« Je ne m’attendais pas à voir surgir une flopée de donjons démoniaques après cette annonce. Nous avons déjà perdu des gens, Arthur. »
Le maire était assis derrière son bureau, Arthur en face de lui.
« Nous avons déployé des forces de sécurité de Staten et de l’île Pendragon pour nous en occuper, répondit Arthur. Nous savions que cette décision susciterait de l’opposition. »
« Je sais, mais je ne m’attendais pas à voir des démons. Ça rend la situation encore pire. » Le maire poussa un profond soupir, puis regarda Arthur avec une lueur d’espoir dans les yeux. « Tu crois qu’il va venir ? »
Arthur s’adossa à son fauteuil. « Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que nous avons rejoint son combat. Si la situation empire trop, je lui proposerai mon aide. »
Le maire desserra sa cravate. « Tu ne peux pas faire ça. Sous ta forme de dragon, tu es trop imposant, et il y a un portail de rang Souverain 50.5, là-bas. Nous n’avons pas de Souverain. »
Il marqua une pause.
« Il nous faut Godfrey. »
Le téléphone d’Arthur vibra au même moment que celui du maire.
Ils échangèrent un regard, puis consultèrent leurs écrans.
Une vidéo des chevaliers de l’Ordre Doré marchant à travers un portail doré se répandait déjà. Leurs silhouettes imposantes se découpaient en ombres sur le brouillard doré éclatant qui s’écoulait des bords du portail.
L’appareil de mesure affiché dans la vidéo se mit à identifier leurs rangs.
La plupart oscillaient entre 12.4 et 12.9. Des rangs Roi.
Mais les deux chevaliers qui marchaient en tête étaient différents. Arthur fixa les chiffres qui apparaissaient au-dessus de leurs têtes.
46.1. Ce chiffre appartenait au plus grand des deux. À côté de lui avançait un autre chevalier dont l’armure avait des formes nettement féminines.
50.0.
Des dieux anciens.
« C’est… » Le maire se pencha vers l’écran. « Un Souv… Souverain ? »
Il jeta un coup d’œil à Arthur, mais celui-ci ne quittait pas la vidéo des yeux.
« L’unité se divise en plusieurs groupes, dit Arthur. Leurs chefs se dirigent tout droit vers le portail de rang Souverain. »
Le maire se leva d’un bond.
« C’est ça qui te préoccupe ? » Il désigna l’écran. « Ce gamin a une ferme à chevaliers ou quoi ? Comment fait-il pour en faire apparaître toujours plus ? »
Arthur leva enfin les yeux. « Alors, tu es content ou pas ? »
Le maire le dévisagea. « Je suis soulagé. Espérons qu’ils tueront le boss sans faire de victimes. » Il se rassit légèrement, toujours les yeux rivés sur l’écran. « Et il faut qu’on lui parle. Notre ville mérite d’avoir un gardien. »
« Quand tu le verras, dis-le-lui. »
***
À l’approche du bord du Portail vert, Abaddon tira de son dos sa grande hache et son tomahawk. Le bruit de l’épée d’Apollyon quittant son fourreau le fit se tourner vers elle.
Elle tenait son bouclier rond dans la main gauche. Un grand œil vertical était gravé sur sa face, la paupière close.
« Ça faisait longtemps qu’on ne s’était pas battus dans un portail doré », murmura Abaddon en franchissant le seuil pour pénétrer dans les ruines d’un château.
Des cadavres de civils et de combattants de guilde jonchaient les lieux, beaucoup réduits en morceaux méconnaissables.
Abaddon baissa les yeux. Il venait de poser le pied dans une flaque de sang séché ; à deux mètres de là gisaient les restes de quelqu’un qui semblait avoir péri en tentant de fuir.
À cinquante mètres devant eux, un démon rouge pâle se tenait au sommet d’un pilier incliné. Son cou et ses bras étaient anormalement longs. D’immenses morceaux du pilier avaient été arrachés, ne laissant presque plus rien pour le soutenir ; pourtant, le démon semblait s’y tenir comme s’il ne pesait rien.
Le regard d’Apollyon balaya les ruines.
« Si vous cherchez mon armée, elle est dans votre monde. Alors… vous êtes les chevaliers de l’Ordre Doré. Votre Roi avait l’air très fier, et notre roi s’est… intéressé à vous. » Les lèvres du démon ne bougèrent pas.
Abaddon jeta un coup d’œil à Apollyon. Elle le regardait déjà.
Apollyon acquiesça, puis s’élança. Elle franchit la distance à une vitesse terrifiante. L’instant d’après, l’immense pilier s’effondra sous le démon, qui chuta avec les débris.
Les lèvres du démon s’entrouvrirent de surprise, puis ses yeux se tournèrent brusquement vers la gauche. Apollyon s’y trouvait déjà. Son épée s’abattit vers son cou.
Le démon sourit.
Apollyon fronça les sourcils.
De la glace jaillit de nulle part, engloutissant son bras armé et immobilisant ses deux pieds. Des plaques hérissées de pointes surgirent aussitôt autour d’elle et se rejoignirent pour l’enfermer. Pour la protéger.
Puis la prison explosa.
Des éclats de glace fusèrent dans toutes les directions comme du verre brisé, et une brillante lumière dorée frappa le démon en plein dans les yeux.
Il siffla et leva un bras en reculant. Dans la fraction de seconde qui précéda l’aveuglement, il vit qu’Apollyon s’était libérée et braquait son bouclier sur lui.
L’œil gravé sur le bouclier était ouvert. Une lumière dorée en jaillissait.
La terre se mit à trembler. À moitié aveuglé, le démon comprit vite que ces secousses étaient des pas. Du coin de l’œil, il aperçut Abaddon qui chargeait.
Abaddon lança son tomahawk. Quelque chose d’invisible heurta l’arme en plein vol et l’envoya tournoyer dans le ciel, au loin. Puis le sol explosa sous les pieds d’Abaddon.
Le souffle le plaqua violemment contre la terre et faillit lui faire perdre connaissance.
Au même instant, des pics de glace acérés jaillirent autour du démon et l’immobilisèrent. Celui-ci les brisa presque aussitôt, mais au lieu de laisser tomber les fragments, il les rassembla comme s’ils étaient écrasés dans la paume d’une immense main invisible.
Puis il les lança sur Apollyon. Elle commença à lever son bouclier.
« Arrête. »
Apollyon se figea. Son corps refusait de bouger. La masse de glace hérissée de pointes fonçait vers elle.
« Fonds. » ordonna-t-elle.
Les éclats qui arrivaient se changèrent en eau et en brume glacée juste avant l’impact, éclaboussant son armure sans lui faire de mal.
Dès que l’emprise de l’ordre du démon se relâcha, Apollyon franchit la distance restante et abattit son bouclier dans un grognement.
Quelque chose l’arrêta.
Avant qu’elle ait le temps de réagir, une autre force invisible la frappa sur la droite. Sa tête pivota violemment sur le côté ; le choc lui tordit le cou avec une telle force qu’il faillit lui arracher la tête.
Apollyon chancela et posa un genou à terre.
Le démon fit un pas vers elle, puis s’arrêta.
Abaddon avait disparu.
Il leva les yeux et aperçut le chevalier, très haut dans les airs, qui retombait sur lui. Un léger bruit retentit quelque part derrière le démon. Quelque chose venait de frapper le sol.
Ce n’était pas lui qui avait été touché. C’était tout ce qui importait au démon, qui se préparait à écraser le chevalier en plein vol.
L’air explosa. Mais Abaddon n’était déjà plus là.
Il réapparut derrière le démon, à côté du tomahawk désormais planté dans le sol.
Même accroupi, Abaddon dominait le démon de toute sa hauteur. Son corps se transforma.
Sa chair gonfla sous son armure tandis qu’il devenait un orc, sa force passant de 46.1 à 48.1. Il lâcha sa grande hache et lança un coup de poing vers le démon.
Ses phalanges heurtèrent quelque chose d’invisible. Le choc déclencha une explosion d’une force dévastatrice. Abaddon tint bon.
Il ne voyait toujours pas ce qui protégeait le démon, mais ses instincts et ses sens commençaient à combler les lacunes laissées par ses yeux.
Il comprit.
Ce démon était entouré d’immenses mains invisibles.