Un équipage de quatre pêcheurs voguait sur les eaux de l'océan Atlantique. Ils se trouvaient à quelques kilomètres de Charlestown, dans le Rhode Island.
L'un des hommes fixa le ciel sombre et claqua de la langue. « Ça fait des mois. J'en ai assez de ne plus voir le soleil. »
« Tu peux prendre des vacances dans un donjon de type portail bleu. C'est normal là-bas », répondit un homme plus jeune, la vingtaine, dont les cheveux s'agitaient au gré du vent.
« Je déteste ces donjons. Il n'est pas question que je prenne des vacances dans un endroit où des bêtes peuvent débarquer à tout moment. »
« Pourquoi tu pêches, alors ? »
« Je suis né pour la mer, gamin. »
Les autres rirent tandis que le jeune homme ricana. À cause de l'Éclipse de Mana, la Terre était plongée dans une obscurité perpétuelle ; ils devaient donc utiliser des projecteurs pour se déplacer en mer, même en plein jour.
« Une belle prise », lança un homme chauve en observant leur pêche se débattre frénétiquement dans le filet. Certains poissons commençaient à s'affaiblir.
« Ce n'est pas possible… » lâcha soudain le plus jeune, forçant tout le monde à se tourner vers lui. Ils le virent fixer l'obscurité, vers une silhouette indistincte près d'un rocher.
Un rocher ? Ils avaient emprunté cette route à maintes reprises et ne l'avaient jamais vu. Et cette silhouette élancée qui reposait dessus… serait-ce possible ?
« Une sirène ?! » La voix de l'homme chauve monta de plusieurs octaves. Il se cramponna au bastingage, plissant les yeux comme les autres, à l'exception du pilote, qui mourait d'envie de voir ce qui excitait tant ses compagnons lorsqu'ils confirmèrent que cette forme fine pouvait réellement être une sirène.
Le pilote finit par céder à la tentation et jeta un coup d'œil dans leur direction. Là, sur un rocher lisse émergeant de la surface, gisait une silhouette féminine.
Ses longs cheveux noirs et soyeux étaient plus délicats que tout ce qu'il avait jamais vu. Peut-être que l'obscurité jouait sur sa vision.
Mais la lumière lui permit de distinguer ses formes. Sa taille était immergée et elle portait un soutien-gorge fait de coquillages. Ces derniers étaient suffisamment larges pour couvrir sa poitrine.
L'homme chauve siffla d'admiration tandis que le plus jeune se précipita vers le pilote. « Qu'est-ce que tu fais ? Fais demi-tour ! Il faut aller voir ça de plus près. »
« Tu l'as entendu ! » ajouta l'homme chauve.
« C'est quoi ce truc ? » Le premier homme semblait inquiet. La créature était allongée face au ciel. Ses cheveux s'étalaient, recouvrant une grande partie du rocher et flottant sur l'eau.
Le pilote fit pivoter le bateau de pêche mais s'arrêta à une distance de sécurité. Cependant, leur projecteur puissant éclaira directement la créature au repos.
Elle se retourna, agrippant le rocher, et les fixa avec un visage terrifié. Un silence pesant s'installa lorsque les quatre hommes virent son visage.
L'homme chauve donna un coup de coude à son compagnon inquiet. « Tu vois ça ? » Il siffla. « On va faire la une des journaux. La première Bête humanoïde naturelle de notre monde. » Il s'appuya contre la rambarde.
« Quelle créature délicate. »
La créature, dotée des traits fins d'une femme capable de captiver n'importe quel homme, pencha la tête avec confusion et curiosité.
Le premier homme, autrefois inquiet, recula avec dégoût en réalisant la nature de ses pensées.
« Quel genre de poisson a pu se transformer en ça ? »
L'homme chauve le regarda avec déception. Le plus jeune frappa l'épaule du premier homme. « Je dis qu'on devrait la capturer. Elle ne cherche même pas à fuir. Quelle créature naïve. »
« Approche ! » ordonna l'homme chauve au pilote.
« Attendez ! De quel animal marin ce truc a-t-il bien pu évoluer ? » demanda le premier homme en reculant de quelques pas. Une peur étrange, mêlée de dégoût, montait en lui. Son cœur battait un peu plus vite.
Pour lui, cette chose était une abomination.
Certes, les gens pouvaient le trouver étrange et ne pas l'apprécier, mais il n'était pas question pour lui de s'approcher d'une créature à la forme aussi contre-nature.
Un mélange d'homme et de poisson.
Très peu pour lui.
Voyant cela, l'homme chauve soupira lourdement. « Envoie ton dauphin là-bas… Si… ! » Il s'interrompit, puis fronça les sourcils. Attends. Si cette chose a vraiment grandi ici, cela ne signifie-t-il pas qu'elle a évolué à partir de quelque chose ? Elle ne ressemblerait pas exactement aux sirènes des images, des films ou à celles des Invocateurs d'humanoïdes.
Celles-là étaient jolies, tout comme celle-ci.
Ou s'agissait-il d'une bête issue d'un donjon ouvert sous l'eau ? Si c'était le cas, elle les aurait attaqués depuis longtemps.
Le plus jeune invoqua un énorme dauphin doté d'une armure épaisse semblable à une carapace, qui plongea tête la première dans l'eau. En activant la Résonance, ses yeux brillèrent et il put voir à travers les yeux de son invocation.
Sa vision changea, révélant les profondeurs. Ce qui se prolongeait sous le rocher n'était pas une queue de sirène, mais une partie bulbeuse bien plus imposante, munie de huit tentacules épais, chacun couvert de centaines de ventouses.
Un frisson parcourut l'échine du jeune homme. Son expression rayonnante se figea, puis s'éteignit. Il tourna brusquement la tête vers le pilote et rappela son dauphin instantanément.
« Sortez-nous de là ! » Sa voix n'était pas seulement urgente, elle était empreinte de terreur.
En un battement de cœur, le bateau s'éloigna rapidement de l'étrange créature, dont l'expression innocente et curieuse s'effaça à mesure qu'ils prenaient le large.
Puis, elle sombra dans l'eau.
Le jeune homme se prit la tête entre les mains. « On est morts ! On est morts ! » murmura-t-il, la voix haletante.
« Qu'est-ce que tu as vu ? » L'homme chauve le secoua.
« Ce qu'il a vu, tu ne veux pas le savoir, surtout quand on voit dans quel état ça le met. Et j'ai l'impression que cette chose nous suit. »
À cet instant, le bateau de pêche s'immobilisa. Il manqua de chavirer sous la force de ce qui venait de le bloquer.
« Sortez-nous de là ! » hurla l'homme chauve, paniqué, la sueur froide perlant sur son crâne tandis que ses yeux balayaient les alentours.
« Quel est son niveau ? Pour l'amour de Dieu, c'est quoi ce truc ?! » cria-t-il au jeune homme, qui n'eut pas besoin de répondre : deux tentacules venaient de s'agripper au bateau.
En voyant les tentacules, l'homme chauve manqua de s'évanouir.
Le pilote tentait désespérément de manœuvrer, mais c'était impossible. « Avance… Avance, espèce de tas de ferraille !! » jura-t-il contre le bateau qu'il chérissait pourtant, allant jusqu'à le surnommer « Chérie ».
L'homme chauve lutta pour retrouver son courage. « On peut… ! »
Il se retourna et vit que le premier homme n'était plus sur le bateau. Il ne vit que les tentacules le propulser au loin.
La belle femme émergea de l'eau, le visage cette fois déformé par une grimace.
« Assez. » Une voix douce résonna, et une lumière bleu vif jaillit sous l'eau. L'instant d'après, le monstre remarqua une créature colossale, non, gigantesque, semblable à un serpent, qui tournoyait autour d'eux.
Des gouttes d'eau froide tombèrent du ciel, éclaboussant son visage.
Ses yeux se fixèrent sur une silhouette au loin. À mesure qu'il approchait, les vagues montaient et descendaient, comme pour l'accueillir.