Chapitre 737
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Traducteur : Hydrogen B
Correcteur : Hydrogen B
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Chapitre 737 : Récit du passé, rétrospective d’une régresseuse - 5
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Shei était toujours Shei.
Mais dès qu’elle devint une Sainte Vierge, le monde se mit à la regarder autrement.
Les Saintes Vierges bénies par le Dieu céleste n’étaient pas particulièrement soumises à l’étiquette. Pourtant, les attentes de dizaines de milliers de personnes devinrent à elles seules des chaînes. Peu de Saintes Vierges se montraient en public, et les fidèles rêvaient d’en apercevoir ne serait-ce qu’une seule de loin. Aussi, à l’arrivée de la nouvelle Sainte Vierge, Sheiel, tout le monde acclama-t-il son nom.
Shei, elle, n’était pas à l’aise.
Le pouvoir de Shei se manifestait à sa mort. Autrement dit, elle ne pouvait plus utiliser le pouvoir d’une Sainte Vierge dans ce monde. Si son pouvoir s’activait, cela signifiait qu’elle était en train de mourir, et il y avait de fortes chances que le monde périsse avec elle.
Shei était probablement la Sainte Vierge la plus inutile de ce monde. Peut-être en irait-il autrement dans le suivant.
« … Maintenant que je suis devenue une Sainte Vierge, est-ce que je devrais essayer tout ce qui me passe par la tête ? »
Pourtant, plutôt que d’y réfléchir davantage, Shei décida de suivre ses envies.
« Chanteciel… ? »
« Oui. C’est bien ça. »
À la fin du cycle précédent, Shei avait empoigné Chanteciel et l’avait brandie. Le Roi du Péché l’avait tuée juste après, mais, pendant ce bref instant, elle avait connu une toute-puissance et une liberté sans pareilles, comme jamais au cours de ses vies.
C’était sans doute le premier désir matériel que Shei avait jamais éprouvé. Maintenant qu’elle était Sainte Vierge, elle alla trouver l’ancien propriétaire de Chanteciel et lui réclama hardiment l’épée.
Un chevalier sacré exemplaire, le plus puissant de ceux qui servaient la Sainte Vierge du Ciel. Cryos, commandant du Corps de l’Épée sacrée céleste. Même Cryos, dont on louait la noblesse de caractère et la dignité et qui était réputé sur le point de recevoir le titre de Saint, fut décontenancé par l’audacieuse requête de la nouvelle Sainte Vierge.
« Veuillez excuser mon impolitesse, Sainte Vierge. Je n’ai aucune objection à vous céder Chanteciel. Toutefois, réussir ou non l’épreuve de la relique dépend entièrement de vous. »
« L’épreuve d’une relique ? »
« Une relique est un objet dans lequel s’est enracinée l’image mentale d’un mage qui possédait de son vivant une puissante magie unique. Autrement dit, utiliser une relique revient à recourir à la magie unique d’une autre personne. Votre image mentale doit entrer en résonance avec cette magie pour que vous puissiez en tirer parti. Or, votre image mentale dépasse à tel point la raison humaine que les reliques peinent souvent à entrer en résonance avec vous. »
À la fin du cycle précédent, Shei avait tenu Chanteciel et l’avait brandie, et l’épée avait alors déployé toute sa puissance. Si une relique devait être mise à l’épreuve, pourquoi lui avait-elle prêté son pouvoir à ce moment-là ? La relique avait-elle été trop désespérée pour s’en soucier ?
Comment Shei, une personne tout à fait ordinaire, même devenue Sainte Vierge, était-elle censée réussir l’épreuve d’une relique aussi extraordinaire ? Perdant un peu de son assurance, elle prit un ton presque excuseur.
« J’ai déjà utilisé une relique sans passer son épreuve. »
« Si vous avez vu cet avenir, alors il ne devrait pas y avoir de problème. »
Cryos remit sans hésiter Chanteciel à Shei.
Au planétarium de Rakion, dans la sphère céleste virtuelle qui veillait sur les menaces venues des confins du cosmos, Shei retrouva Chanteciel. Elles ne se connaissaient pas depuis assez longtemps pour parler de retrouvailles, et pourtant Shei fut étrangement heureuse de la revoir.
En même temps, elle était anxieuse.
Et si elle me rejetait, cette fois ?
Ce serait gênant pour une Sainte Vierge qui avait affirmé avec assurance avoir vu un avenir où elle utiliserait une relique, mais les sentiments de Shei étaient un problème bien plus important. Et si son affection n’était pas réciproque ?
Shei pénétra dans la sphère céleste virtuelle. Quand elle posa le pied dans cet espace tourbillonnant, elle marcha au milieu des étoiles qui brillaient dans le vide.
Chanteciel était la relique d’une sainte qui avait cartographié les cieux et la terre depuis une plaine glaciale. Elle portait en elle le chagrin de quelqu’un qui avait observé les principes de l’univers sans jamais parvenir à voir une seule personne. Sans la moindre pensée en tête, Shei traversa cet espace désert, qui continuait de veiller sur les confins du cosmos même après la mort de sa propriétaire.
Elle ne savait rien du mystère de cet espace vide, ni de ses liens avec le Dieu démoniaque, ni de ce qu’il pouvait accomplir. Une seule envie la guidait vers Chanteciel.
Je la veux.
Pourquoi ?
Parce que je veux devenir plus forte.
Pourquoi ?
Parce que je veux survivre.
C’était un désir d’une simplicité absolue, fondamental. Un souhait ordinaire qu’une relique aurait rejeté en secouant la tête. Chanteciel aurait probablement fait de même.
Mais Shei avait régressé.
Elle était déjà morte sept fois et vivait sa huitième vie. Elle avait connu des morts différentes dans des avenirs différents, et chaque fois, elle avait surmonté la mort pour s’avancer vers un avenir plus lointain. Puis elle avait atteint une limite, une fin.
Pour survivre, Shei devait empêcher cette fin. Tel était le destin qui lui avait été assigné. Contrairement aux autres, elle ne pouvait pas fuir. Même si elle mourait, le pouvoir de régression la ramènerait de force dans la boucle.
Avec son maigre talent et ses capacités insuffisantes, Shei affronterait le Roi du Péché.
En fait, elle l’avait déjà fait.
Si l’humanité était menacée, elle se battrait. En ce sens, elle avait déjà réussi l’épreuve de Chanteciel.
Shei dégaina Chanteciel. L’épée ne résista pas.
Shei avait obtenu une arme qu’elle continuerait d’utiliser à partir de ce jour.
Ayant prouvé sa clairvoyance en dégainant Chanteciel, Shei poursuivit son ascension sans rencontrer d’obstacle. Après avoir répété sept cycles, elle connaissait l’avenir avec une précision presque parfaite. En avertissant les gens des tragédies à venir, elle gagna leur confiance et leur soutien.
Grâce à son avertissement au sujet du golem cadavérique qui avait rampé depuis le fond de l’Abîme, celui-ci fut arrêté près de la frontière. L’épidémie qui suivit fut endiguée à l’avance, et les médicaments furent préparés avant même qu’elle ne survienne. Shei avait également prédit l’attaque de Jiseon et des vampires, donnant au Sanctuaire et à l’Empire le temps de se préparer.
« J’ai réglé tous les événements majeurs dont je me souviens. »
Elle avait résolu presque tous les problèmes imminents dont elle se rappelait les cycles précédents. Il ne lui restait plus qu’à gagner en puissance.
Et Shei n’avait pas oublié la Maîtresse de l’Épée.
Plus que n’importe quel trésor, art énergétique ou arme obtenus au fil de ses régressions, le titre de Sainte Vierge était puissant. Même les célèbres Douze Sièges du Zodiaque ne pouvaient pas simplement ignorer Shei, qui avait dépassé l’époque actuelle. Grâce aux arrangements du Sanctuaire, Shei put rencontrer la Maîtresse de l’Épée sans attendre.
La Maîtresse de l’Épée qu’elle retrouva n’avait guère changé depuis le jour où elle était morte. Shei lui témoigna discrètement sa joie de la revoir, puis lui demanda de lui enseigner son art.
La Maîtresse de l’Épée prit la parole, le visage impénétrable.
« … Une disciple ? »
« Oui. Vous avez bien dit que vous m’enseigneriez. »
« C’était… une prémonition ? J’étais votre disciple ? »
« Pas exactement. Vous avez dit que si nous nous étions rencontrées plus tôt, vous auriez peut-être fait de moi votre disciple. Je l’ai très bien entendu. C’est pour ça que je suis venue vous trouver plus tôt. »
Le silence s’éternisa.
C’était le premier silence auquel Shei était confrontée depuis qu’elle était devenue une Sainte Vierge.
Les Saintes Vierges se montraient rarement au public. Même les gens riches et puissants qui apportaient des sommes colossales ne pouvaient pas en apercevoir une, ni entendre la moindre prophétie. Pourtant, Shei était une Sainte Vierge apparue après une longue absence. Elle avait prédit avec exactitude des catastrophes et sauvé de nombreuses personnes d’un sort tragique.
Shei, la Sainte Vierge du Salut. Une Sainte Vierge qui avait empêché des calamités peu après son apparition.
Les Douze Sièges du Zodiaque n’étaient pas sans mérite, mais devant une Sainte Vierge, ils paraissaient d’une certaine façon moins impressionnants. C’était la différence entre l’admiration et la foi, entre l’envie et le désir désespéré.
Face à une telle Shei, la Maîtresse de l’Épée secoua aussitôt la tête.
« Sainte Vierge, je ne peux pas vous enseigner. »
« Pourquoi ? »
« Une Sainte Vierge reste une Sainte Vierge. Pas ma disciple. »
La Maîtresse de l’Épée ne démordait pas de sa décision. Perdant patience, Shei répliqua :
« Je peux être à la fois une Sainte Vierge et votre disciple. »
« Pas dans mon cœur. Une Sainte Vierge reste une Sainte Vierge. Elle ne peut pas devenir ma disciple. »
Shei était toujours Shei. Mais dès qu’elle était devenue une Sainte Vierge, cette notion était devenue indissociable de sa personne.
Elle ne serait pas arrivée jusque-là si elle n’était pas devenue une Sainte Vierge.
Mais il y avait aussi des choses auxquelles elle ne pouvait prétendre parce qu’elle était une Sainte Vierge.
C’était le premier rejet que Shei essuyait. Un échec. Et un changement.
Et ce n’était que le début d’un changement bien plus grand à venir.
Elle aurait pu demander un enseignement en faisant un don au Palais de la Balance, mais cette méthode avait déjà échoué. Shei s’entraîna plutôt à libérer le pouvoir de Chanteciel. Alors qu’elle s’apprêtait à se consacrer à l’entraînement pendant quelque temps, des ennuis éclatèrent.
Le Duché de l’Azalée, le Duché du Lilas et le Duché de la Feuille. Des violences éclatèrent le long des frontières des trois duchés qui jouxtaient la plaine d’Enger.
Les gardes-frontières affrontèrent les hommes-bêtes. Des dizaines de personnes furent tuées, des centaines blessées, et les troubles se propagèrent sur une longue portion de la frontière.
« Pourquoi ?! Nous avons arrêté le golem cadavérique ! »
« Eh bien… »
Le golem cadavérique avait été arrêté, mais les cadavres et les malédictions qu’il avait dispersés sur son passage avaient empoisonné la plaine d’Enger. Le Sanctuaire avait tenté de brûler tous les corps, mais les duchés n’y avaient pas mis autant d’ardeur. Ils s’étaient battus dans la plaine d’Enger pour limiter les dégâts sur leurs propres terres, et les cadavres éparpillés dans un territoire sans maître ne les concernaient pas.
Mais ils comptaient pour les hommes-bêtes qui parcouraient la plaine d’Enger. Attirés par les cadavres, les animaux s’en prenaient aussi aux hommes-bêtes, et ceux que ces animaux chassaient affluaient vers les duchés.
« Fermez la frontière. »
« Ne laissez jamais entrer ces sales hommes-bêtes. »
Les duchés avaient du mal à organiser des armées sans l’autorisation de l’Empire. Ils avaient des soldats, mais les déplacer exigeait des formalités et une justification, surtout au-delà de la frontière.
Pourtant, une calamité annoncée par la Sainte Vierge — un golem cadavérique — venait de se produire. Les duchés dépêchèrent des troupes armées, puis les envoyèrent au-delà de la frontière pour éliminer la menace avant qu’il n’en subsiste la moindre conséquence.
Peu désireux de dissoudre l’armée qu’ils avaient rassemblée, les duchés saisirent cette occasion pour maintenir leurs forces mobilisées et éprouver leur puissance face aux hommes-bêtes.
La prophétie de Shei leur servit également de justification.
« La Sainte Vierge du Salut nous a avertis de nous méfier du Cavalier de la Peste. »
« Nous agissons pour empêcher une calamité. »
« Arrêter les hommes-bêtes porteurs de la peste, c’est accomplir la volonté de la Sainte Vierge. »
La haine des hommes-bêtes était déjà virulente dans cette région. Les hommes-bêtes sauvages de l’autre côté de la plaine d’Enger causaient souvent toutes sortes de problèmes. Dès qu’on lui donnait une raison, la haine se muait en justice.
« Pourquoi les hommes-bêtes rampent-ils jusque dans nos frontières ? »
« Ces créatures inférieures ne font que causer des ennuis. »
Les hommes-bêtes n’étaient pas réputés pour leur patience non plus. Furieux, ils coururent le long de la frontière, semant sans distinction la violence et la destruction.
Au bout du compte, les troubles avaient éclaté sans qu’on puisse en identifier clairement l’origine. Ils ne pouvaient pas être résolus, et ils n’étaient pas près de s’apaiser.
Le sentiment anti-hommes-bêtes gagna tout l’Empire et les duchés, tandis que les hommes-bêtes étaient peu à peu chassés. Tout allait bien plus vite et s’avérait bien plus dangereux que dans le cycle dont Shei se souvenait.
« … C’est à cause de moi… ? »
« Non, Sheiel. »
Une vieille femme-bête s’approcha de Shei, assise seule, les genoux ramenés contre sa poitrine. Son visage ridé et bienveillant n’exprimait que de la bonté, et ses oreilles tombantes l’encadraient avec douceur.
C’était Meel, la Sainte Vierge à fourrure. Symbole de paix, elle avait montré que les hommes-bêtes recevaient eux aussi la bénédiction d’une Sainte Vierge ; elle avait mis fin au conflit séculaire entre les hommes-bêtes et les humains.
Déjà centenaire et en convalescence, la Sainte Vierge à fourrure s’approcha de Shei en s’appuyant sur sa canne.
« Sainte Vierge à fourrure… »
« Ma vue a baissé, et je peux à peine sortir de ma chambre. Une nouvelle Sainte Vierge est arrivée, et je ne vous vois que maintenant. Tenez, j’ai tricoté ce bonnet moi-même. Voulez-vous l’essayer ? »
« Ah, merci… »
Shei prit le bonnet et le posa sur sa tête. Deux larges trous sur le dessus laissaient passer ses cheveux. Il semblait avoir été conçu pour les hommes-bêtes.
Meel s’assit lentement en face de Shei. Prenant doucement ses mains dans les siennes, elle lui dit :
« Je possède un pouvoir bien dérisoire. Je vois les odeurs. Sheiel, votre odeur est si honnête et limpide que la regarder me rend heureuse. »
« … Mais les hommes-bêtes souffrent à cause de moi. Bien plus que ce que j’avais prédit. »
« Ce n’est pas votre faute, Sheiel. Vous avez fait de votre mieux. »
« Ça ne suffit pas de faire de mon mieux ! Cela pourrait être le germe d’une calamité encore plus grande ! »
« Même si le monde s’achève, ce ne sera jamais votre faute. Ce monde est simplement trop pécheur pour qu’une personne aussi honnête et droite que vous ait à en porter le fardeau. »
Les personnes âgées proches de la mort se détachaient de la vie comme de la mort. Pour Meel, réconforter Shei lui semblait plus important que la fin qui approchait.
« Même si vous souffrez, ne vous tourmentez pas, Sheiel. Ce n’est pas votre faute. »
Les paroles graves, chargées de toute la vie d’une vieille femme, apportèrent à Shei un peu de réconfort. En le voyant, Meel lui sourit chaleureusement.
« J’ai peut-être tenu aussi longtemps uniquement pour vous laisser ces paroles. »
Le lendemain, la Sainte Vierge à fourrure mourut paisiblement dans son lit. La grande femme qui avait défendu les droits des hommes-bêtes et leur avait apporté la bénédiction d’une Sainte Vierge se pelotonna dans un berceau rond et douillet, puis s’endormit pour longtemps.
Rien de particulièrement étrange à cela. C’était une femme-bête âgée de plus de cent ans, alors que son peuple avait une espérance de vie relativement courte. Elle avait vécu tout le temps qui lui était imparti, et même davantage. Elle aurait pu mourir à n’importe quel moment : cela aurait paru naturel.
Mais la haine s’était déjà répandue dans le monde, et les gens s’emparèrent même de la mort d’une Sainte Vierge, qui aurait dû être pleurée, pour en faire une arme. Tandis que ses funérailles se déroulaient, les rumeurs suivantes se propagèrent dans le peuple :
La Sainte Vierge avait même abandonné les hommes-bêtes et les avait laissés derrière elle.
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