Nathan s’en voulut de s’être laissé attirer par son public à travers le portail.
Enfin, pour être honnête, des agents du Directoire avaient déjà encerclé le portail. Ils étaient déguisés ; certains se trouvaient même dans la Cité dorée.
Il trouvait étrange qu’ils n’aient pas envoyé de forces puissantes pour rétablir l’ordre. Quoi que Godfrey fût en train de faire, cela finirait dans un conflit majeur. Sachant cela, il avait suivi les chevaliers jusque dans la salle du trône.
La salle du trône de Godfrey !
Nathan avait été le premier à qualifier Godfrey de Roi des invocateurs, mais il n’aurait jamais imaginé que Godfrey possédait vraiment une ville !
À ce stade, il était tout simplement impossible de croire que Godfrey était un invocateur. Pas après ce qu’il avait fait au siège du Directoire, à Shanghai.
« C’est une sorte de portail entre deux mondes. Dingue ! » Nathan se retourna pour offrir à son public une belle vue sur la somptueuse salle du trône.
Les commentaires affluaient sur son écran. En vingt heures, le nombre de ses abonnés avait explosé. Il devait désormais compter parmi les hommes les plus suivis au monde.
Mais il craignait que les autorités ne ferment son compte. Impossible de deviner ce qu’elles préparaient. Elles auraient pu interdire la vidéo et en bloquer la diffusion. Elles ne l’avaient pas fait. Cela l’effrayait davantage qu’une interdiction.
« Nathan. »
Les poils de ses bras se hérissèrent. Il se retourna d’un coup, tremblant de stupeur et soudain saisi par la peur. Une silhouette sombre se tenait derrière lui.
Quand était-elle entrée dans la salle du trône ?
Nathan s’éloigna machinalement, tentant de reprendre ses esprits.
« Grâce à toi, les Invocateurs d'humanoïdes du monde entier ont pu entendre ma voix. C’était louable », déclara le Roi Inconnu.
Nathan esquissa un sourire gêné. Qu’est-ce qui lui prenait ? Il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus, mais les paroles du Roi Inconnu le rendaient étrangement fier. Presque comme s’il avait autant d’importance qu’un puissant invocateur.
Le Roi Inconnu passa devant lui, gravit l’estrade et s’assit, les jambes largement écartées. Ses bras en armure reposèrent sur les accoudoirs.
« J’ai quelques mots à dire aux habitants de la Terre », déclara-t-il.
Nathan braqua son téléphone sur lui.
« Les autorités, comme vous les appelez, m’ont dénoncé à la Congrégation des dieux-rois et des reines. Je ne bénéficierai pas d’un jugement équitable. C’est une épreuve de force, et ils comptent me tuer. » Il releva le menton. « Cela ne me surprend pas. »
Nathan déglutit. La Congrégation des dieux-rois et des reines ? Il savait que les autorités mijotaient quelque chose, mais il n’aurait jamais pensé à un tribunal composé de dieux antiques.
« Ne craignez rien. J’affronterai ce duel et je reviendrai. Ces dieux comprendront que rien ne peut arrêter ce qui s’annonce. La Terre sera libérée. »
Nathan ne pouvait pas voir son expression derrière le casque, mais il imaginait presque son air assuré. Il transformait la tentative des autorités de le faire taire en un événement qui ne ferait que le grandir davantage.
« C’est tout. »
***
Benjamin arpentait les rues de Manhattan, un sac à dos sur l’épaule, les yeux rivés sur la diffusion en direct qu’il regardait sur son téléphone.
Son regard se posa sur les menottes de classe I qui lui enserraient les poignets. Les paroles du Roi Inconnu étaient tentantes. Une vie où il ne se sentirait plus aussi seul. Où il ne détonnerait plus comme le nez au milieu de la figure.
Manhattan essayait de s’adapter. Certains Invocateurs d'humanoïdes appelaient ouvertement les gens à les rejoindre et à retirer leurs menottes, mais les manifestants furent vite dispersés.
Le Directoire était puissant, ici. Sous l’autorité du chef de la famille Bane, qui était aussi la nouvelle Madame Manhattan, personne n’osait manifester.
Ici, les Guildes travaillaient pour le Directoire. Il suffisait de hausser le ton contre les autorités pour être condamné. Aucun emploi ne vous attendrait ensuite, et votre classe passerait à III.
« Il ne survivra pas. Les autorités ne referont pas cette erreur », marmonna-t-il en secouant la tête.
« Tu te parles tout seul ? » lança une voix familière.
L’effroi se peignit sur le visage de Benjamin. Il se retourna, les yeux écarquillés. Cole et Fred s’avançaient déjà vers lui.
Benjamin s’enfuit. Il n’avait aucune chance contre deux invocateurs renforcés par leur Lien symbiotique. Il était interdit de libérer son invocation dans la rue, mais il refusait de se laisser faire.
Pour eux, ce ne serait qu’une réprimande, comparé à ce qui l’attendait, lui.
« On veut juste parler. » Cole bondit à deux mètres dans les airs et parcourut trois mètres avant de retomber. « Nos missions sont pénibles. Rends-nous donc un service. »
Fred éclata de rire. Il pouvait projeter des rafales de vent avec ses mains et s’en servir pour se propulser dans les airs. Ce petit garçon trapu de dix-sept ans semblait prendre un plaisir évident à la chasse.
« On ne va pas te faire de mal. Tu nous fais honte », dit Cole.
« Continue de courir ! » ricana Fred.
« Il faudra que tu meures ou que trois fois plus d’hommes que toi te maintiennent au sol avant qu’on puisse fixer ces menottes à tes poignets. Et même alors, elles pourront dominer ta chair, jamais ton esprit. » La voix du Roi Inconnu résonna dans le cœur de Benjamin tandis qu’il fuyait.
La sueur perlait à son menton, son cœur cognait. Il avait peur. Un seul coup suffirait à lui déchausser les dents. Il ne pouvait pas affronter ces deux-là.
« Brise les chaînes de ton esprit. Regarde ces hommes qui te dominent : vous êtes tous des hommes. Ils veulent te prendre ta fierté… Reprends-la. »
Son regard vagabonda. Son corps basculait vers l’avant, ses jambes s’activant pour l’éloigner de ses bourreaux.
Pourtant, dans un élan de folie, il pivota et lança un coup de poing à l’aveuglette. À sa grande surprise, ses phalanges s’écrasèrent sur le visage de Cole. Le sang jaillit des narines du tyran.
Benjamin fixa Cole, les yeux écarquillés ; ceux de son adversaire étaient tout aussi grands et emplis d’incrédulité.
Puis la colère de ce dernier éclata.
Fred projeta une bourrasque comprimée sur Benjamin. Celui-ci s’envola à plus de trois mètres, s’écrasa au sol et roula.
Il avait retrouvé sa rue solitaire. Seul, une fois de plus.
Ce coup de poing risquait de coûter cher à sa famille. Pourquoi avait-il fait une chose aussi stupide ?!
Cole et Fred s’abattirent sur le garçon, qui gémissait de douleur. Benjamin se recroquevilla, encaissant leurs coups de poing et leurs coups de pied. Il grogna, à bout de souffle.
Il avait presque le goût du sang dans la bouche. Ils le couvraient d’injures, désespérés de lui prouver qu’il leur était inférieur.
L’était-il vraiment ?
S’ils étaient tellement supérieurs, pourquoi n’arrivaient-ils pas à battre Godfrey ?
Benjamin ricana. Il ignorait d’où lui venait ce courage. Peut-être qu’il s’évanouirait bientôt et qu’il redeviendrait le même garçon pleutre qu’il avait toujours été. Mais tant qu’il durerait, il en profiterait.
Ainsi, tandis que son corps hurlait de douleur et que le sang lui coulait le long du visage, Benjamin sourit, dévoilant ses dents ensanglantées.
Quand ils furent épuisés, ils le laissèrent étendu dans la rue, les yeux tournés vers le ciel. Il avait été roué de coups, mais son esprit… Bon sang, jamais il ne s’était senti aussi vivant.
« Je l’ai reprise. » Il sourit, puis inclina la tête vers les menottes à ses poignets.
« Peut-être pas entièrement. »
***
N.D.L.R. : La suite arrive.