Chapitre 733
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 733 : Récit du passé, rétrospective d’une régresseuse — 1
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« J’ai confié le Territoire Celsius à ma sœur aînée, et la sécurité ainsi que l’administration du Château de la Pleine Lune à Eliot et Ryune. Il ne devrait rien arriver de grave parce que je m’absente quelques jours. »
À l’intérieur du Mini-Château de la Pleine Lune, le Maître de la Tour cyan écrivait à l’aide d’un stylet de mana. Les lettres s’inscrivaient sur le panneau en scintillant d’une lueur magique.
Les lettres tracées par le stylet imprégné de mana servaient aussi de formation magique. Dès que le Maître de la Tour cyan saisissait une commande, le Mini-Château de la Pleine Lune exécutait le sort correspondant.
Vwoooom. La Pomme de la gravitation universelle, au centre du Mini-Château de la Pleine Lune, s’éleva dans les airs et le vaisseau se mit à avancer sans à-coups.
« Pour éviter d’être repéré depuis le sol, le Mini-Château de la Pleine Lune suivra l’Orbite du Pivot céleste. L’arrivée est prévue dans onze heures. Nous aurons tout le temps qu’il faut, alors écoutons le récit de Shei en chemin. »
« … (Hochement de tête.) »
« Oui ! On ne va pas s’ennuyer en route ! »
La Maîtresse de l’Épée hocha la tête, tandis que Hilde répondit avec un rire enjoué. Le Maître de la Tour cyan sourit, s’adossa au panneau et rejeta ses cheveux en arrière.
« J’aime les élèves enthousiastes, même si je ne les ai pas invités. »
« Les élèves enthousiastes sont censés s’incruster en cours. S’ils ne sont pas passionnés, ils ne font rien ! »
« Ce n’est pas grave. Je m’attendais à ce que tu nous suives. »
Pour la Fédération arcanique, toujours aussi chaotique, l’absence, même brève, du Maître de la Tour cyan, qui possédait un Dieu démoniaque, était une mauvaise nouvelle. C’était pourquoi elle avait prévu de faire ce voyage aussi discrètement que possible.
Mais la Maîtresse de l’Épée était dévouée à son disciple, et Hilde était toujours aussi obsédé par la collecte d’informations. Impossible de les semer.
« Je vais vous résumer le plan. Toutes les communications en provenance du Duché du Lilas avaient été coupées. Notre objectif est de descendre à travers l’atmosphère à bord du Mini-Château de la Pleine Lune, d’atterrir et de recueillir des renseignements sur le Duché du Lilas. »
« Mmm. Tu as dit que le Roi du Péché s’y trouvait, c’est ça ? Ça ne risque pas d’être dangereux ? »
« Nous nous dirigeons vers Neo York, la cinquième ville du Duché du Lilas. Elle se trouve à plus de trois cents kilomètres de Lailakia. Même le Roi du Péché ne doit probablement pas surveiller tout un pays à chaque instant. »
« Et s’il le peut ? »
Le Maître de la Tour cyan haussa les épaules devant l’inquiétude de Hilde.
« Alors il peut le faire à l’échelle d’un continent. Ça ne sert à rien d’essayer d’échapper à sa surveillance, puisqu’aucune méthode ne fonctionnerait. »
« C’est vrai. »
Il ne perdait pas de temps en suppositions ou en inquiétudes inutiles. Le Maître de la Tour cyan avait toujours cette décision rafraîchissante des mages.
« Et nous en profiterons pour écouter ce que Shei sait de l’avenir. Plus nous aurons d’informations, plus nous aurons de moyens de réagir. Pas vrai, Shei ? »
« O-Oui ! »
Tendue, Shei cria comme pour donner l’impression qu’elle gardait son calme. Le Maître de la Tour cyan prépara un tableau noir, tandis que Hilde s’allongea à plat ventre sur un coussin, dans l’attente confortable du récit de Shei. La Maîtresse de l’Épée avait les bras croisés, mais toute son attention était fixée sur Shei.
« Euh, eh bien… Le moment où j’ai compris que j’avais régressé, c’était… Non. Je crois que je l’ai compris à ma troisième régression. Au début… »
Tout le monde la regardait ; Shei semblait dépassée. Elle hésita et s’interrompit plusieurs fois. Lorsque le silence s’éternisa, elle finit par craquer et s’écria :
« Argh ! Je n’arrive pas à l’expliquer ! Hughes, dis quelque chose ! »
« Pardon ? Moi ? »
« Oui. Tu sais bien t’exprimer ! »
« Tu me demandes de raconter ton passé, que personne d’autre ne connaît. Comment veux-tu que je fasse ? »
J’étais son porte-parole, peut-être ? Je l’écoutais parce que je voulais connaître son passé ; pourquoi me demandait-elle de parler à sa place ?
Mais si je la laissais se débrouiller ainsi, onze heures passeraient à bavarder de tout et de rien. Pas le choix.
« Reprenons depuis le début. Si tes souvenirs sont si embrouillés, c’est à cause de tes régressions, non ? »
« Oui. Non ? Oui. »
« … »
La régression avait eu un effet sur ses souvenirs, mais elle n’en était pas entièrement responsable ; Shei avait toujours eu du mal à se souvenir des choses… Cela dit, si elle confondait les faits importants, c’était effectivement à cause de ses régressions. C’était sans doute ce qu’elle voulait dire.
« Alors, remontons jusqu’au tout début. »
« Le tout début ? »
« Oui. Tout le monde a un commencement, et tes régressions aussi doivent en avoir un. Les premières empreintes dans la neige fraîche ressortent nettement. C’est pareil pour les souvenirs. Tes premiers souvenirs doivent encore être là, quelque part en toi. Pourquoi ne pas essayer de t’en rappeler d’abord ? »
Shei était une personne émotive. Si je faisais vibrer sa corde sensible, des souvenirs similaires remonteraient naturellement à la surface. Le souvenir que j’avais fait ressurgir était celui des débuts de Shei, avant ses régressions et tout le reste.
« … Non. Je ne me souviens pas de grand-chose. »
Même si elle venait de réduire mes efforts à néant, Shei s’enfonça peu à peu dans le passé.
Je pouvais lire les pensées. Malgré cela, je ne pouvais pas lire le passé de Shei. Elle devait avoir des souvenirs de son enfance, d’avant sa première régression.
La raison était sans doute que Shei ne pensait tout simplement pas à cette période de sa vie.
Le regard vide, Shei marmonna :
« Parce qu’à l’époque, les souvenirs et tout le reste… Il n’y avait rien. »
* * *
Il n’y avait rien.
Ni famille, ni amis, ni argent, ni savoir, ni passé.
Shei avait été jetée dans le monde sans rien d’autre que le nom de Shei. Pour être plus précis, on l’avait abandonnée devant un orphelinat.
Ce n’était pas rare. L’État militaire avait été fondé après qu’un coup d’État eut renversé le royaume. Après que le chevalier rebelle, la Lance absolue Partlaxion, eut vaincu le royaume en duel, Partlaxion avait dû affronter sans relâche des adversaires qui le provoquaient en duel, et cela pendant près de cinq ans.
Des gens de tous âges et de tous genres moururent dans le conflit qui s’ensuivit. Bien plus qu’au cours du coup d’État lui-même.
Il y avait plus d’orphelins que de parents morts. Shei fut malheureuse comme tant d’autres au milieu de cette tragédie ordinaire.
Il lui fallut longtemps pour comprendre que son malheur était banal.
À l’orphelinat, Shei était une fillette maigre et quelconque. Ses cheveux étaient coupés si courts qu’on distinguait difficilement si elle était un garçon ou une fille. C’était l’un des moyens employés par l’orphelinat pour protéger les enfants des trafiquants d’êtres humains. Bien sûr, même sans eux, rien ne garantissait qu’on aurait pris soin d’elle correctement. D’un tempérament difficile et extrêmement méfiante, elle grandit en entendant dire qu’elle était déplaisante. Comme n’importe quelle orpheline.
Les enfants recevaient des rations que l’État militaire avait saisies dans les greniers de l’ancien royaume avant de les distribuer. Elles suffisaient à peine à calmer leur faim : ils se contentaient de survivre.
Pas d’éducation, pas de but, pas d’espoir. Chaque jour n’était qu’une lutte sans fin contre le temps qui s’écoulait lentement, et celui-ci était assassiné par un râle d’agonie interminable. Shei grandit en traînant les pieds dans les décombres, puis on la jeta dans la société sans rien lui donner.
À ce moment-là, la société avait énormément changé. L’État militaire avait établi son système et passé l’humanité aux chaînes ; Shei accepta celles-ci sans l’ombre d’un doute.
On lui implanta un bio-terminal, on lui fournit une tenue adaptée à son travail et on l’affecta à des tâches simples.
Shei était une mauvaise élève qui n’avait fréquenté que l’école civique primaire. On ne lui confia donc que des tâches simples. Ses journées se terminaient après qu’elle eut emballé des provisions et les eut transportées jusqu’aux tapis roulants. Elle n’était pas particulièrement robuste ; chaque soir, elle ne pouvait que gémir de douleur à cause de ses muscles.
La grenouille au fond du puits ne voit qu’un morceau de ciel rond au-dessus d’elle. Shei était pareille. Sans savoir ce qu’était une vie meilleure ni ce que pouvait être le bonheur, elle continuait simplement d’exister.
Puis, un jour, une sirène retentit bruyamment. Shei s’habilla comme on le lui avait appris, sortit de chez elle et attendit. Des citoyens dans la même situation qu’elle se tenaient en rang le long de la route. Désœuvrée, Shei observa leurs visages.
Les mêmes vêtements, les mêmes expressions, les mêmes sentiments. Tout le monde lui ressemblait exactement. Ils avaient l’air épuisés et n’attendaient plus que la fin de la journée.
À cet instant, Shei sentit un vide terrible l’envahir.
Pourquoi ? Pourquoi avait-elle ressenti cela à cet instant précis ? Elle l’ignorait. Shei n’avait pas les mots pour expliquer cette émotion, ce sentiment.
Peu après, un grand véhicule militaire automatique arriva. Des soldats en uniforme en descendirent et entassèrent les gens à bord. Serrée au point que le véhicule semblait surchargé, Shei fut emmenée quelque part sans comprendre pourquoi.
C’était un champ de bataille.
Elle ignorait où elle se trouvait. Elle ignorait aussi qui était l’ennemi. Ce n’est que plus tard qu’elle apprit qu’il s’agissait des chacals des Petits États et d’une unité de combat d’un Seigneur. Le savoir ne changeait rien.
Vêtue d’un paquet d’uniforme militaire et munie d’un unique fusil, Shei fut envoyée au combat sans rien savoir. Le commandant leur ordonna d’avancer, et Shei marcha, encore et encore, comme on le lui avait ordonné.
Les terres des Petits États étaient désolées ; ils rencontraient rarement âme qui vive. Shei continuait simplement d’avancer. D’après ce qu’elle entendait, les Petits États n’avaient aucun système organisé, si bien que le gros des forces avait pénétré jusqu’au cœur de leur territoire. Le commandant se vantait qu’ils n’avaient rien à craindre, tant leur victoire était écrasante.
« L’État militaire va gagner ! »
« Gardez le moral, tout le monde ! Il nous suffit d’atteindre la zone d’opérations ! »
« La victoire et la gloire nous attendent ! »
Shei crut ces paroles. Elle n’avait pas le choix.
Mais c’était l’État militaire qui avait gagné, pas Shei.
Une nuit, Shei se réveilla au bruit d’une explosion gigantesque. Dès qu’elle eut repris ses esprits, elle fut la première à sortir de la baraque. Une lumière et une chaleur éclatèrent soudain, et le bâtiment où elle se trouvait quelques instants plus tôt disparut sans laisser de trace. Ses camarades, qui s’y trouvaient encore, disparurent avec lui.
Elle n’eut pas le temps de pleurer leur mort. Shei jeta le fusil qu’elle tenait et roula sur le sol. L’arme rougit, puis explosa dans un grand boum. Si elle l’avait encore tenue, les éclats lui auraient déchiqueté les entrailles. À bout de souffle, Shei releva la tête, tandis que l’air brûlant qui lui emplissait les poumons la faisait souffrir.
Des flammes traversaient le ciel. Un gigantesque oiseau d’acier semait des centaines de plumes ardentes sur la terre. Le feu jaillissait de toutes parts, et les gens mouraient.
Un Colosse. Une arme mécanique des Petits États, créée par le Seigneur de l’Or.
Les autres forces des Petits États n’étaient qu’une foule désorganisée, incapable d’arrêter les opérations systématiques des unités de l’État militaire. Mais leur mystère, le Colosse, avait une puissance telle que sa seule présence suffisait à submerger des unités entières. Un Seigneur doté d’une magie unique pouvait libérer tout le potentiel d’un Colosse. Même l’État militaire se méfiait de ceux des Petits États.
… Bien sûr, Shei ne l’apprit que plus tard. À l’époque, elle ignorait ce qu’était un Colosse, à quel point il était dangereux et comment elle s’était retrouvée face à l’un d’eux.
L’unité fut anéantie en un instant. Les baraques et les hommes brûlèrent avec la même indifférence. Ravagés par l’alchimie, les Petits États avaient envoyé une autre horde de cavaliers. Rapides et sauvages, ils dévoraient en un rien de temps les unités immobilisées.
Tu as dit qu’on gagnait.
Tu as dit que tout irait bien.
Shei s’indigna intérieurement contre le commandant, mais celui qui aurait dû recevoir sa rancœur n’était déjà plus de ce monde. À la place…
« Ce n’est pas le bon endroit ! »
Une voix furieuse retentit.
« Nous avons sacrifié la vie d’un Seigneur pour invoquer le Seigneur de l’Or, et tout ce que nous avons obtenu, c’est une unité de soldats minables ?! »
« M-Mais… D’après les renseignements, une unité coûteuse se trouvait bel et bien ici… »
« Tu trouves qu’ils ont l’air coûteux ?! Ce ne sont que des tas de chair, sans la moindre trace de substance alchimique !! »
Un vacarme d’explosion retentit avec son cri. Des hurlements de douleur insoutenable s’élevèrent, puis s’éteignirent peu à peu. Celui qui avait brûlé l’un de ses subordonnés n’était toujours pas satisfait et lança, furieux :
« Nous sommes tombés dans un piège ! Quelqu’un nous a trompés ! »
Un piège.
Ce n’est qu’alors que Shei comprit vaguement ce qui était arrivé à son unité.
Tout s’était joué à leurs dépens. Le commandant, les camarades qui avaient marché à ses côtés, et Shei elle-même. Ils avaient suivi les ordres sans rien savoir et étaient arrivés au terminus : la mort. Ils avaient sans doute servi d’appât pour attirer le mystère de l’ennemi.
On les avait ballottés sans même leur dire ce qu’ils étaient, puis utilisés comme appât.
Que ressentait-elle ? De la colère ? Du vide ?
Ou… de la pitié ? Pour qui ?
Shei l’ignorait. Elle ne s’en souvenait pas, et elle n’avait ni les moyens ni le loisir de décrire cette émotion.
« Il y a une survivante. »
Quelque chose vola en direction de Shei, immobile. L’objet roula au sol et s’arrêta. C’était une bombe alchimique. Sans même savoir ce que c’était, Shei la contempla stupidement.
Jusqu’à ce qu’elle explose et lui arrache le visage.
« N’en laissez pas un seul en vie. »
Alors que cette voix s’évanouissait comme un écho, Shei connut sa première mort.
Notes :
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