Chapitre 588
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 588 : Un récit du passé. L’Ancien Testament
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Nevida elle-même ignorait pourquoi j’avais soudain changé d’attitude et ce que je comptais faire. Elle ne perdit pourtant pas de temps à mettre ses propres désirs de côté pour se préoccuper de choses qui échappaient à son contrôle. Grâce au pouvoir de Nevida, je me retrouvai en un instant au sommet de l’Arbre de l’Origine.
L’Arbre de l’Origine avait un peu grandi depuis la dernière fois que je l’avais vu. À mon avis, il avait gagné près de vingt mètres. Peut-être même que l’Arbre-Monde était en pleine poussée de croissance.
« L’humanité a elle aussi changé au cours des deux mille dernières années. Nevida a fait grandir l’Arbre de l’Origine pour combler le fossé entre l’humanité d’avant l’An Un et celle d’aujourd’hui. Le Roi de l’Humanité là-haut doit maintenant être presque de la même nature que moi. »
Au sommet de l’Arbre-Monde, là où les nuages s’accrochaient aux branches, je grimpai en prenant les fruits humains pour des marches. J’étais un peu nerveux, mais maintenant que j’étais arrivé jusque-là, impossible de faire demi-tour. Je ne pouvais que regarder devant moi et continuer d’avancer.
« L’écho renferme d’autres pensées. Nevida a dû lui insuffler de la vitalité. Je perçois une conscience à moitié éveillée. Et, à l’intérieur… j’entrevois des souvenirs incroyablement anciens. »
À chacun de mes pas, les branches chargées de fruits ployaient légèrement. Était-ce donc ça, marcher sur des gens en grimpant ? Pas une sensation très agréable.
Des marches étaient censées être solides. On ne pouvait pas grimper correctement sur des marches molles et spongieuses. Chaque pas exigeait de craindre qu’elles ne s’effondrent d’un instant à l’autre.
« Son essence est le Roi de l’Humanité. Pourtant, l’obsession de Nevida a fait naître deux Rois de l’Humanité à des époques différentes. Mais le Roi des Bêtes est un être conceptuel, et un même concept ne peut exister qu’en un seul individu. »
J’atteignis bientôt un énorme bouton de fleur. Je jetai un coup d’œil par la petite ouverture en dessous et pris une profonde inspiration. Le Roi de l’Humanité se trouvait à l’intérieur. Contrairement à la dernière fois, une présence écrasante, là-dessous, semblait étouffer jusqu’à mon existence.
Devais-je vraiment entrer ? Et si je m’étais donné tout ce mal pour rien ?
« L’un des deux va disparaître. La scène est parfaitement prête. »
Mais il était trop tard pour reculer. Prenant rapidement mon souffle, je sautai dans le bouton de fleur. Le bouton, arrivé à pleine maturité, s’entrouvrit comme pour m’accueillir.
Mon corps chuta à l’intérieur.
Au même instant, ma conscience plongea dans un passé lointain.
* * *
Nevida était l’une des Guerriers du Roi. Elle avait survécu à des âges si reculés que l’Histoire elle-même s’était brouillée, mais jamais, pas même un instant, elle n’avait oublié qu’elle était une Guerrière du Roi.
C’était pourquoi le Roi de l’Humanité de cette époque méritait aussi son respect. Nevida inclina la tête et regarda le Roi de l’Humanité entrer dans le bouton de fleur.
Uniquement par « respect ».
Il n’y avait qu’un seul roi qu’elle servait véritablement.
Froufrou.
Un perroquet entra en volant. Nevida tourna lentement la tête, telle un vieil arbre desséché.
« Hexia. »
« Nevida. Squawk. J’ai quelque chose à te dire. »
« Je sais de quoi il s’agit. C’est au sujet des druides. »
« Squawk. C’est ça. On pourrait croire que ces salauds se sont enfuis, mais ils ne vont pas s’en aller comme ça. Ils vont essayer de nous mettre des bâtons dans les roues. »
Le perroquet de la Grande Sorcière poursuivit, tout en voletant.
« Il faut nous préparer. Ils ne resteront jamais les bras croisés à regarder un humain naître de ces fruits. Tss, c’est ridicule. Ils n’ont rien fait pour les faire naître, et pourtant ils se comportent comme s’ils y avaient des droits ! »
Le perroquet, encore si agité, ne se posait pas et continuait de voler dans les airs. Nevida le regarda tournoyer un moment, puis demanda :
« Et toi ? »
« Squawk. Moi ? Quoi, moi ? »
« Hexia. C’est toi qui as créé le Fruit de chair. Mais c’est aussi toi qui as voulu le brûler. Ne rejetais-tu pas, toi aussi, l’idée que des humains naissent du Fruit de chair ? »
Pendant un instant, les ailes du perroquet se figèrent en plein vol. Il chuta de plusieurs mètres avant de reprendre ses esprits et de remonter.
« C’est moi qui ai créé le Fruit de chair ! Je ne suis pas comme eux. J’avais le droit de faire ça ! »
Sa voix était féroce, mais elle avait perdu de sa vigueur. Nevida le remarqua sans le lui faire remarquer. Hexia était l’une de ses rares alliées et presque son unique disciple. Elle ne voulait pas briser l’élan de celle qui avait pleinement hérité de son enseignement.
« …Et ça aurait été acceptable si ça n’avait pas été eux ! Les bêtes dans le Fruit de chair ne peuvent même pas bouger. Elles ne valent pas mieux que des cadavres. Qu’est-ce qu’il y a de mal à se servir comme d’un cadavre de quelque chose qui n’est pas différent d’un cadavre ?! Pourquoi n’arrêtent-ils pas de parler de la valeur et de la dignité des bêtes ?! Ce qui est arrivé à Mère n’a été que le déclencheur. Ces salauds avaient l’intention de brûler tous les Fruits de chair depuis le début ! »
Tandis que le perroquet continuait de crier, sa voix se transforma peu à peu en marmonnement.
« Si seulement aucun humain n’en était né… S’ils n’avaient pas répété que tout était ma faute, à me faire passer pour une mauvaise personne. J’aurais pu faire semblant de ne rien savoir et être heureuse. »
« Tu as raison, Hexia. »
Nevida avait vécu avant l’An Un. C’était une époque barbare, où le bon sens et l’ordre n’étaient pas encore établis, et où les lois et la morale n’étaient que des plaisanteries risibles. Seule la loi du plus fort avait traversé les âges. Le fort dévorant le faible : voilà l’unique vérité absolue.
« Les tabous, la morale, les lois, l’ordre. C’est avec ces principes que cette maudite catin, qui a chassé son seigneur par la ruse, juge le monde selon ses propres critères. »
Nevida vivait encore à cette époque barbare. À ses yeux, l’époque actuelle était elle aussi le fruit d’une violence immense. Elle avait vu de ses propres yeux la Première Sainte Vierge remodeler ce monde grâce à un pouvoir transcendant. À distance du monde, Nevida comprenait que même ce qui se prétendait être une civilisation n’était qu’un produit de la barbarie.
« Tu n’es devenue un problème que pour une seule raison : ils ont fait de toi un problème. Ils ont essayé de te juger en se servant de leur force. »
Ils pouvaient imposer des lois, exiger la morale et réclamer des normes et de l’ordre parce qu’ils étaient forts.
« Juge le monde selon ta force. Fais ce que tu veux. Tu en as le pouvoir. Tu n’as aucune raison d’hésiter. »
Nevida tourna la tête et regarda au-delà de la forêt lointaine. Son regard prit celui d’un faucon.
À cet instant, la jungle bougea. Les arbres qui emplissaient son champ de vision s’écartèrent devant elle. Aucun vent ne soufflait, mais les arbres, qui connaissaient la volonté du Dieu démoniaque, s’inclinèrent bien bas, de peur d’oser obstruer la vue de Nevida.
Dans cette ligne de mire dégagée, Nevida aperçut Nenyaph qui observait de loin et murmura :
« Ils viendront nous juger, toi et moi aussi. »
* * *
Dès que Nenyaph comprit qu’elle avait été repérée, elle changea d’endroit. Il n’y avait pas une seconde à perdre. Son adversaire était une druidesse primordiale, un monstre dont l’autorité s’étendait jusqu’aux confins du ciel. Nenyaph comptait parmi les humains les plus puissants, et savait donc mieux que quiconque à quel point pouvait être terrifiant quelqu’un qui dominait même le ciel.
« Maître reste un monstre… »
Elle avait autrefois été l’élève de Nevida. Ayant vu ce pouvoir de près, elle en connaissait aussi les faiblesses. Liée à l’Arbre de l’Origine, Nevida portait cette présence immense en elle tout en continuant de vivre. Un être de cette envergure ne pouvait pas réagir au moindre mouvement de chaque minuscule insecte. Sinon, la vie deviendrait épuisante.
C’était pour cela que Nenyaph l’avait observée avec des yeux de faucon…
Et pourtant, Nevida l’avait repérée, comme pour prouver que ce n’était pas par incapacité. Nenyaph se fraya aussitôt un chemin entre les arbres et courut pour semer ses poursuivants.
Mais cela ne suffit pas.
Avant qu’elle ne s’en rende compte, un énorme serpent l’avait rattrapée et courait à ses côtés. Un serpent-liane, dont les écailles étaient remplacées par de l’écorce, ouvrit ses énormes mâchoires en poursuivant Nenyaph. Cette bête-racine maudite, née du pouvoir de Nevida, consumait sa courte vie pour mettre Nenyaph en pièces.
Nenyaph sortit des graines et leur insuffla un peu de vitalité. Elle se glissa entre d’immenses rochers et sema les graines dans toutes les directions. Derrière elle, le serpent-liane rugit en la poursuivant. Son corps se faufilait entre les branches avec une souplesse stupéfiante.
À cet instant, Nenyaph libéra le pouvoir scellé dans les graines.
Art secret des druides : Racines-lianes.
Des lianes jaillirent et ligotèrent le serpent-liane. Il poussa un cri de douleur et se contorsionna dans tous les sens. Ses écailles raclèrent les rochers acérés. Les écailles semblables à de l’écorce volèrent en éclats, et un sang semblable à de la sève s’écoula. Pourtant, le serpent-liane semblait davantage souffrir d’avoir été immobilisé que de s’être écrasé contre les rochers.
« Maître, vous avez tort. Avoir du pouvoir ne signifie pas qu’on peut tout se permettre. Pour manier le pouvoir, il faut une cause juste, et un pouvoir qui ne peut gagner la sympathie de tous n’est rien d’autre qu’une violence barbare. Il deviendra un péché originel qui enchaînera l’humanité. »
Le serpent-liane était une bête créée par Nevida. De toute façon, il ne pouvait pas vivre longtemps. Il consacrait sa courte existence à exécuter l’ordre qu’il avait reçu.
Quelle créature pécheresse.
Nenyaph éprouva une brève compassion pour la bête-racine. Dans le même temps, sa foi se raffermit.
« Que les faibles subissent les abus des forts sans pouvoir se défendre… Même si c’est la réalité, cela ne doit pas être considéré comme naturel. »
Renouvelant sa détermination, Nenyaph fit germer la graine qu’elle tenait. Il n’y avait pas de terre et peu de lumière, mais la graine s’enracina dans sa foi, s’abreuva de sa détermination et grandit. Après s’être transformée encore et encore, elle devint un jeune arbre, doté d’innombrables feuilles et de racines solides.
Les feuilles adultes se mirent à émettre leur propre lumière.
Une lumière blanche, éblouissante et sacrée.
Nenyaph fut emplie de foi et obtint le droit de manier cette foi comme un pouvoir.
Une épée forgée dans la foi, une Épée sacrée. Ce ne fut qu’alors que Nenyaph comprit qu’elle appartenait au Corps de l’Épée sacrée. Ce pouvoir inconnu lui semblait aussi naturel que s’il avait toujours fait partie d’elle.
Épée sacrée en main, Nenyaph s’approcha du serpent-liane. Comme s’il l’avait attendue, celui-ci se débattit furieusement. Son regard n’exprimait qu’une hostilité mesquine et de la colère.
« Que ce soit parce que vous l’avez créée, parce qu’elle va bientôt mourir ou pour toute autre raison, vous ne devez pas transformer en hypocrisie même la compassion et la tristesse que vous inspire cette pauvre vie. »
Le serpent-liane ouvrit grand la gueule. Des brindilles et des feuilles tapissaient son gosier. Avec autant de douceur que possible, Nenyaph enfonça l’Épée sacrée sous sa mâchoire.
La lumière coula le long des lianes. Les yeux du serpent-liane s’écarquillèrent.
La bête, née avec une espérance de vie limitée et qui s’était débattue sans jamais connaître la douceur de l’eau ni la chaleur du soleil, goûta pour la première fois à la grâce de la lumière.
L’expression du serpent-liane s’adoucit peu à peu. Son corps, qui avait hurlé de douleur, trouva enfin la paix. La bête-racine qui avait tant lutté contre la mort s’endormit dans la lumière qu’elle avait désespérément cherchée au cours de ses derniers instants.
Le serpent-liane redevint une simple liane.
Après avoir obtenu le pouvoir de tuer la bête-racine, Nenyaph murmura soudain :
« On dirait que tu n’as même pas le temps de venir en personne. Tu es occupée ? »
Si Nevida l’avait voulu, elle aurait pu apparaître sur-le-champ et massacrer Nenyaph. Le fait que cette dernière eût autrefois été son élève ne l’aurait pas arrêtée. Si Nevida n’était pas encore venue, c’était sans doute parce que les circonstances l’en empêchaient.
« …Le Roi de l’Humanité. Faut-il vraiment que tu crées ton propre roi de tes mains pour être satisfaite, Maître ? »
L’Arbre de l’Origine consumait sa vitalité à un rythme effréné. La vitalité de l’Arbre-Monde, qui avait monopolisé une terre entière pendant des centaines d’années, s’épuisait à une telle vitesse.
Quel genre d’être pouvait exiger autant de pouvoir ?
C’était effrayant, mais Nenyaph y trouva une lueur d’espoir. À présent, tandis que l’Arbre de l’Origine consumait sa vitalité et occupait Nevida…
C’était la seule occasion de mettre fin à ce péché.
* * *
« Le bien et le mal, la barbarie et la civilisation. L’ordre et les convenances. Ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. »
J’avançai lentement dans l’obscurité. L’intérieur du bouton de fleur ne pouvait pas être si vaste, pourtant, j’avais beau marcher, je ne trouvais aucun mur. Ce ne fut qu’après avoir marché si longtemps que cela n’avait plus aucun sens que je compris.
J’étais dans un paysage mental.
« À quoi est-ce que tout cela sert ? On ne peut pas les manger. On ne peut pas les voir. On ne peut même pas me les expliquer. Alors, comment veux-tu que je le sache ? »
La propriétaire de cette voix était donc…
Je me retournai.
Une fille aux cheveux gris en bataille remuait les orteils comme une enfant en pleine crise de colère.
« El dit que je suis trop spéciale pour comprendre, qu’un roi ne peut pas comprendre. Comme je ne suis pas ordinaire, je ne m’en rendrai jamais compte et je continuerai à l’ignorer toute ma vie. Mais qu’est-ce que j’y peux ? Si quelque chose n’existe pas, ça n’existe pas. »
Libre à l’infini et parfaitement insouciante, elle débordait de l’optimisme d’une bête. L’ancienne Roi de l’Humanité, morte après avoir été trahie et déchiquetée, s’adressa à moi de ses yeux purs et innocents, comme si elle n’avait jamais compris à quel point son destin était tordu.
« Qu’est-ce que tu penses de moi, maintenant que je suis devenue ordinaire ? Tu le sais, pas vrai ? »
Quand nous étions-nous rencontrés pour que tu prétendes me connaître ? Je ne savais même pas ce que tu étais.
« Maintenant, tu le sais, pas vrai ? Tu es ordinaire. Au lieu de représenter l’humanité, tu représentes la personne qui se tient devant toi. Tu ne peux pas accueillir tout le monde dans ton cœur, mais tu peux lire celui d’une seule personne jusqu’au plus profond de son âme. »
Quoi ? Comment le savait-elle ?
Ma lecture des pensées tenait plutôt de l’effet secondaire. C’était la capacité représentative que devait posséder un Roi de l’Humanité, affaiblie et déformée dans une direction étrange.
Elle savait ça ?
« Grande Sœur le sait. C’était la promesse. »
Et les absurdités n’en finirent pas. Quelle « grande sœur » ? C’était la chose la plus ridicule que j’aie entendue depuis longtemps. Je n’avais pas de grande sœur.
La fille bomba alors le torse et s’écria fièrement :
« Je suis née la première. Je suis ta grande sœur. »
…Impossible de la contredire.
Notes :
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