Chapitre 59
Yeonwoo le savait.
« … »
Le savoir pouvait rendre quelqu’un malheureux, mais il ne pouvait pas le tuer sur-le-champ.
« À condition, bien sûr, de vraiment savoir. »
« En effet. »
« Rien n’est jamais simple. »
Un danger qu’il pouvait maîtriser de ses propres mains valait mieux qu’une bombe posée par quelqu’un d’autre, susceptible d’exploser à tout moment.
Yeonwoo avait toujours été du genre à penser ainsi. De nature peu détendue, il s’épuisait facilement, même à la moindre vaguelette.
Et il sollicitait donc poliment votre approbation.
« Vous ne trouvez pas ? »
C’était une conversation qu’ils avaient eue un jour, à l’aube.
* * *
« Directrice. »
« Quoi, petit con ? »
« On est foutus. »
« Aish, putain, je t’avais pas dit d’éviter les grossièretés dans les sacrés bureaux de l’Agence des Résonances ? »
« Je pose la question par pure curiosité, mais “putain”, c’est pas grossier aussi ? »
« Écoutons d’abord. »
La Directrice acquiesça légèrement. Le chef de section fit de même et déposa une épaisse pile de documents.
« Une demande officielle de coopération nous est parvenue de l’Union européenne. »
« Rien qu’en entendant ça, on est déjà foutus. »
« Ça ne fait même pas une minute que vous m’avez dit d’éviter les grossièretés dans les sacrés bureaux de l’Agence des Résonances. »
« Oh, putain, ces connards. D’abord, ils nous sortent leur “retourne dans ta jungle”, et maintenant, c’est quoi cette nouvelle connerie ? »
« Ah bon ? Je ne savais même pas… »
Le chef de section désigna la porte d’un geste et demanda :
« Le Personnel utilise un brasero. Je vais le brûler ? »
« Si tu veux le brûler, brûle-le, pourquoi revenir me le dire ? Profites-en plutôt pour aller bosser comme un forçat. »
« Voilà qui est parlé avec la sagesse digne d’une Directrice. »
« Si tu le sais, fais ton boulot correctement. Arrête de jacasser, morveux. »
Crac.
Elle se fit craquer le cou, puis demanda :
« Alors, pourquoi ? »
« Eh bien, c’est que… »
Le chef de section poursuivit :
« Le “Corbeau blanc” s’est posé sur la péninsule coréenne. »
« Ah oui ? »
À cause de sa presbytie, la Directrice sortit ses lunettes de son tiroir et les chaussa. Après avoir longuement examiné les documents, elle les retira et, les montures à la main, les agita en parlant.
« Qui a amené un porte-avions ici ? Dites-lui de se rendre. »
« On dirait qu’il est venu à pied, tout seul. »
« Aish, sérieux, cette putain de faille ne prend jamais de vacances. »
La Directrice fit de nouveau un signe du menton.
« Rassemble les jeunes. »
« Je monte une équipe spéciale. »
« Non, non, ça aussi, mais… »
« Je vous écoute. »
« Rassemble l’équipe de nettoyage des cadavres. »
« Ah, celle-là. Ça va faire exploser le budget. »
« Celui qui va se faire démolir, c’est moi, qui devrai aller chercher le budget, petit con. »
« N’est-ce pas le droit et le devoir d’une Directrice ? »
« Et il est où, le “droit”, quand on se fait tabasser, espèce de cinglé ? »
Elle poursuivit, le visage toujours impassible.
« Si c’est le “Corbeau blanc”, alors c’est un labyrinthe qui existe depuis le seizième siècle. »
« Oui, c’est exact. C’est l’un des labyrinthes classiques les plus célèbres. »
« Donc, on ne peut rien y faire. »
Le chef de section acquiesça, comme si c’était indéniable.
« Vous voulez du pop-corn ? »
« Avant ça, mets les documents à jour et brûle les versions imprimées. N’attirons pas le mauvais sort. »
« Vous détestez tellement l’Europe, c’est pas du racisme ? »
« Les portes de l’enfer se sont ouvertes en Europe, putain. »
De quel droit le pays natal du diable se permettait-il de sortir ses histoires de « singe » ? La Directrice, qui devait communiquer avec différents pays dans le cadre de ses fonctions, n’avait pas oublié la rancune qu’elle nourrissait depuis deux mois. C’étaient eux qui avaient cherché les ennuis les premiers.
Le chef de section se frotta le menton, puis demanda :
« Malgré tout, le dokkaebi religieux qui est géré là-bas… il est plutôt du genre inoffensif, non ? »
« Comment Lu-je-ne-sais-quoi pourrait être inoffensif, t’es malade ? À bien y réfléchir, tu dois être un espion du diable. »
« Oh là là, je ne sais pas comment vous l’avez découvert, mais pour prouver mon innocence, je vais aller brûler la demande de coopération dans le brasero. »
« N’oublie pas de la saisir à part et de faire circuler la note à tous les chefs d’équipe. »
Scriiitch—
Adossée à sa chaise, la Directrice ajouta :
« Évite de trop souffrir. »
« … »
« … Bon travail. »
Le chef de section répondit avec un sourire.
« Je pars le p◼em◀er. »
« Ouais. »
On aurait dit qu’il avait gagné au loto avec ce Lu-je-ne-sais-quoi.
« Et après tout ça, ce cinglé prétend qu’il est inoffensif. »
La Directrice laissa passer sans broncher la voix du chef de section, qui se déformait bizarrement depuis un moment, comme un hymne.
À l’Agence des Résonances, certains membres du Personnel étaient condamnés à périr. Partout dans le monde rôdaient des dokkaebi capables de tuer quelqu’un au simple fait que leur nom soit prononcé ou même pensé.
Tandis qu’elle regardait le chef de section s’éloigner, dont le dos lui était familier, la Directrice.l ki.,u7 plaça une cigarette entre ses lèvres.
« Sales connards. »
Dans certains milieux, on appelait « Hérauts » ceux qui acceptaient la mort uniquement pour transmettre des informations comme celle-ci.
« Dès qu’on s’attache à eux, ils crèvent, putain… »
Trois jours plus tard, une fois les listes de l’équipe spéciale et de l’équipe de nettoyage des cadavres arrêtées, et la demande officielle de coopération mise à jour sur le panneau d’affichage, on retrouva le cadavre décapité du chef de section Hong, debout sur ses deux pieds dans l’ossuaire.
Les deux équipes eurent donc pour première mission de nettoyer les restes de leur fondateur.
* * *
On appelait communément les sens humains les cinq sens : voir la lumière et les formes avec les yeux, percevoir les vibrations avec les oreilles, sentir les odeurs avec le nez et la chaleur avec la peau.
Devenir du sang ne changeait pas grand-chose.
« Je vois toujours. »
« J’entends et je sens les odeurs. »
« Je ressens le monde de tout mon corps. »
Chaque goutte de sang était encore animée d’une sensation.
« Pourtant, je ne peux pas parler. »
Il ne pouvait pas maîtriser le langage humain.
« Je ne peux pas non plus goûter avec une langue. »
Car ce n’était que du sang qui imitait une langue.
« Au bout du compte, je ne peux pas être humain. »
La vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût. Les gens définissaient ainsi les sens humains, mais le vieux dokkaebi, qui avait erré des siècles durant aux frontières de l’humanité, voyait les choses autrement.
« La somnolence qui venait quand on fermait les yeux. »
Le sommeil.
« L’affection murmurée à l’oreille. »
L’amour.
« Le vent des saisons qui effleurait le bout du nez. »
Le temps.
« La chaleur transmise par la peau. »
La chaleur corporelle.
« Même le bonheur qui faisait sourire quand on goûtait quelque chose. »
Le désir lui-même, peut-être.
À cette époque, il ne restait plus rien au vampire qui n’était même plus un aristocrate oublié. Des choses irrécupérables, qu’il aurait mieux valu oublier. Alors, il les avait oubliées.
Du moins, il avait cru les avoir oubliées.
« … »
Et le premier plat fut servi.
D’instinct, il promena son regard sur l’assiette.
Il avait traversé les âges en abandonnant des identités pour en endosser d’autres. Même s’il ne pouvait pas goûter, il avait une confiance inébranlable dans son discernement : il savait déceler le savoir-faire, le dévouement et l’intention imprégnés dans un plat.
« On y a mis… beaucoup de soin. »
Dans le reflet luisant à la surface du pâté, il vit de la patience ; les alvéoles du pain qui l’accompagnait témoignaient d’une perfection remarquable. Un résultat irréprochable.
« Il est si doué que ça ? »
S’il pouvait oublier que son interlocuteur était Belmares, il aurait envie de le prendre personnellement sous son aile.
« Une harmonie digne d’un lieu de rencontre mondaine. »
Puisque l’autre partie avait préparé une scène aussi élaborée, lui répondre avec la dignité qui convenait serait la conduite la plus avisée.
« Quel compliment pourrais-je lui faire ? »
Examinant la technique avec l’œil d’un chef, préparant ses compliments avec l’esprit d’un critique, il saisit les couverts d’un geste adapté à la circonstance.
Et pourtant.
« … »
… Le bout de ses doigts, serrés autour de la fourchette, trembla légèrement. Quelque chose n’allait pas.
Tandis que son esprit analysait les informations, son corps fait de sang empiétait d’abord sur le domaine de la raison. Une pointe cuisante lui tirait l’intérieur de la bouche, et une pulsation martelait derrière ses yeux.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Cette sensation ne lui était pas totalement inconnue. Il la connaissait, sans aucun doute.
« Qu’est-ce que c’était… ? »
Du poison ? Il fit rouler ses yeux. Quel était ce liquide chaud et visqueux qui s’accumulait dans sa bouche, et quel était ce spasme étrange qui lui tordait le ventre ?
Les tentatives vaines de ceux qui l’avaient menacé au fil des siècles lui revinrent en mémoire. C’était peut-être du poison, ou bien un piège sournois de Magie du Sang.
« … »
Ce n’était pas du poison. Ni de la Magie du Sang.
Sinon, il ne serait pas aussi désemparé.
Ce ne fut qu’alors qu’un fragment ténu remonta à la surface. Ce n’était ni de la douleur ni de la magie.
Une époque presque oubliée. La réaction physique tout à fait naturelle qu’il éprouvait devant une table, lorsqu’il acceptait de souffrir de la faim et de la soif. Une sensation si ancienne qu’il l’avait complètement oubliée.
Alors, c’était…
« … ? »
L’appétit… était-ce bien ça ?
Il tendit la main.
Quand il découpa le pâté accroché aux dents de sa fourchette, il en sentit la tendreté ; lorsqu’il le déposa sur la vaisselle, il en sentit le poids substantiel. Après avoir tapoté légèrement le pain tout juste sorti du four, il en choisit un morceau.
Il posa le pâté dessus et le porta à sa bouche. Une vague de chaleur l’envahit.
« … »
La croûte éclata dans un craquement sec, libérant un arôme riche et savoureux, comme des pissenlits. Le pâté, au contact du bout de sa langue, l’enveloppa avec douceur, comme du beurre fondu.
À peine la lourde odeur métallique propre au foie l’eut-elle effleuré que l’harmonie du beurre aux herbes et des épices en atténua l’âpreté. La viande, qui fondait soyeusement à chaque mastication, se mêlait à la chapelure croustillante pour composer une riche variation de textures.
Le parfum des herbes s’éleva.
« … »
En ce moment, je suis en train de manger.
« … »
Le client qui aimait le sang resta simplement assis là, un long moment.
* * *
« Bonjour ? »
À la question de Coco, Yeonwoo, qui fixait depuis un moment la fenêtre de notification, répondit :
« Oui, je l’ai enregistré. »
« Bonjour. »
« Bien sûr que je fais attention. Tu t’inquiètes beaucoup, Coco. »
« Oui. »
« Mon Dieu. »
La salle à manger était une zone où des protocoles automatisés avaient déjà été mis en place. Il venait justement d’y enregistrer une recette réservée à l’« Invité sans goût ». Ainsi, le Personnel pourrait la lui servir dès qu’il se présenterait.
Ce chat monstrueux avait raison.
« M’avancer moi-même est dangereux. »
Il était déjà dans une situation où il devait éviter les autres monstres invités. Le plus sûr était de laisser le Personnel agir à sa place. De plus, il s’agissait d’un menu d’essai, qui comportait donc encore quelques imperfections.
Son corps lui semblait raide. Appuyé contre le comptoir, Yeonwoo prit la parole :
« C’était une bonne idée d’appliquer le protocole automatisé à la salle à manger. C’est un lieu très fréquenté, ça valait la peine de s’en occuper. Même si, pour commencer, je ne m’attendais pas à ce que le client soit aussi déraisonnable. »
Quoi qu’il en soit…
« Il faudra voir comment il réagit. »
« Oui. »
Il n’était pas sans inquiétude. Il aurait mieux valu avoir plus de temps pour faire des recherches, mais il en avait manqué, et les résultats concluants étaient rares.
« Je n’ai pas assez d’éléments pour respecter à la lettre l’authenticité historique. »
Il n’avait finalement eu d’autre choix que d’opter pour un menu moderne servi en plusieurs plats.
« Ce n’est pas une reconstitution parfaite. Ça devrait tout de même suffire à s’approcher de la norme. »
« Oui. »
« À en juger par ses réactions jusqu’ici, il ne va pas se mettre en colère tout de suite. Et s’il était à ce point attaché aux conventions, il n’aurait pas porté un costume moderne ni profité du buffet. »
« Oui. »
« La table est généreusement garnie, elle ne lui paraîtra donc pas misérable. Observons encore un peu. »
« Oui. »
« T’entendre dire ça me rassure. »
« Bonjour. »
« Oui, je vais bien. »
Il avait fait de son mieux en respectant scrupuleusement le temps imparti.
« … »
« … »
« … Ah… »
Tousse— !!!
« Je suis épuisé. »
À la sensation de ses organes arrachés de force par sa bouche, les jambes de Yeonwoo fléchirent par réflexe. Juste avant de s’effondrer sur le sol, une main aux grosses jointures s’agrippa brutalement au comptoir pour le retenir.
« Ah… »
Une exclamation semblable à un soupir. Les veines de son avant-bras, qui soutenait son corps en train de s’effondrer, saillirent sous la tension.
« Rien ne va jamais comme prévu. »
La vie n’était vraiment pas facile. Les sourcils froncés, il laissa échapper une toux sèche. C’était pénible, mais, pour être honnête, il y était désormais habitué.
En revanche, son entourage ne semblait pas l’être.
« — Non !!! »
Coco poussa un cri d’horreur, et le Personnel de la salle à manger se précipita vers lui. Certains le soutinrent pour tenter de le relever, tandis que d’autres lui essuyaient la bouche à répétition.
« Toute cette attention, je ne la mérite pas. »
C’était si accablant qu’il aurait voulu s’enfoncer sous terre.
Avant même d’éprouver de la gratitude, il se sentit instinctivement étouffé. Si ce n’était qu’un peu d’inquiétude, l’obsession qu’elle renfermait était trop palpable.
« Pour être franc, c’est flippant. »
Il percevait une inquiétude sincère, mais bon. Plutôt que ça, un peu plus…
« Non… !! »
« Ça va… »
Une serviette blanche lui bâillonna la bouche. Pour boucher un trou par lequel le sang s’échappait, c’était la bonne chose à faire, mais…
« Est-ce que j’imagine le son qui me dit de la fermer et de ne pas parler ? »
On aurait dit qu’ils s’inquiétaient parce qu’il ne fallait pas parler dans cet état, mais aussi qu’ils ne supportaient pas de voir la moindre égratignure sur un objet précieux. Il ne savait pas laquelle de ces interprétations était la bonne.
« Dans les deux cas, c’est tout aussi pesant. »
Yeonwoo décida simplement de recracher l’eau qui lui emplissait les poumons.
« Tousse, kh… beuaargh… »
« Non ! Bonjour ! Non ! Non ! »
« Beurk, pfiou. »
Et pourtant, au beau milieu de tout ça…
« Qu’est-ce que c’est que cette sensation désagréable ? »
Il lui semblait entendre la « Personne Mouillée » l’accueillir à bras ouverts depuis le Parc aquatique du vingt-troisième étage. Il ne savait pas si c’était son imagination ou son intuition… hum.
Non, en effet. Quel dommage.
[Sixième Sens]
« La Personne Mouillée vous souhaite la bienvenue, à vous qui êtes tombé dans l’eau. »
Il ne lui avait pas seulement semblé entendre quelque chose : il l’avait vraiment entendu.
« Quelle absurdité. »
Peu importe que son ami soit malade ou non, tant qu’il était heureux, c’était tout ce qui comptait ? Même tandis qu’il s’abandonnait aux mains du Personnel qui le retenait fermement, l’irritation monta en lui. Dès qu’ils seraient un peu plus proches, il l’attraperait par le col, sans faute.
« Si le bug de l’événement avait fonctionné correctement, je ne serais pas dans cet état. »
Mais l’eau renversée ne se ramasse pas.
Après avoir vomi du sang un bon moment, Yeonwoo s’essuya la bouche avec le dos de la main, qui n’était pas maculé de sang. Il écarta les mains du Personnel qui le soutenait et le touchait, puis se remit debout en titubant.
« … »
« … Merci. »
Des visages qui continuaient de sourire sans un mot.
« Quelque chose se transmet. Une émotion assez difficile à expliquer. »
Ce n’était pas simplement une attitude inquiète. C’était une impatience brûlante, comme s’ils voulaient à tout prix dissimuler et effacer le fait qu’un être parfait et noble s’était effondré en vomissant une souillure imparfaite.
« Mais quelle est cette émotion ? »
Il songea à l’examiner de plus près, puis renonça. Yeonwoo ne put dissimuler son dégoût.
« … Oui, je vois. »
« … »
« Merci. »
Enfin, si c’était de la bienveillance, alors admettons que c’en était.
« Malgré tout, côté pratique, j’ai presque l’impression que c’était mieux avant le tutoriel. »
À l’époque, ils étaient bien plus professionnels. Ils ne bougeaient pas d’un pouce en dehors de leurs tâches, à moins qu’on ne sonne la cloche. C’était encore un aspect qui différait nettement de la période du tutoriel.
« Ou peut-être est-ce parce que je suis devenu le responsable officiel. »
Yeonwoo avala un soupir fatigué et baissa les yeux. Le Personnel venait de remettre en ordre ses vêtements froissés. Leur geste était toujours aussi calme et discret, mais… étrangement méticuleux.
Ils lui retirèrent ses gants et son manteau tachés de sang, puis lui enfilèrent un manteau neuf, sans le moindre pli, avant de lui nouer soigneusement la cravate. Une minutie exquise et insistante.
« … »
Après environ cinq ans, il avait tout de même fini par s’y habituer.
« Même si, à l’époque, ce n’était pas aussi obsessionnel. »
On acheva rapidement de remettre ses vêtements en ordre. Yeonwoo tira sur ses gants de coton blanc pour vérifier qu’ils lui allaient, puis aperçut un membre du Personnel qui se tenait là, hésitant, avec une serpillière et un chiffon.
« … Ah. »
Il comprit pourquoi. D’ordinaire, ils rechignaient à nettoyer le sang répandu par terre, car même ce sang faisait partie de leur supérieur, « Yeonwoo ».
« Ils doivent avoir l’impression que le corps de leur supérieur a été découpé comme celui d’une planaire, puis éparpillé sur le sol. »
Mais ce n’était pas la seule raison de leur hésitation. Yeonwoo leva la main.
« Attendez, ne nettoyez pas tout de suite, s’il vous plaît. »
Dès qu’il eut fini de parler, le Personnel recula, et Yeonwoo fixa le sol avec attention.
« … »
« Ing ? »
Coco pencha la tête près de la flaque de sang. Yeonwoo acquiesça.
« Oui, on dirait que j’ai fait une petite erreur en me vidant l’estomac. »
« Oui. »
« Ce n’était pas volontaire. Ne prends pas cet air aussi ouvertement ravi. »
« Non-oui. »
« Quelle fermeté. »
Il ravala un soupir et baissa la tête vers la flaque de sang.
« … Tu peux sortir, je ne te ferai rien. »
Alors, deux yeux clignèrent dans la flaque.
C’était plus petit que la paume de Yeonwoo. Après avoir regardé autour de lui avec inquiétude, il releva timidement la tête. Une tête aussi ronde que ses yeux. Une petite boule cramoisie.
C’était un fragment du monstre de la salle 14.
« Tout va bien. Tu peux venir par ici ? »
« … »
« Heureusement, tu as l’air de pouvoir bouger. »
Vu qu’il se contentait d’acquiescer, il ne devait pas pouvoir parler.
« Est-ce une sorte de slime ? »
Un petit slime rond, comme ceux qu’on voyait souvent dans les jeux. Il avait l’impression que, si l’on simplifiait à l’extrême la forme du monstre de la salle 14, on obtiendrait celle-ci.
Le slime s’approcha en laissant une traînée de sang derrière lui. Son corps tremblant s’agrippa à la pointe de la chaussure de Yeonwoo, puis il se hissa péniblement sur sa main.
Yeonwoo s’adressa au Personnel :
« Vous pouvez nettoyer le reste. »
Effrayé, le slime bondit de sa main et retomba sur le sol.
« Qu’est-ce qui lui prend ? »
Même s’il trouvait son geste étrange, Yeonwoo ne chercha pas à le rattraper.
« … »
« … »
Floc.
Le slime se replongea dans la flaque de sang et se recroquevilla.
« … ? »
Il l’avait laissé faire pour le moment, puisqu’il semblait le vouloir, mais qu’est-ce que ça signifiait ?
Yeonwoo se tourna vers le Personnel, qui secoua également la tête. Eux non plus ne savaient pas. Cette fois, il regarda Coco. Le chat monstrueux se contenta de fixer le slime sans répondre.
Ah, attends.
« Coco, arrête. »
« Non. »
« Allez, allez. »
Yeonwoo souleva Coco, dont les pupilles étaient dilatées et l’arrière-train frémissait.
« Notre ami de la salle 14 n’est pas une proie. »
« Non. »
« Tss, tu n’as pas le droit. »
Tu peux bien être têtu, mais ce qui est interdit est interdit.
« Ce n’est donc pas qu’un chat d’apparence. »
Les yeux grands ouverts et l’arrière-train frémissant, il ressemblait trait pour trait à un chat sur le point de bondir. Et puis, à ce qu’on disait, les pupilles dilatées étaient le signe qu’un chat était excité.
« … »
Les pupilles de Coco étaient dilatées toute l’année.
« … »
« Oui ? »
Yeonwoo croisa son regard un instant.
Chaque fois qu’il plongeait les yeux dans les siens, noirs comme l’encre, Yeonwoo devait fermement réprimer un certain instinct par la raison. C’était un PNJ qu’il avait observé à l’écran pendant vingt-six longues années.
Traiter les gens comme des jouets,
mentir par habitude,
être toujours radin…
« — Nous sommes amis, n’e■st-ce p¿s ? »
Une voix étrange sembla soudain lui frôler l’oreille.
« ? Bonjour ? »
« … Non. »
Yeonwoo esquissa un léger sourire, puis ajouta :
« Ce n’est rien. »
Il décida de laisser ça de côté pour l’instant.
Perché sur son épaule, Coco, Yeonwoo regarda le slime. Celui-ci, recroquevillé bien serré, cligna prudemment des yeux. Il avait l’air de vouloir faire quelque chose.
« Si tu as besoin de quelque chose, je t’aiderai. »
« … »
« Il te faut quelque chose ? »
Alors…
« … ? »
Le slime se mit à se soulever bizarrement. Yeonwoo et le Personnel échangèrent un regard, se demandant ce qu’il faisait.
Yeonwoo fut le premier à comprendre.
« Oh. »
Il aspirait le sang.
« Non, il ne le mange pas vraiment. »
Il l’emmagasinait dans son corps.
« Comme je l’ai fait. Il a appris ça quand il était en moi ? »
À chaque mouvement de déglutition, le sang répandu sur le sol diminuait peu à peu. En un rien de temps, le sol fut propre. Quand le slime s’immobilisa, Yeonwoo lui tendit de nouveau la main, et il y grimpa avec prudence.
« … ?! Attends… ! »
Puis, il remonta son bras en un instant et s’enfonça directement dans son oreille.
« Beurk… ! »
« ?! Non ! Non ! Non ! »
« La sensation est vraiment… »
Ce n’était pas une douleur, mais autre chose. Yeonwoo fronça les sourcils, impuissant. Il sentait nettement la masse de sang glisser avec un bruit visqueux dans son étroit conduit auditif, puis se répandre dans tout son corps à travers ses vaisseaux sanguins.
Peu à peu, son expression se détendit. À vrai dire, il la détendit volontairement.
« … »
À cause de cette pression étrange et de ces chatouillements, il porta la main à son oreille et laissa échapper un petit rire.
« … C’est vraiment étrange comme sensation. »
On aurait dit qu’il n’avait pas de mauvaises intentions.
La masse de sang réintégra son corps et ses émotions lui furent clairement transmises : la terreur d’avoir été emportée par un typhon alors qu’elle hibernait, et le soulagement aveugle d’avoir retrouvé un « foyer » sûr.
« Grâce à lui, je ne risque plus de m’effondrer à cause d’une anémie. Mieux vaut donc le laisser comme ça pour le moment. »
« Oui ? »
« Oui. »
C’était ainsi qu’il le ressentait.
« Je craignais qu’il ait de nouveau l’impression d’être coincé quelque part, mais vu sa réaction… mieux vaut le laisser ainsi pour l’instant. »
Il semblait considérer l’intérieur de Yeonwoo comme un refuge sûr.
« Si nous arrivons à communiquer correctement, il pourrait même m’aider jusqu’à ce que j’apprenne la technique de succion du sang. Je ne sais pas si cela me rapproche ou m’éloigne de la dignité humaine… mais au moins, ça me retournera moins l’estomac. »
« Oui ! »
« On dirait que notre Maître Chat s’est enfin laissé attendrir. »
D’habitude, il le traitait comme un parasite ; il avait sans doute décidé de faire preuve d’un peu de patience en apprenant qu’il pouvait se révéler utile.
« … »
Sacré chat espiègle.
« Ils se ressemblent même. »
« Non ? »
« Eh bien, ils sont tous les deux tout mous, avec de grands yeux ronds, surtout… »
« Non ? »
« Tu le détestes vraiment à ce point ? »
Il ne comprenait pas pourquoi Coco se montrait généreux avec les monstres invités, mais si pingre envers les monstres de l’hôtel.
C’est alors que…
« Ah. »
Un membre du Personnel du hall, qui montait la garde devant la porte, s’approcha et s’inclina poliment.
« … »
« Je vois. »
Yeonwoo acquiesça en remettant en ordre ses vêtements défaits.
« J’arrive tout de suite. »
L’« Invité sans goût » avait terminé son repas.