, sa tasse à la main.
« J’ai aussi préparé quelques biscuits et bretzels. J’espère qu’ils seront à votre goût. »
« En supposant, bien sûr, que mes maigres connaissances soient exactes. »
Lee Yeonwoo se renfrogna intérieurement. Ce satané hôtel perdu dans les montagnes, où même Internet ne fonctionnait pas.
« Est-ce que je m’y prends bien ? C’est un tout autre domaine que de savoir se comporter en société… Et puis, il doit y avoir un énorme fossé entre nos façons de parler. »
Il était fier de ses instincts de vétéran, aiguisés au fil des luttes silencieuses de la politique de bureau, mais s’accorder au rythme d’un aristocrate d’il y a plusieurs siècles pour lui témoigner les égards qui convenaient était une tout autre affaire.
Une situation qu’il devait affronter en s’appuyant uniquement sur ses connaissances.
« Si un souvenir approximatif se révèle faux, je ne sais déjà pas comment gérer les conséquences. »
Il regarda son interlocuteur siroter son café.
« Je suis heureux que cela semble vous plaire. »
« C’est bon. »
« Ah, merci pour ce gentil compliment. J’aime moi aussi la bonne cuisine ; c’est donc un plaisir de discuter avec quelqu’un comme vous. »
« Vous aimez la bonne cuisine ? »
Son vocabulaire s’était enrichi. On ignorait encore pourquoi.
« … Oui, j’aime me concentrer sur l’harmonie qui se déploie en bouche. »
« C’est vrai. »
« … »
« C’est une chose délicieuse. »
Il serrait la tasse d’argent comme s’il allait mourir s’il la lâchait.
« C’était une chose délicieuse. »
« Aujourd’hui aussi. »
Lee Yeonwoo interrompit cette nostalgie grandissante. La conversation prenait une tournure peu souhaitable.
« C’était délicieux ? »
« … »
Son regard croisa celui de Lee Yeonwoo. Celui-ci sourit, et il répondit.
« … Oui. »
« Ah, je m’en doutais. »
« C’était délicieux. »
« Je vois. »
Il ajouta :
« Je n’ai organisé qu’un modeste repas. Si vous avez perçu quelque chose au-delà de ce que j’avais préparé… cela ne tient pas à mon talent, mais entièrement à votre discernement. »
« … »
Ce n’est qu’alors que l’invité amateur de sang posa sa tasse d’argent sur la table. Il se mit ensuite à enfourner les petits accompagnements. Tout en avalant son café, Lee Yeonwoo l’observa en silence.
« Je me pose la question chaque fois, mais d’où parle-t-il, au juste ? »
Coco faisait un peu pareil, mais quand même.
« Produire une voix sans même ouvrir la bouche… »
C’était trop étrange pour qu’on puisse réduire cela à du simple ventriloquisme. La seule fois où l’« Invité sans goût » ouvrait physiquement la bouche, c’était pour mâcher et avaler quelque chose.
Pas seulement de la nourriture, mais aussi des émotions.
« … »
Pourtant, il n’a pas l’air de manger mes émotions.
« Est-ce parce que c’est moi qui lui sers ce repas ? »
Lee Yeonwoo cligna lentement des yeux. Sans qu’il s’en rende compte, le cliquetis caractéristique de l’invité avait cessé. Peut-être était-ce parce qu’il avait devant lui un repas satisfaisant.
Lee Yeonwoo posa sa tasse et poursuivit :
« Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, la salle à manger de cet hôtel ne sert que du café ordinaire. Plusieurs recettes sont proposées, mais le service présente encore quelques lacunes. »
Il leva les yeux et regarda droit dans les siens, ceux de l’invité amateur de sang.
« Pourrais-je parler d’un problème d’ingrédients et de personnel ? »
« Je vois. »
« Toutefois, si un ami m’en faisait la demande, je pourrais le préparer moi-même. »
« Un ami. »
« Oui. »
Lee Yeonwoo plissa les yeux en souriant.
« Un ami. »
* * *
« Un ami. »
Un ami, hein.
« … »
Ce n’était pas un mot qu’on prononçait souvent dans ce genre de situation.
Ou bien les choses avaient-elles changé ? Pourtant, dans les souvenirs qui lui restaient, ce mot était extrêmement rare. Et si son écho le frappait si profondément, c’était parce qu’il avait vraiment de quoi surprendre.
Il y avait un arôme, et il en percevait le goût.
Depuis combien de temps ?
Cela faisait tellement longtemps…
« … Oui. »
Je vois.
« Puis-je le manger ? »
Je n’avais pas encore renoncé.
« Pourrais-je le chasser ? »
Son esprit tournait sous l’effet de l’appétit.