Chapitre 710
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Traducteur : Hydrogen B
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Chapitre 710 : Récits lointains. Ciel et opportunité
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On appelait le Dieu démoniaque un dieu parce qu’il accordait de la force à ceux qui croyaient en lui.
La magie unique gravée dans le monde conférait du pouvoir à ceux dont les croyances et les prises de conscience ressemblaient aux siennes. Arts de la Terre, druidisme, alchimie, magie du sang et bien d’autres. Ceux qui comprenaient les principes du Dieu démoniaque au terme d’un long entraînement et d’une profonde réflexion pouvaient emprunter ce pouvoir.
Jiseon, par exemple. Immortelle de la Terre Mère, elle maîtrisait les arts énergétiques, mais pouvait également manier de puissants Arts de la Terre. Le chef des Petits États avait combiné leur magie unique à l’alchimie pour produire une puissance explosive. Les Anciens étaient les vampires vassaux de Tyrkanzyaka, la Progenitrice, et manifestaient leurs capacités propres grâce à la magie du sang.
On l’appelait Dieu démoniaque parce qu’on obtenait ses pouvoirs par la croyance et la dévotion.
Le Dieu céleste ne faisait pas exception.
La Maîtresse de la Tour blanche matérialisait la lumière et se servait de la prescience du Dieu céleste pour accomplir le miracle de se déplacer dans un monde figé. Sa foi ressemblait au Dieu céleste lui-même ; il n’aurait donc pas été faux de dire que celui-ci résidait en elle.
Et Shei était une Sainte Vierge, même si elle l’ignorait. Elle ne croyait pas au Dieu céleste et ne s’armait pas de foi, pourtant elle lui était liée.
« Yeux aux Sept Couleurs, ouvrez-vous simultanément. Œil céleste de la Roue tournante. »
Shei était allongée seule au sommet d’une météorite, les yeux levés vers le ciel.
« Le pouvoir du Dieu céleste, c’est la vision. La lumière et l’information. »
Ses yeux scintillèrent de sept couleurs. Même dans la nuit noire, eux seuls brillaient comme un arc-en-ciel. Cette vision aux sept couleurs, qui percevait l’invisible, observait désormais jusqu’aux choses qui n’existaient plus.
« J’ai régressé. Et je m’en souviens. »
À chaque régression de Shei, tout était remis à zéro. Sa vitalité, son pouvoir magique, les trésors et les richesses qu’elle avait amassés, jusqu’à ses relations personnelles. Seuls ses souvenirs lui restaient. Grâce à l’Art énergétique sans égal qu’était la Frontière d’inversion céleste, ses souvenirs suffisaient néanmoins à faire d’elle une combattante redoutable.
« Et ce pouvoir vient probablement… du Dieu céleste. »
Ruel, la Maîtresse de la Tour blanche, se déplaçait dans le temps arrêté. À proprement parler, c’était là son propre pouvoir. Elle matérialisait son corps tout entier avec la magie et maintenait sa forme grâce à une magie unique qui transformait la lumière en pouvoir.
Le pouvoir de vision reçu du Dieu céleste lui permettait seulement de continuer à penser dans un monde figé.
Shei, elle aussi, était dans ce cas. Le pouvoir qu’elle avait reçu du Dieu céleste se limitait à la capacité de voir un passé désormais disparu.
« L’Œil céleste de la Roue tournante est un Œil du destin. C’était un trésor de l’Église de la Lumière, qui est devenue le fondement du Dieu céleste… Autrefois, les gens croyaient que le ciel régnait sur les dieux et le destin. C’est un œil artificiel conçu pour observer les cieux sublimes. Même au Sanctuaire, seule une Sainte Vierge portant le destin de son époque pouvait en posséder un. Grâce à lui, je peux voir l’essence du Dieu céleste. »
Un œil qui saisissait ce qu’il voyait. Un Œil du destin. L’œil que Maiél, la Sainte Vierge de Heaven, avait autrefois possédé. Depuis qu’elle l’avait obtenu, Shei était devenue beaucoup plus puissante…
Soudain, Shei pencha la tête.
« … Attends. Quand ai-je obtenu l’Œil céleste de la Roue tournante ? »
« Shei. »
« Maiél. »
Une ombre ténue ondula à ses côtés. Maiél avait senti que Shei tentait d’observer le Dieu céleste à travers l’Œil céleste de la Roue tournante et était venue en personne. Si Shei possédait cet œil, nul besoin de se rendre dans une église pour saluer une Sainte Vierge. À l’époque, Hughes était à ses côtés ; elle n’y pouvait rien…
« Hein ? Pourquoi Hughes était-il là ? »
D’où lui venait ce souvenir ?
Parfois, des souvenirs dont l’origine lui échappait refaisaient surface sans prévenir. Après avoir régressé trop souvent, Shei oubliait sans cesse des choses ; elle n’y prêtait donc pas vraiment attention. Mais dans ces moments-là, elle aurait voulu retracer la source de ces souvenirs grâce à l’Œil céleste de la Roue tournante.
Shei repassa en revue ses régressions passées.
Sa première vie. Elle ne savait rien, était d’une faiblesse et d’une jeunesse infinies, et nourrissait une rancœur et une haine profondes envers le monde. À l’époque, elle était finalement morte sans que cela ait le moindre sens.
Sa deuxième vie. Quand elle était revenue pour la première fois par la régression, ce retour inattendu l’avait désorientée. Elle n’avait fait que lutter pour survivre, s’était trop fait remarquer, puis était morte.
Sa troisième. Sa quatrième. Sa cinquième. Sa sixième. À force de mourir en fuyant ou en résistant, elle avait fini par prendre l’État militaire pour cible de sa haine. Elle en était venue à détester l’État militaire lui-même et à le considérer comme son ennemi. Elle avait acquis de la puissance pour venger une rancune qui n’existait plus.
Au fil des vies, cependant, l’État militaire n’était plus devenu qu’un décor sur son chemin. Elle le détestait toujours, bien sûr, mais si elle s’y rendait, c’était désormais pour arrêter les Dieux démoniaques ou prévenir des calamités.
Peut-être était-ce parce que les connaissances, la force et le point de vue de Shei avaient changé. Plus elle en savait, plus sa haine s’estompait. Les émotions n’étaient pas éternelles. Les impressions, peut-être, mais pas les émotions.
Pourtant, elle ne retrouvait l’Œil céleste de la Roue tournante nulle part. Elle avait forcément dû l’obtenir. Avec Chanteciel et Jizan, elle avait forcément dû utiliser cet œil appelé les Yeux aux Sept Couleurs. Il n’en restait même pas une trace ici.
Alors l’avait-elle reçu après ?
Shei parcourut les régressions qui l’attendaient. Cela aurait dû être impossible. Elle avait régressé treize fois, et rien de ce qui venait ensuite ne s’était encore produit.
Cela aurait dû être impossible.
« Euh… ? »
Il y avait autre chose.
Pas du côté qu’elle avait observé avec l’Œil céleste de la Roue tournante, mais de l’autre. Quand elle se retourna, elle découvrit bien plus que tout ce qu’elle avait déjà traversé. C’était si lointain, si insondablement profond. Une infinité de choses s’étirait à perte de vue, au point de rendre dérisoires toutes ses régressions passées.
Des souvenirs ? Des expériences ? De l’histoire ?
Non. Ce n’étaient plus que des traces. Comme des couches de sédiments ou les cristaux d’un glacier, elles ne conservaient que les marques de leur époque.
Et pourtant, Shei était là.
Car le commencement de toutes ces nouvelles régressions innombrables prenait naissance ici, avec Shei dans sa quatorzième vie.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Shei. Je salue tes efforts. Grâce à tes actes, le Roi de l’Humanité s’est scindé en deux. Tes actions dépassent même l’harmonie que j’avais prédestinée, ce qui rend ma venue difficile… Malgré tout, la Première Sainte Vierge qui nous a choisis devait avoir de profondes raisons. »
Shei ne comprit pas ce que disait Maiél. Pourtant, ses lèvres remuèrent d’elles-mêmes.
« Maiél. Je suis sérieuse. »
Maiél lui répondit d’un air indéchiffrable.
« Tu l’étais. Si ta volonté avait été semblable à la mienne, j’aurais déjà vu ce futur dans le passé. »
Maiél s’assit près de Shei. Dans cette vie, le temps qu’elles avaient passé ensemble ne représentait qu’un instant, et pourtant elles semblaient proches, comme des amies qui auraient partagé des décennies.
« À présent, il y a deux Rois de l’Humanité. Le Roi de l’Humanité dont les victoires ont fait de l’humanité l’espèce dominante sur terre. Et le Roi de l’Humanité apparu seulement deux mille ans après que la Première Sainte Vierge l’a vaincue. Ils ont été séparés, mais l’essentiel du pouvoir primordial lui est revenu. »
Pour Shei, qui en était à sa quatorzième vie, c’était une histoire inconnue. Pourtant, elle lui semblait étrangement familière, à présent.
« Le Roi de l’Humanité est un être conceptuel. Elle peut utiliser toute la force de la race humaine. Lui, en revanche, ne peut posséder que ce qu’il a appris et acquis, comme n’importe quel humain ordinaire. »
« C’est elle que tu as choisie, n’est-ce pas ? »
« Ce n’était pas un choix. Il n’y avait pas d’autre possibilité. Le Roi de l’Humanité né après l’an un est faible. »
Shei ne comprenait pas ce que Maiél voulait dire. Pourtant, d’une certaine façon, elle avait l’impression de le comprendre.
Non, elle le savait déjà.
« Quel soulagement. Une rivale en moins. Maiél est jolie et dévouée, alors j’avais peur qu’elle aussi tombe sous le charme de Hughes ! »
« … »
« Je ne sais pas pour les autres femmes, mais je ne suis toujours pas certaine de pouvoir l’emporter contre Maiél. Si Maiél se donne entièrement à lui, même Hughes pourrait vaciller. Il est faible face aux gens qui sont désespérés et éphémères. »
Qu’était cette joie, ce bonheur qui gonflait dans le cœur de Shei ? Elle n’en savait rien.
Et pourtant, elle le savait déjà.
Les émotions n’étaient pas éternelles. Elle le sentait.
Mais si les mêmes émotions se renouvelaient à chaque instant, si elle continuait à les ressentir à l’identique, encore et encore, alors elles cesseraient d’être des émotions. Elles s’apparenteraient davantage à une loi du monde.
« Je t’envie quand même. Ceux qui voient l’avenir finissent par s’engourdir aux émotions. La nouveauté et le cœur qui s’emballe sont des sensations auxquelles les prophètes n’ont pas accès. »
« Ouais. Je continue de penser qu’il vaut mieux que tu ne rencontres pas Hughes. »
« Pourtant, Shei, tu l’as vu aussi, n’est-ce pas ? Le futur où le monde périt. »
Cela ne concernait pas seulement Shei dans sa quatorzième vie. Cela valait aussi pour toutes celles qui poursuivraient leur chemin après elle.
Le monde périssait toujours.
Même Shei, malgré les connaissances et les pouvoirs bien plus grands qu’elle avait acquis, n’avait pas réussi à l’empêcher.
« L’humanité est déjà devenue trop puissante, plus que la race humaine ne peut le supporter. Si on laisse le péché s’installer, ce monde périra avec une facilité ridicule. »
« Ouais. C’est ce qui s’est passé. »
« C’est pourquoi nous devons vaincre le Roi du Péché. Toute l’humanité doit combattre le péché, l’emporter et réfléchir à ce péché. Alors seulement pourrons-nous tenir bon. Alors seulement un jour comme celui d’hier reviendra demain. »
Le Roi du Péché était le Roi de l’Humanité. Les humains étaient les seuls, dans ce monde, à se servir du concept de péché.
Et pourtant, il fallait que ce soit le Roi du Péché. C’était le seul moyen de préserver le concept d’humanité, car le Roi du Péché porterait tous les péchés et mourrait.
Shei demanda : « Il faut que ce soit Hughes, n’est-ce pas ? »
« Il doit exister un futur où l’humanité l’emporte. »
« Elle ne pourrait pas le faire ? »
« Non. Le futur où elle est le Roi du Péché reste sombre. Si sombre que je n’y vois rien. »
Maiél pointa le ciel du doigt.
Le ciel nocturne lointain, d’un noir d’encre. Un domaine que les humains n’osaient pas atteindre. Pourtant, une force de la nature saisissante répandait tour à tour la grâce et le châtiment sur la terre.
Les humains appelaient cela un dieu.
Le Ciel. Dieu. Le Dieu céleste, le Père. Les noms différaient, mais les gens le craignaient et le vénéraient tout autant. Même maintenant que le Château flottant avait atteint le ciel, cette peur demeurait. Ce que les humains craignaient, c’était la peur elle-même.
« Une chose devient un péché parce qu’on peut la vaincre. Si elle est invincible, on l’appelle calamité, désastre, providence, destin, et ainsi de suite. La force des humains dépasse déjà leur capacité à la supporter. Elle, avec tout ce pouvoir entre les mains, ne se distingue déjà plus d’une telle force. »
On ne pouvait pas la vaincre.
Alors, il suffisait de chercher refuge dans son étreinte.
Comme la Première Sainte Vierge avait rassemblé les Dieux démoniaques pour créer le Dieu céleste. Comme elle avait fait des inondations et des tempêtes le châtiment du Dieu céleste, tandis que la pluie et le vent devenaient sa grâce. Comme elle avait donné un sens aux désastres qui survenaient simplement et avait ainsi guidé les gens.
Les humains modifiaient et utilisaient la nature à leur guise. Le Roi de l’Humanité faisait lui aussi partie de la nature. Les humains feraient la même chose avec leur roi.
« Voilà pourquoi nous devons faire en sorte qu’elle vainque le Roi du Péché. Nous devons faire d’elle le Roi de la Divinité. »
« En sacrifiant Hughes ? »
« C’est un sauvage. Il symbolise le fait que, même après deux mille ans de civilisation florissante, l’humanité n’a toujours pas échappé à sa nature bestiale. Il agit par égoïsme et trompe les autres pour se remplir le ventre. »
« Ouais. Je ne peux peut-être pas le nier. »
Hughes acceptait les difficultés, mais ne se sacrifierait jamais. Il ne poursuivait pas d’idéaux qui dépassaient ses capacités. Au contraire, il s’en moquait.
Mais Shei le savait.
Il n’était ni sauvage ni violent.
Il était simplement humain.
« Mais ce n’est pas mal. Nous sommes toujours des bêtes. Sans égoïsme, pas de souhaits, pas de vent. Sans vent, le monde ne bouge pas. »
Le vent pouvait rendre le monde instable. Il devait pourtant souffler. Pour porter la chaleur et le froid les uns aux autres, pour emporter le pollen nourri tout au long du printemps.
Hughes soulevait le vent dans le cœur des gens. Il poursuivait le vent lui-même, fluide et mêlé à tout.
Peut-être était-ce parce qu’il était humain.
« Hughes croit en l’humanité. Il croit qu’au lieu de l’enfermer et de l’étouffer, il faut laisser ce vent souffler librement. »
« Même si le monde périt ? »
« Empêcher sa destruction sera aussi un vent. Comme lorsqu’il a exaucé le souhait du Maître de la Tour cyan, ici. »
Il n’approuvait pas la destruction. Il approuvait tout cela, sans exception.
S’il y avait dans le monde autant de souhaits, autant de vents, que d’êtres humains, leur ensemble s’écoulerait dans la direction nécessaire. Comme à présent, où il exauçait tous les souhaits de la Fédération arcanique tout en préservant la paix.
Bien sûr, ce raisonnement se déformait dès qu’on voyait l’avenir et assistait à la destruction du monde.
Qui ne voudrait pas en faire autant ? Mais les prophètes avaient un devoir. Ils étaient condamnés à lutter contre le futur de destruction.
Maiél baissa les yeux et demanda à Shei : « Et toi ? »
« Je crois en Hughes. »
Malgré tout, Shei croyait en Hughes.
Tant que Shei lui en laissait l’occasion, le futur de Maiél ne changerait pas. Maiél se leva, joignit les mains derrière le dos et déclara :
« Je dégagerai la voie vers le Dieu céleste. Mais, Shei, il a déjà accumulé assez de karma. Lui donner plus de pouvoir n’arrangera pas les choses. »
« Je sais. Mais ça ne les empirera pas non plus. Dans ce cas, il ne nous reste qu’à espérer que ce changement sera bénéfique à tout le monde. »
« Il ne reste pas beaucoup de temps pour espérer dans ce futur. »
Maiél semblait venir d’une époque encore plus lointaine que celle-ci. Depuis combien de temps était-elle là ? Combien de futurs avait-elle vus ? Shei se le demanda soudain.
Mais la question s’évanouit vite. L’expérience avait peu de sens pour ceux qui voyaient l’avenir. Shei ne savait même pas dans quelle vie elle se trouvait ni combien de futurs elle avait vus.
Ce qui comptait, ce n’était pas le passé.
C’était le futur qui allait bientôt arriver.
« Shei. À présent, “elle” a agi. Le Duché du Lilas lui appartient. »
Comme Maiél l’avait annoncé.
Notes :
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