« Je ne m’attendais pas à une telle foule. » Kabsal sourit. L’Orc véritable mesurait près de trois mètres soixante. Sa peau cuivrée, hâlée par le soleil, recouvrait une carrure colossale et des muscles saillants. Il se tenait au centre de la vaste plateforme de pierre.
Des trônes de pierre bordaient la plateforme circulaire, serrés les uns contre les autres. Ils s’élevaient vers le ciel, rang après rang, à perte de vue.
Des Dieux-rois et des Déesses-reines. Des elfes du Soleil, à la peau presque aussi cuivrée que la sienne, mais plus éclatante. Des elfes du Monde de toutes sortes s’étaient également rassemblés : elfes des Bois, hauts elfes, elfes des Glaces et tous les autres dont il se fichait de retenir le nom.
Son regard se porta sur les races humaines : la peau d’un blanc éclatant des Hommes justes et celle, maculée de rouge, des Change-peaux. C’étaient des hommes. Pas comme celui qu’il allait affronter.
Son adversaire était faible. Son monde était comme un nourrisson qui venait de sortir du ventre de sa mère. Ce combat ne lui procurerait aucun frisson. Ce serait un massacre, et pourtant des milliers de Dieux-rois et de Déesses-reines étaient venus assister au spectacle.
Une bande de fainéants. Tous des Souverains et des Gardiens. Pas un seul Vagabond parmi eux. Il était rare d’en apercevoir. Mais quand ils se montraient, ils se battaient à coup sûr.
Kabsal refusa de prêter attention aux trolls à la peau bleue, aux morts-vivants et aux démons. Des démons. Il plissa les yeux en jaugeant ces maudites silhouettes assises sur des trônes au-dessus des nuages.
Kabsal étendit les bras. Ses muscles saillants ondulèrent sous son immense peau cuivrée, zébrée d’innombrables cicatrices rouges.
« Où est donc passée votre moquerie, elfes du Monde ? Je vois le mépris dans vos yeux. » Il les provoqua, un large sourire aux lèvres.
« Dites-moi, elfes du Soleil. J’ai entendu dire que vos voyageurs entre les mondes avaient rencontré le Briseur de mondes en personne. Ont-ils survécu à leur tentative de le raisonner ? » lança-t-il en se tournant vers eux. Leurs cheveux d’or, brillants comme du métal précieux, lui avaient toujours donné envie de les arracher pour s’en faire un vêtement.
Malheureusement, envahir leur monde serait de la folie. Leur technologie défensive était réputée dans tous les Mondes ascendants. Mais ici, il pouvait défier leurs Dieux-rois et les tuer.
Malheureusement, il n’y avait pas de terrain neutre où lancer un défi en duel. Ils étaient tous là pour le jauger. Ils avaient peur. La nouvelle que sa horde, les Cicatrices Rouges, aiguisait ses armes s’était répandue.
Kabsal claqua la langue et croisa ses bras massifs. *Cinq cent mille armes d’acier contre une vie. Ce nouveau monde sera peut-être le plus intéressant jusqu’ici.*
Kabsal était presque ivre de ses propres rêveries. Une fois sa horde mieux armée et protégée, elle commencerait par conquérir son monde. Il écraserait les campements des trolls, réduirait en miettes l’insupportable armée des morts-vivants et écorcherait vif quiconque avait été corrompu par les forces démoniaques.
« Ne me faites pas attendre. » Il gronda, les yeux rivés sur le vide.
Un portail s’ouvrit.
« Enfin ! » s’exclama Kabsal.
Une silhouette se tenait derrière le portail. Sa taille décevait. Kabsal se garda de tirer des conclusions, mais une part de lui était déjà déçue.
Un être noir de jais franchit le portail. Il n’était rien de plus que l’inconnu incarné. Cet… cet homme ne portait aucune armure, et pourtant sa peau était plus noire que le charbon du Monde infernal.
Il n’était pas comme les démons. Aucune aura répugnante ne se dégageait de lui. C’était autre chose. Kabsal fronça les sourcils, se demandant ce qu’il avait exactement sous les yeux.
Une noirceur de jais aux contours vaguement humains, dont on devinait les traits du visage et les muscles. Des yeux d’un or éclatant. Et… rien de plus. Par les Anciens, qu’avait-il donc sous les yeux ?
L’homme ne portait qu’un pantalon noir et une simple chemise noire, et pourtant tous les regards de l’arène se tournèrent vers lui.
Le Roi Inconnu releva la tête. Il se trouvait dans un colossal amphithéâtre de pierre, dont les gradins s’élevaient dans les nuages. La plateforme s’étendait à l’infini autour de lui. À quelques dizaines de pieds se tenait un orc à la peau cuivrée, couvert de cicatrices rouges.
Son regard glissa vers les Chefs du Conseil. Deux d’entre eux étaient assis à côté des Dieux-rois elfes du Soleil.
« C’est Godfrey ? » demanda M. London. Le Roi Inconnu vit la stupeur dans ses yeux. L’homme semblait ébranlé jusqu’au plus profond de son être.
Mme Manhattan reprit rapidement contenance, mais pas assez pour tromper le Roi Inconnu. Il voyait clair en elle. Ils ne savaient pas quoi penser de lui.
Ils ne comprenaient pas.
« Je suis Kabsal, des Cicatrices Rouges. Chef des Faucheurs rouges, dominateur d’une douzaine de mondes. Donne ton nom. »
Le Roi Inconnu hocha la tête. Kabsal devait s’attendre à ce qu’il se présente. Mais quel nom donner ? « Un combat sans armes ni technique. Me voici. Sans mon armure. Sans mon épée. Ne me fais pas perdre mon temps. »
Mme Manhattan haussa un sourcil. *Nous aurions dû le voir plus tôt. Ce n’est pas Godfrey Daniels. Pourtant, il répond à son nom et a sa voix. Qu’est-il arrivé au vrai Godfrey Daniels, et d’où vient cette chose ?!*
Le rire de Kabsal s’éleva, puis s’éteignit peu à peu.
« Tu es peut-être étrange, je le reconnais. J’ai vu plus étrange encore. Mais tu te comportes comme un dieu, et ça, c’est bien. »
Le Roi Inconnu inclina la tête. « Un dieu ? Un dieu ? Je ne suis pas d’accord. »
Kabsal banda ses muscles. « Je n’aime pas ta façon de te comporter. »
Un mur de vent balaya soudain la plateforme depuis son bord nord. Dès qu’il les frappa, l’amphithéâtre disparut.
Le Roi Inconnu se retrouva au milieu d’un vaste champ de blé. Des épis lui arrivaient à la taille et s’étendaient à perte de vue, bruissant dans l’air chaud et sec. Il sentit l’odeur de la terre brûlée par le soleil et le léger parfum sucré du grain. À l’horizon, une rangée d’arbres se découpait sur le ciel dégagé.
« Tu te comportes comme si tu m’étais supérieur. » Kabsal s’approcha, jusqu’à lui masquer le soleil. « Qu’est-ce qui te donne une telle assurance ? Qu’est-ce qui te fait croire que tu ne perdras pas ce combat ? »
« Quand un adulte se retrouve face à un enfant de dix ans, arrogant, fier et peut-être exceptionnel pour son âge, lequel des deux l’emporte ? »
Le poing de Kabsal s’écrasa sur le visage du Roi Inconnu, creusant une fissure et l’enfouissant à des centaines de pieds sous terre. L’onde de choc coucha les épis alentour.
La terre trembla. La fissure s’élargit, et une silhouette sombre s’extirpa de ses profondeurs.
Il atterrit de l’autre côté. « Tu frappes bien. Je pensais que ça ferait plus mal. »
« Tu te moques de moi. » Kabsal bondit dans les airs, le poing serré, tandis qu’il masquait le soleil au-dessus du Roi Inconnu. « Je vais te faire regretter ça. »