« Vous avez exploré ce monde. Qu’avez-vous découvert ? » demanda le Roi Inconnu aux alchimistes.
« Un monde ravagé par la miasme, répondirent-ils d’une seule voix. Elle transforme les gens en démons et pervertit leurs pensées. Les pires attributs des démons en sont issus, et elle jaillit régulièrement des montagnes de leur monde. Notre armée ne survivrait pas à une exposition prolongée sans la Rune de Lumière. »
Leurs regards se tournèrent vers Isolde, puis revinrent au Roi Inconnu. Ils ne dirent rien, mais il comprit ce qu’ils sous-entendaient.
Les dragons faisaient exception.
Il aurait été imprudent, voire abusif, d’exiger les dragons d’Isolde sous prétexte qu’ils pouvaient survivre là où son armée ne le pouvait pas. Il ne le ferait pas, et de toute façon, il n’avait pas besoin d’une armée.
« Cette miasme l’affectera-t-elle ? » demanda Isolde, posant la question qui lui trottait déjà dans la tête.
« Nous… » commencèrent les alchimistes à l’unisson, avant de laisser leur voix s’éteindre.
« … n’en sommes pas certains », acheva Zaun.
« Le Roi Inconnu demeure incompréhensible à nos yeux. Nous ignorons comment la miasme pourrait l’affecter, et nous n’avons aucune intention de le découvrir. » Zaun releva la tête et croisa le regard du Roi. « Ces démons, surtout leurs dieux antiques, peuvent se nourrir d’émotions puissantes comme la colère, la peur et la douleur. D’autres se nourrissent de choses matérielles : du sang, de la chair. Ce monde compte plusieurs Rois démons. Ils pourraient aider. »
« Je vous en prie. Je sais que vous voulez que je reste, mais n’inventez rien. Ces Rois démons seront ravis de voir l’un des leurs mourir. »
Zaun soupira. « Alors vous emmènerez les Apôtres. »
« Je suis d’accord, dit Isolde. Emmenez les Apôtres. Tous les dix. »
Le Roi Inconnu se tourna brusquement vers elle.
Isolde fronça les sourcils devant ce regard soudain, la confusion passant sur son visage. Au bout d’un instant, le Roi détourna les yeux.
« Vous ne savez pas ce qu’ils viennent de proposer, n’est-ce pas ? »
« Non… » Isolde se tourna lentement vers les Apôtres. « Qu’est-ce que ça signifie ? »
« Le suicide. »
Isolde ouvrit de grands yeux. « Quoi ?! »
« Vous l’avez faite reine sans la prévenir ? » Le Roi Inconnu fixa les alchimistes, les yeux brillant d’une lueur perçante.
Puis il reporta son regard sur Isolde.
« On dirait que vous n’en avez pas non plus informé Godfrey. Les Apôtres servent de barrières de mana qui protègent les alchimistes des connaissances qu’ils portent. Quand un Apôtre est séparé de l’alchimiste auquel il est lié, ou qu’il doit combattre trop longtemps, cette protection s’affaiblit. À la longue, les connaissances se déversent d’un seul coup dans l’esprit de l’alchimiste, qui sombre dans la folie. »
Il inspira discrètement.
« Les dégâts sont irréversibles. Il faut alors abattre l’alchimiste pour qu’un autre prenne sa place. Ne vous ont-ils pas montré les arbres ? »
« Votre Majesté… » commença Zaun.
« Assez. Je n’ai pas besoin de votre protection. C’est tout. »
Les alchimistes acquiescèrent d’un même mouvement, puis quittèrent la salle du trône.
Le Roi Inconnu se tourna vers Isolde, mais elle n’avait pas bougé. Elle fixait les portes par lesquelles ils avaient disparu.
« Je ne pensais pas qu’ils étaient si fragiles », dit-elle à voix basse.
Il ne répondit pas.
Isolde finit par reporter son regard sur lui. « Ce n’est peut-être pas le bon moment, mais j’ai appris la perte de deux généraux. Je suis désolée. »
Le Roi Inconnu plissa légèrement les yeux, mais garda le silence.
« Je sais que vous avez envie de parler. » Isolde soutint son regard tandis qu’il siégeait sur son trône, bien au-dessus d’elle. Elle devait être mal à l’aise, le cou renversé pour contempler son heaume sans visage. « Je vous écoute. »
« Leurs âmes n’ont pas rejoint le Monde de l’au-delà. Elles sont restées suspendues entre la vie et la mort. Les alchimistes ont d’abord cru que c’était une bonne chose, mais les âmes ont continué à se dégrader, jusqu’à ce qu’il ne reste d’elles qu’un être pire qu’une bête privée de raison. »
Sa voix s’adoucit.
« Une attente digne s’est achevée dans le déshonneur. »
« L’un d’eux portait l’étendard. C’était mon porte-étendard. Là où il se tenait, l’Ordre ne pouvait pas tomber. Ils le regardaient, levaient les yeux vers l’étendard qu’il portait et me voyaient. Et moi… » Le Roi Inconnu expira calmement. « Je les regardais en retour. »
Son regard resta fixé sur Isolde.
« La Guérisseuse les faisait combattre comme s’ils étaient immortels. Mes chevaliers se sentaient protégés chaque fois qu’elle se trouvait sur le champ de bataille. Oh, ils se sont battus avec bravoure. Des centaines de milliers de personnes ont jadis rugi son nom, et pourtant, elle est morte seule dans un couloir, sous l’épée d’un être cher. »
Isolde entrouvrit les lèvres. « Elle a été trahie. »
« Si seulement c’était aussi simple. Quand je le regarde, j’ai envie de lui trancher la tête pour ce qu’il a fait à mon empire. À son apogée, il en a brisé les fondations. Mais je connais le sacrifice qu’il a consenti. Je sais que c’est grâce à lui que l’Ordre a acquis ces mêmes fondations, et je connais sa loyauté farouche. Tout cela rend ma colère injustifiable. »
Pour la première fois depuis un moment, le Roi Inconnu détourna les yeux d’Isolde. Elle devait l’avoir ensorcelé avec ce visage.
« Les seules fondations qu’il me reste, ce sont ces alchimistes. Je ne vivrai pas éternellement, et bientôt, je les quitterai. »
« Godfrey prendra soin d’eux », dit Isolde.
« Godfrey… » murmura le Roi Inconnu.
Isolde l’observa un instant. « Vous voulez rester seul quelque temps ? »
« Oui. »
Elle acquiesça et sortit de la salle. Une fois dehors, pourtant, Isolde s’arrêta et se retourna. Elle contempla la silhouette sombre assise sur le trône doré tandis que les chevaliers refermaient lentement les portes.
La fente à travers laquelle elle le voyait se rétrécit peu à peu.
Puis, l’espace d’un instant avant que les portes ne se rejoignent, elle crut presque voir les yeux bleus de Godfrey la regarder en retour.
Quelque chose se souleva en elle avec une telle violence qu’elle faillit se précipiter vers les portes. Une impulsion instinctive et irrésistible, qui frisait la douleur physique lorsqu’elle refusait d’y céder.
Les portes se refermèrent dans un léger bruit sourd.
***
Isolde finit par quitter le château et chevaucha un dragon jusqu’à celui, bien plus petit, qu’elle apercevait au loin : le château où Godfrey l’avait conduite à son arrivée à Pathan.
Il y avait moins de chevaliers qu’elle ne l’avait imaginé, mais parmi eux se tenait quelqu’un qu’elle ne s’attendait pas du tout à voir.
Toria.
Elle se tenait là, les bras croisés, à observer les bois.
Isolde ne sut pas vraiment comment réagir lorsque Toria la remarqua. Celle-ci se contenta d’un signe de tête, auquel Isolde répondit par un léger sourire.
Une gêne diffuse l’envahit. Toria devait parfaitement savoir pourquoi elle était venue ici.
Malgré la légère chaleur qui commençait à lui monter aux joues, Isolde garda son calme. Elle n’avait jamais eu de mal à se maîtriser.
Les chevaliers continuèrent à lui présenter leurs respects tandis qu’elle passait, jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin la chambre qu’elle avait partagée avec Godfrey.
Isolde grimpa sur le lit et s’allongea.
Une étrange sensation de réconfort l’enveloppa, presque possessive, mais douce. L’espace d’un instant, elle put s’imaginer qu’il se trouvait encore quelque part dans la pièce.
Elle finit par se lever et déambula d’un meuble à l’autre, effleurant des surfaces familières et laissant revenir les souvenirs qui s’y rattachaient. Elle s’installa enfin sur le canapé, près de la large fenêtre, et regarda le soleil descendre vers l’horizon.
Son regard glissa vers les bagues qu’elle portait aux doigts, et un doux sourire effleura ses lèvres.
Isolde ne sut pas à quel moment elle s’endormit.
À cette heure-là, la première lune de Pathan s’était levée : une lune argentée, au mince croissant qui diffusait malgré tout une lumière sombre.
Dans son sommeil, Isolde se vit observer Godfrey dans une salle d’entraînement, en train de boxer contre Victoria. Torse nu et couvert de sueur, il respirait bruyamment, mais ses pieds ne cessaient jamais de bouger tandis qu’il esquivait les coups de son adversaire et ripostait.
Alors que Godfrey et son enseignante poursuivaient leur danse de poings et de jeux de jambes, un sourire apparut peu à peu sur le visage de la femme rousse qui dormait près de la fenêtre.
***
Pendant ce temps, le Roi Inconnu franchit un portail et pénétra dans un monde étrange et nouveau.
Des volcans bordaient l’horizon, crachant sans relâche des volutes de miasme noire et rouge dans un ciel déjà souillé. Même les plantes peinaient à pousser sous son emprise, et une grande partie des terres restait maladive et stérile.
Le Roi Inconnu marcha d’un pas assuré vers sa destination, chaque pas l’enfonçant davantage dans ce monde corrompu.
Quelque part devant lui, il crut presque entendre un ricanement malveillant.
Le Roi démon attendait son invité.