Isaac courut au cœur du Paradis, Oliver et plusieurs Sentinelles sur ses talons.
Neila s’était transformée en une araignée gigantesque, dont l’exosquelette était si dur que les flèches des invocations des Niveaux originels ricochaient dessus comme du papier lancé contre la pierre. Elle dominait Isaac, Oliver et les autres, les protégeant du plus gros de la salve tout en projetant des toiles qui balayaient les ennemis sur leur passage.
Des statues des anciens capitaines du Paradis se dressaient de part et d’autre du vaste escalier qui menait à la cour des Anciens.
Des elfes s’étaient rangés en travers de l’accès. Leurs attaques étaient incessantes, mais Neila en absorbait ou en bloquait suffisamment pour permettre aux Sentinelles de continuer à avancer.
Isaac remarqua qu’Oliver restait près de lui. Tous deux parvenaient à franchir les obstacles plus vite que les autres et filaient vers le bâtiment rond au toit plat, perché au sommet de la colline.
L’invocation squelettique à quatre bras d’Oliver les dépassa et percuta l’entrée de l’épaule.
Les portes cédèrent sous le choc. Les deux battants volèrent vers l’intérieur et heurtèrent les murs avec une telle force que le hall en trembla légèrement.
Isaac s’arrêta.
Deux chevaliers gigantesques se tenaient à l’intérieur.
Épaule contre épaule, chacun posait une Main gantée sur le pommeau d’une épée longue.
« Oliver. Garde la porte. » Isaac posa une main sur son épaule. « Ce sont des dieux anciens. »
Oliver acquiesça et fit demi-tour avec son invocation, tandis qu’Isaac s’enfonçait dans le hall.
Il ne parvenait pas à déterminer le niveau exact des invocations de douze pieds qui lui faisaient face, mais elles lui semblaient toutes deux légèrement plus faibles que Neila. Il avait donc l’avantage. Il pouvait gagner.
Puis l’expression d’Isaac changea. « Non… » Ses yeux s’écarquillèrent lentement.
Ces deux dieux anciens n’étaient pas là uniquement pour les empêcher d’entrer dans le bâtiment. Ils gardaient le chemin menant à la salle du Conseil.
Quelqu’un se trouvait déjà à l’intérieur, avec les Anciens.
« Oliver. »
La voix venait de l’un des Obsidiennes gigantesques. Oliver, qui faisait face à l’entrée, tourna la tête.
Un homme sortit de l’immense invocation. Il était chauve, grand et trapu. Il ouvrit les bras comme s’il accueillait un vieil ami.
« Ça fait longtemps, petit frère. »
Oliver plissa les yeux.
L’espace d’un instant, il entendit de nouveau le crépitement du feu. Son frère qui tambourinait contre la porte de la remise. Ses parents qui brûlaient dans leur maison.
Et ce hurlement, le cri d’un loup blessé, qui avait jailli de la gorge d’Oliver près de dix ans plus tôt.
Ses yeux se mirent à briller, comme à l’époque.
Les vieilles brûlures sur sa peau semblèrent s’embraser sous ses bandages. Elles ne pouvaient pas réellement brûler de nouveau. Cela devait venir de son esprit. Les souvenirs lui revenaient avec tant de force que son corps se rappelait aussi la douleur.
Son invocation squelettique leva une lance et la projeta.
L’arme traversa le hall avec une telle puissance que les murs alentour semblèrent trembler. Delusion s’avança et la frappa du poing.
Pendant un bref instant, le choc du métal contre le métal résonna dans la salle. Puis la lance se brisa. Des éclats se dispersèrent sur le sol carrelé.
« Tu ne vois toujours pas ce que je vois, dit Del. Tu choisis encore de devenir ça. »
« Tu délires », lâcha Oliver dans un souffle étranglé.
Il avait attendu ce moment pendant des années. Des années à le haïr. Des années à imaginer sa vengeance. Mais entendre Del parler à présent brisa quelque chose en lui.
Oliver avait haï le mauvais homme. Son frère était mort avant que le feu ne dévore la maison. Quoi que fût la chose qui se tenait devant lui à présent, ce n’était plus son frère. C’était quelqu’un d’autre, perdu à ce point dans son propre délire qu’il l’avait pris pour la réalité.
« Del. » Une autre voix retentit.
Del se tourna vers l’Obsidienne de Manipulation, à travers laquelle son jumeau s’exprimait. Oui. Voilà le frère qui le comprenait.
L’invocation d’Oliver brandit ses épées. Les lames raclèrent l’une contre l’autre avant que la créature ne s’élance.
« Oliver ! » cria Isaac.
Manipulation et Delusion reculèrent par la porte, à l’autre bout du hall.
Isaac fit appel à la compétence Paragon : État d’éclipse. Au plus profond de son esprit, Neila répondit et son corps changea.
Un exosquelette noir et dur s’étendit sur sa peau tandis qu’il grandissait jusqu’à mesurer près de huit pieds. Ses doigts s’allongèrent en griffes solides, son armure se forma sur sa tête, et trois yeux supplémentaires s’ouvrirent au-dessus de chacun de ses yeux naturels.
Puis quatre épaisses pattes d’araignée jaillirent de son dos, deux de chaque côté. Elles ressemblaient à celles de Neila sous sa véritable forme d’araignée.
Les cheveux de White lui tombèrent dans le dos.
Dans un léger sifflement, Isaac lança un fil de toile vers la porte au loin et se propulsa en avant.
Il traversa l’ouverture et trouva Oliver figé juste derrière.
Isaac s’accrocha aussitôt au plafond avec sa toile, puis ancra son corps à l’aide des pattes d’araignée qui dépassaient de son dos.
Il comprit alors pourquoi Oliver s’était arrêté. Trois enfants se trouvaient dans le hall. Aucun n’avait plus de sept ans.
Leurs visages étaient striés de larmes et de morve, et leurs petites mains étaient solidement attachées dans leur dos. Ces hommes avaient pris la peine d’amener des enfants jusque-là.
À la vue d’Isaac et de l’invocation squelettique d’Oliver, les enfants se mirent à pleurer. Ils avaient dû subir une telle terreur que l’arrivée de deux créatures tout aussi effrayantes leur avait malgré tout redonné espoir.
« Oliver. La porte ! »
Isaac se laissa tomber du plafond et lança des toiles sur deux des fillettes. Il les attrapa, les tira droit devant lui et les déposa dans les bras d’Oliver.
Malgré la haine qui brûlait dans les yeux d’Oliver, il comprit ce qu’il devait faire. Isaac fut soulagé de voir le capitaine des Sentinelles se replier vers la porte avec les enfants.
Delusion et Manipulation chargèrent.
Ils abattirent leurs épées presque en même temps, bougeant comme deux bras d’une seule et même entité. Isaac s’accrocha au plafond avec sa toile et les survola, filant vers la dernière fillette.
Ses petites jambes la portaient déjà vers lui.
Isaac tendit les bras et la prit contre lui. Il crut presque sentir le soulagement qui l’envahissait lorsqu’elle comprit qu’elle l’avait rejoint. D’un mouvement rapide, il se tourna vers les Obsidiennes de Delusion et de Manipulation.
« À genoux. »
Isaac utilisa la Contrainte de volonté.
Son ordre s’insinua dans les Obsidiennes comme une entité invisible, s’emparant de leurs corps et forçant les chevaliers gigantesques à s’agenouiller. Tous deux serrèrent les mains autour de leurs épées longues et s’efforcèrent de se relever, mais aucun ne put résister à sa volonté.
La Contrainte de volonté ne pouvait pas forcer un homme à se suicider.
En revanche, elle pouvait le forcer à tuer quelqu’un d’autre.
« Tue-le », ordonna Isaac à Delusion avant de se tourner vers Manipulation. « Fais de même. »
Les deux Obsidiennes levèrent leurs épées longues.
La vision d’Isaac vacilla. Il chancela, comprenant soudain que quelque chose n’allait pas, puis baissa les yeux vers l’enfant qu’il tenait dans ses bras.
Il n’y avait pas d’enfant. Il tenait un fruit. Gros et violet, il avait presque la forme d’une mangue géante.
Les Obsidiennes se mirent à rire.
Isaac le lâcha aussitôt.
« Du poison », haleta-t-il, tandis que l’exosquelette noir qui recouvrait son corps virait au gris.
Neila !
Il la rappela et s’éloigna du fruit en hâte. À l’instant où Neila disparut, la pression exercée par sa Contrainte de volonté s’affaiblit et les deux chevaliers se redressèrent de force.
« Oliver… »
Isaac tomba sur un genou et cracha du sang sur le sol. Le poison n’avait pas encore totalement fait effet, mais son corps était déjà profondément atteint.
Puis il pensa à Oliver.
Si le simple fait d’avoir tenu un seul fruit quelques instants avait suffi à lui faire ça, qu’était-il arrivé à Oliver après en avoir porté deux ?
Delusion s’approcha de l’entrée et ouvrit la porte.
Le cœur d’Isaac se serra.
Oliver gisait près de l’autre porte, les deux fruits violets à côté de lui. Sa peau était devenue grise, et les veines sous celle-ci avaient gonflé en épaisses lignes violettes, presque trop grosses pour tenir dans un corps humain.
Du sang maculait ses lèvres, son menton et ses vêtements.
« Baiser de la mort, dit Manipulation. On pensait que tu le reconnaîtrais, mais tu ne connais même pas ce fruit. »
Del regarda son frère mourant par l’embrasure de la porte, tandis que Manipulation poursuivait :
« Père disait toujours que le monde extérieur était faible. Aujourd’hui, je comprends enfin ce qu’il voulait dire. Tu manques d’expérience. Tu ne connais pas les autres mondes. »
Del commença lentement à refermer la porte.
Oliver n’avait pas simplement touché les fruits. Il en avait tenu deux pendant plusieurs secondes.
Une minute, peut-être moins. C’était tout le temps qu’il lui restait.
Del s’immobilisa. Allait-il vraiment laisser son frère mourir ainsi ? Comme leurs parents ?
Il changea d’avis et rouvrit la porte en levant son épée. Au moins, la lame abrégerait ses souffrances.
Isaac enroula une toile autour du poignet de Del et en fixa l’autre extrémité au sol avant de se précipiter vers Oliver. Manipulation balaya le hall d’un coup d’épée, au ras du sol.
La lame découperait Isaac en morceaux si elle l’atteignait.
Isaac lança une autre toile contre le mur derrière lui et la laissa le tirer en arrière, juste au moment où l’épée lui frôla la taille. Avant que l’arme n’achève son mouvement, il projeta un autre fil sur la lame.
Son élan l’emporta.
Isaac se balança avec l’épée longue dans un large arc de cercle à travers le hall, lâcha sa toile au moment précis et passa devant Delusion.
Il se rattrapa d’une main, fit une roulade et retomba sur ses pieds, avant de manquer de s’écrouler de nouveau lorsque sa vision se brouilla.
Tombe maintenant et tu es mort.
Isaac se força à avancer et tendit la main vers Oliver.
« Éloigne-toi ! » cria Oliver. Le mot lui échappa à peine, plus proche du murmure, mais il suffit à arrêter la main d’Isaac.
« Va-t’en », parvint à dire Oliver. Sa vision s’était rétrécie, comme si quelque chose dévorait lentement le monde sur ses bords, ne lui laissant qu’un tunnel de plus en plus étroit à travers lequel regarder.
« C’est du poison… »
« Je sais ! » claqua Isaac.
« Je suis empoisonné. »
Le bout des doigts d’Isaac s’arrêta juste avant la peau d’Oliver. Il comprit. Le poison du fruit était maintenant sur lui. Isaac roula en arrière tandis qu’une épée longue s’écrasait sur le sol à l’endroit où il s’était agenouillé.
Delusion passa devant son épée fichée dans le sol et percuta Isaac à la poitrine. Il le poussa sur le carrelage, le traîna au sol, puis le souleva et le projeta vers Manipulation.
Manipulation attrapa Isaac à la gorge.
Des myriades d’araignées minuscules jaillirent soudain du corps d’Isaac et grimpèrent sur le bras de l’Obsidienne.
Manipulation recula et le projeta contre un mur.
Isaac le heurta avec une force telle que tout le hall trembla. De la poussière tomba du plafond tandis qu’il s’affaissait au sol.
Puis les araignées se mirent à lancer des toiles.
Des centaines de fils s’étendirent sur le corps de Manipulation et s’ancrèrent aux murs, au sol et aux piliers alentour. Ils n’étaient pas assez solides pour retenir un être comme lui, mais ce n’était pas nécessaire.
Ils étaient gênants.
C’était tout ce dont Isaac avait besoin.
Il enroula une toile autour du Baiser de la mort tombé à terre, le fit tournoyer dans les airs et le projeta sur Manipulation. L’Obsidienne trancha le fruit. Sa chair éclata. La pulpe et le jus violets éclaboussèrent son armure.
Manipulation rugit et chargea.
Isaac entra de nouveau dans l’État d’éclipse. Deux de ses pattes d’araignée s’enfoncèrent dans le sol derrière lui pour l’ancrer, tandis qu’il orientait les deux autres vers l’Obsidienne qui approchait.
Le moment était parfait.
L’élan de Manipulation le propulsa sur les pattes épaisses aux extrémités acérées. Elles traversèrent sa cuirasse, lui déchirèrent le corps et ressortirent dans son dos.
Delusion était juste derrière lui.
Il avançait plus lentement qu’Isaac ne l’aurait attendu d’un être de son niveau, mais il arrivait tout de même.
« Ta tête ! » cria Delusion.
Isaac vit l’attaque venir. « À genoux. »
La Contrainte de volonté s’abattit sur Delusion et força l’Obsidienne à s’agenouiller.
Ce n’est qu’alors qu’Isaac vit l’épée fondre vers son ventre.
Pas sa tête. Une illusion.
Del avait voulu qu’Isaac protège la mauvaise partie de son corps.
La Contrainte de volonté était le bon choix. L’écart de niveau entre Isaac et Delusion était tout simplement trop grand pour que ce dernier puisse le surmonter rapidement.
Et maintenant, il le tenait. Isaac abattit ses pattes d’araignée restantes sur l’Obsidienne à genoux.
Le coup de grâce.
Pour Oliver. Pour toutes les personnes qu’ils avaient tuées au Paradis.
« Arrête. »
Isaac se figea.
Ses pattes d’araignée s’immobilisèrent à quelques centimètres de leur cible. Il essaya de bouger, mais aucun de ses muscles ne lui obéit.
Gabriel se tenait dans l’embrasure de la porte qui menait à la salle du Conseil. « Tu m’impressionnes, Isaac. » Il l’observa en silence. « Je n’aurais jamais cru que tu deviendrais ça. »
Gabriel s’écarta. « Viens. Contemple mon œuvre. »
Les pieds d’Isaac se mirent en mouvement. Pas parce qu’il le leur avait ordonné. Son corps se détourna de Delusion et l’emporta vers la salle du Conseil.
L’effroi s’abattit sur lui. Caïn. Caïn était l’homme qui se trouvait à l’intérieur avec les Anciens.
Ce qui voulait dire…
Isaac fixa l’embrasure ouverte. Ils étaient morts.