Chapitre 615
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 615 : Droitier, gaucher
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Banni du château flottant par le Maître de la Tour verte, Lankart ne mourut pas, contre toute attente. Il ne tomba même pas.
Alors même qu’il chutait, Lankart maîtrisa parfaitement la Gravité inversée et regagna le château flottant sans une égratignure.
« Les droitiers sont vraiment rétrogrades. Prévisibles et ennuyeux. »
Lankart était un génie. Même dans le château flottant, où ne se rassemblaient que des génies de renom, cela ne faisait aucun doute. On racontait quantité d’histoires sur des personnes douées qui se croyaient géniales, avant de se heurter à la réalité et de sombrer dans le désespoir. Pourtant, depuis son arrivée au château flottant, Lankart n’avait jamais connu rien de semblable.
« Je ne peux pas leur en vouloir. Ils ne font que suivre le grand courant qui entraîne le monde. Ils deviennent droitiers et exercent le pouvoir parce qu’ils sont sages et raisonnables… Mais ça ne les rend pas moins ennuyeux. »
Ce n’était pas parce que Lankart était un génie extraordinaire, supérieur à tous les autres.
C’était parce qu’il avait déjà essuyé un grand revers.
« Pour faire un “saut”, il faut un gaucher. C’est seulement ainsi qu’on peut regarder vers une dimension supérieure. »
Tout en marmonnant, Lankart regagna son atelier et sentit soudain une présence. Elle n’aurait pas dû se trouver là. Il secoua la tête.
Les sorciers se voyaient attribuer des ateliers à Babel. Le manoir de Lankart se dressait dans un coin particulièrement reculé de Babel, presque impossible à trouver sans la carte de Rene.
Et pourtant, quelqu’un s’était introduit chez lui pendant son absence.
« Hui ? C’est toi ? »
Il y avait bien d’autres possibilités. Malgré tout, Lankart fut instinctivement convaincu qu’il s’agissait de lui.
Et, comme il l’avait prévu, c’était bien lui.
Hughes manipulait tranquillement des cartes dans l’atelier. Un coup d’œil lui suffit pour constater qu’il avait utilisé sans se gêner plusieurs des gemmes et pièces alchimiques de Lankart.
Parmi les choses que les mages détestaient le plus, il y avait qu’on mette leur atelier sens dessus dessous. Pourtant, la première pensée de Lankart fut : comment ?
« Comment as-tu fait ? Le Maître de la Tour verte n’a pas pu te laisser partir comme ça. »
« On m’a attrapé. On m’a enfermé, puis je me suis évadé. »
« La barrière gravitationnelle ? »
« Ça se gérait. »
Frrt. Hughes mélangea les cartes de trèfle gravées de sortilèges, puis traversa la pièce et s’installa sur le canapé comme s’il était chez lui. En le regardant, Lankart sourit, contenant à peine son ravissement.
« Comme prévu, tu es remarquable. Tu n’as rien à voir avec ce droitier. Ton mana est faible et ton énergie interne dérisoire, mais tu réussis toujours à accomplir ce que tu entreprends. »
« C’est vrai. Je suis faible. »
« Peu importe que tu sois faible. Tu es un gaucher. Un gaucher qui m’a fait voir ce monde à nouveau, comme un monde de droitiers, a déjà une valeur inestimable, rien qu’en existant… ! »
« Alors pourquoi tu t’évertues à me compliquer la vie ? »
Hughes lança à Lankart un regard glacial.
« Tu n’arrêtes pas d’essayer de me mettre à l’épreuve. Comme moi, le faible, je surmonte les difficultés d’une manière que toi, le fort, n’aurais jamais imaginée. Tu n’arrêtes pas de me mettre en danger parce que tu veux voir comment je vais m’en sortir cette fois… Tu crois que je devrais encore être ton ami, maintenant que je le sais ? »
À ces paroles glaciales de son vieil ami, Lankart se redressa brusquement et s’empressa de se justifier.
« N-non. Cette fois, ce n’était même pas une épreuve. J’allais te libérer dès mon retour ! »
« “Dès ton retour”, ce n’est pas la bonne façon de le dire. Tu aurais pu faire un peu plus attention. J’ai appris la magie normalisée, alors ici, je ne suis qu’un roturier ignorant, ou un mage noir. Quelqu’un que le château flottant rejette. Tu es la seule personne sur qui je peux compter. »
Les yeux étroits et glaçants de Hughes semblaient transpercer le cœur de Lankart.
Lankart était intelligent. On disait que les génies ne comprenaient pas le cœur des gens, mais c’était seulement parce que cela ne les intéressait pas. Lankart comprenait assez bien les humains en tant que phénomène.
Les actes du Maître de la Tour verte avaient suivi un cours presque inévitable, et Lankart n’avait pas essayé de l’en empêcher.
Restreindre et contrôler les mouvements de Shei et de Hughes lui avait été profitable.
« Tu as dit qu’on devait coopérer, non ? Et pourtant, au bout du compte, tu n’es qu’un droitier. Rétrograde, prévisible et ennuyeux. Tu suis ce courant parce que ça t’arrange. Même la “politique” que tu trouvais si insupportable quand on l’employait contre toi devient un outil acceptable quand c’est toi qui t’en sers, pas vrai ? »
Les mages étaient rationnels. Ils vivaient selon des règles différentes, mais leurs principes reposaient sur la froide raison et le jugement logique. Recourir à la politique était aussi le résultat d’un raisonnement rationnel.
Lankart n’avait fait que la même chose, même s’il n’avait peut-être pas voulu en arriver là.
« On arrête notre coopération ici ? »
« Je suis désolé ! »
Lankart releva brusquement la tête, puis s’inclina aussitôt très bas.
La scène était saisissante.
Lankart Spendry était un génie sans égal, capable de faire passer les Six Généraux de l’État militaire à sept. Même après avoir trahi l’État militaire et rejoint la Fédération arcanique, on pouvait l’envier, mais jamais le mépriser.
Arrogant, imbu de lui-même et assez doué pour justifier chaque parcelle de son orgueil, Lankart rampait à présent devant un roturier ignorant venu de l’extérieur du château flottant.
« J’ai commis une erreur. J’ai oublié mon devoir et je me suis laissé emporter par le courant des droitiers. Hui, j’ai dû l’oublier un instant, parce que ça faisait trop longtemps que nous étions séparés ! »
« Comment ça, tu l’as oublié ? Tu n’as presque rien oublié depuis le jour de ta naissance. »
« Alors mon jugement s’est peut-être troublé. Je ne suis pas aussi génial que toi. »
Ce n’était pas de la flatterie. Lankart le pensait vraiment. Hughes sembla se radoucir un peu ; Lankart releva alors la tête et demanda avec prudence :
« Tu veux boire quelque chose ? De l’eau, du thé, du café, du lait. J’ai tout ce que tu veux. »
« Du lait ? Tu élèves des vaches laitières dans le château flottant ? »
« Je l’ai rapporté du Monde inférieur et conservé grâce à la magie de préservation de l’École de Cristal. Tiens. »
Lankart sortit du placard un cristal de lait, le posa dans une tasse et claqua des doigts. Le cristal se brisa et redevint un liquide blanc qui remplit la tasse. Lankart la déposa devant Hughes et l’observa discrètement jusqu’à ce qu’il prenne le verre.
Après un bref instant, Hughes leva le verre et en but une gorgée. Lankart attendit qu’il ait avalé une gorgée de lait avant de demander :
« Comment as-tu échappé à la barrière gravitationnelle ? »
« Une balançoire. »
Hughes répondit brièvement. Lankart comprit aussitôt ce que ces deux mots impliquaient et s’exclama, admiratif :
« Cette méthode existait ! La barrière gravitationnelle te maintient à ces coordonnées, mais elle ne contient pas d’énergie. Si tu te balances d’avant en arrière, comme sur une balançoire, tu finiras par atteindre la vitesse de libération ! Et tu as trouvé ça juste après être arrivé dans le ciel. Tu es incroyable, comme prévu ! »
« Incroyable, mon cul. J’ai à peine réussi à m’échapper après avoir essayé toutes les combines foireuses qui me passaient par la tête. »
« C’est précisément pour ça que tu es incroyable ! Tu sais absolument tout utiliser ! »
Lankart serra le poing droit et s’écria avec enthousiasme :
« La magie, les arts du qi, l’alchimie, les tours de passe-passe. Les outils et le corps, les institutions et les systèmes. Même les idées fausses et les sentiments des autres. Tu ne te laisses entraver par rien et tu ne dépends de rien. Tu te contentes d’aller jusqu’au bout. »
« Quand il faut faire quelque chose, je le fais. »
« C’est ça qui compte, Hui. Tu ne te laisses pas enfermer dans un moule ni emporter par un grand courant. Tu sais lire le courant qui s’écoule dans la direction opposée et peser le pour et le contre. »
Le Monde de la Main droite. L’arcane innée propre à Lankart, qui imposait à toute force environnante un mouvement de rotation dans le sens horaire.
Tout le monde se concentrait sur la défense absolue de cette arcane innée, l’analysait et cherchait à la percer. Pourtant, l’idée qui se cachait derrière le Monde de la Main droite ne résidait pas dans la main droite.
Même en fixant sa main droite, Lankart gardait à l’esprit celle qui se trouvait de l’autre côté.
« Le point de vue d’un gaucher. »
Pour que le concept des nombres positifs existe, il fallait aussi que les nombres négatifs existent. Sans eux, les nombres positifs auraient régné avec arrogance sous le nom de nombres naturels.
Il en allait de même. Il fallait qu’un gaucher existe pour voir clairement ce monde de droitiers.
Ce monde tournait à droite. Des mouvements des constellations aux plus infimes particules de mana, tout suivait une rotation dans le sens horaire. Le chaos imprévisible donnait parfois naissance à un gaucher, mais celui-ci disparaissait sous l’immensité du monde des droitiers.
Un jour, après avoir été vaincu par Hughes alors qu’il gravissait les échelons dans ce jeune pays faible qu’était l’État militaire, Lankart avait soudain compris.
Il avait aussi compris qu’un gaucher était nécessaire pour faire un « saut » vers un lieu plus élevé.
Le mage avait expliqué lui-même son arcane innée, mais Hughes se contenta de bâiller d’un air ennuyé et de boire son lait.
« Comme le Dieu démoniaque ? »
« Oui. Les Dieux démoniaques aussi étaient des gauchers. Mais ils se sont tous laissés emporter par le monde des droitiers et sont morts. »
« Et le Dieu démoniaque dans le château flottant ? »
« J’ai découvert où il se trouve. Si tu veux, on peut aller à sa rencontre tout de suite. »
« Plus tard. Avant ça, je crois que je devrais explorer le château flottant. Il y a peut-être d’autres indices. »
Pour l’instant, les choses resteraient ainsi. C’était le résultat auquel Lankart s’était attendu ; il ne vit donc aucune raison d’en dire davantage. À la place, il posa une autre question.
« Hui. Et cette fille qui était avec toi ? Tu comptes l’abandonner, maintenant ? »
Portant à ses lèvres le reste de son lait, Hughes répondit :
« Bien sûr que non. Elle m’est utile. »
« Tu ne l’as toujours pas séduite ? »
La question dut prendre Hughes au dépourvu, car il recracha la moitié du lait qu’il buvait. S’essuyant la bouche, il dit :
« Hum… De quoi tu parles, bordel ? »
« Tu es venu seul, alors tu avais forcément une raison de te séparer d’elle. Si elle t’est toujours utile, tu ne comptes pas t’en débarrasser. Ça veut dire que tu es en train de t’y prendre avec elle. »
Lankart surestimait Hughes. Il croyait que, si Hughes avait vraiment l’intention de faire quelque chose, il y parviendrait sans aucun doute.
Hughes avait voulu que Lankart le surestime dans une certaine mesure, mais, au lieu de chercher à deviner ses intentions, celui-ci en interprétait les actes.
« Shei était une personne dangereuse, enfermée au Tartare après mon évasion, pas vrai ? Vous êtes ensemble depuis et tu n’as toujours pas couché avec elle ? »
« Couché avec elle ? Tu crois que je passe mon temps à hypnotiser les femmes ou quoi ? Et ça marcherait comment, au juste ?! »
« Tu l’as déjà fait, non ? Il y en avait plein à l’Académie militaire de Hamelin. Si cette garce d’Historia ne les avait pas toutes éloignées de toi, l’État militaire compterait des dizaines de tes enfants aujourd’hui. »
« Des enfants, espèce d’ordure ! Non ! En homme respectable, je ne fais pas d’enfants dont je ne peux pas assumer la responsabilité ! »
Étonnamment, cette approche n’était pas loin de la vérité. On pouvait dissimuler ses pensées, mais pas ses actes. Hughes ferma les yeux très fort.
« Lankart. Il y a une chose que je dois rectifier. Crois-moi ou non, mais écoute-moi jusqu’au bout. »
« Je t’écoute. Vas-y. »
Hughes choisit ses mots pendant un bon moment. Après une hésitation inhabituelle, il finit par ouvrir la bouche.
« Ce n’est pas le genre de chose qui se passe comme je le veux. Il y a trop de variables. »
« Les caprices des femmes, c’est comme ça. C’est pour ça que je t’admire. Tu arrives à manipuler ces cœurs volages à ta guise. »
« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Même moi, je baisse les bras devant le cœur des femmes. Je me démène pour rester en vie en leur passant tout. Et Shei est exceptionnelle, même parmi elles. »
Hughes secoua la tête, incrédule, en songeant à Shei, puis reprit d’un ton sérieux :
« Et puis, je ne peux pas laisser Shei s’attacher trop à moi. Je dois garder une distance psychologique convenable… si je veux pouvoir préparer l’avenir. »
Lankart ignorait ce qui s’était passé et ce que Hughes cherchait à faire. Même à présent, il ne comprenait pas entièrement l’homme nommé Hughes. Mais il ne le regrettait pas.
Quelqu’un pouvait-il en vouloir à une tempête d’avoir détruit sa maison ? Il valait mieux consacrer ce temps à la réparer. La nature était là pour être observée, pas pour qu’on en attende quoi que ce soit. Les attentes relevaient de la religion.
C’était ainsi que Lankart voyait Hughes. Il décida de satisfaire les souhaits de celui-ci.
De cette façon, il pourrait l’analyser plus en détail.
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