Chapitre 555
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 555 : Dieu maléfique et dieu bienveillant, une simple question de goût
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Le sanctuaire où reposait le corps du Dieu de l’Offrande se trouvait dans une grotte, à la périphérie du village. Le chemin qui y menait était calme et solennel, si lugubre qu’on aurait dit que des fantômes pouvaient surgir à tout instant. Le chaman qui guidait les offrandes ne disait mot. Ceux qui s’étaient réjouis à l’idée de devenir immortels déchantèrent et se mirent à observer attentivement les alentours.
Enfin, ils arrivèrent à l’entrée de la grotte. Trois autres chamans apparurent devant « Bouche », qui les avait conduits jusque-là.
« Oreille », « Nez » et « Œil ». Les chamans responsables du visage du Dieu de l’Offrande.
Sans un mot, ils menèrent les offrandes plus loin. Dès qu’ils pénétrèrent dans la grotte sombre, où ne filtrait pas le moindre rayon de lumière, les offrandes hésitèrent, puis suivirent les chamans comme des canetons.
Il n’y avait pas même une torche. Tout ce qu’ils voyaient, c’était l’obscurité. Impossible de savoir s’ils avançaient ou s’ils piétinaient sur place. Seules les marques phosphorescentes sur les vêtements des chamans leur indiquaient qu’ils ne les avaient pas distancés.
Même dans ces ténèbres, « Œil » descendait la pente comme si elle voyait tout parfaitement. Toujours plus profondément, en direction de l’abîme.
Combien de minutes s’étaient écoulées ? Jusqu’où étaient-ils allés ? Une voix retentit soudain, comme si elle était faite de lumière.
« Voici la chambre du Dieu de l’Offrande. Offrandes, prosternez-vous devant elle. »
Les offrandes, surprises, s’arrêtèrent à la hâte. Une grande masse sombre bougea devant elles. Grkrrrk. Une porte s’ouvrit dans un grincement de pierre contre pierre.
La texture des ténèbres changea. On passa d’une obscurité où la lumière s’était évanouie à un noir absolu qui engloutissait jusqu’à la lumière elle-même. Les portes du sanctuaire s’ouvrirent, et quelque chose attendait les offrandes dans les ténèbres lointaines, de l’autre côté.
Une voix se répandit parmi les offrandes tremblantes.
« N’ayez pas peur. Réjouissez-vous. Accueillez la gloire sublime de ne faire qu’un avec le Dieu de l’Offrande. Voilà le cœur de l’immortalité. Si vous ne craignez pas les blessures, le pouvoir de l’immortalité habitera en vous. »
Ce ne fut qu’alors que les offrandes se rappelèrent où elles se trouvaient et quelle sorte d’être était le Dieu de l’Offrande. Elles avancèrent courageusement. C’était le Dieu de l’Offrande, pas une divinité quelconque. Tant qu’il existait des immortels, son pouvoir ne pouvait être un mensonge.
Il les trompait peut-être en leur promettant le pouvoir, dans le seul but de les sacrifier, mais le Dieu de l’Offrande n’aurait pas choisi une méthode aussi laborieuse. Le Village des Mortels comptait par ailleurs plus de cinq cents habitants. Les duper et prendre la vie des offrandes serait une tâche pénible.
À plus forte raison si quelqu’un venu d’au-delà de la steppe se trouvait dans le Village des Mortels.
Qu’elles réfléchissent avec raison ou avec leurs émotions, les offrandes n’avaient aucune raison de rebrousser chemin. Elles suivirent les chamans dans les ténèbres noires comme de l’encre.
« Si vous échouez, vous survivrez. Si vous réussissez, vous deviendrez immortels. Venez, suivez-moi, ne faites plus qu’un avec moi. »
Fouuush. Des flammes s’épanouirent dans l’obscurité.
À cet instant, une immense caverne apparut. C’était une structure si grandiose qu’on avait du mal à croire qu’elle pût exister si profondément sous terre. Les torches brûlaient fort, pourtant leurs flammes éclairaient à peine le sol et les murs. Il leur fallait encore avancer vers l’abîme lointain, où se tapissait quelque chose.
À l’exception d’« Œil », « Bouche », « Oreille » et « Nez » tenaient chacun une torche et se tournèrent vers les offrandes.
« Au bout de ce chemin vous attend le Dieu de l’Offrande, que vous attendez et qui vous attend. Qui parmi vous offrira son corps… ? »
« Bouche », qui parlait au nom de tous, m’aperçut parmi les offrandes et se figea. Les autres chamans la regardèrent.
« Bouche. Qu’y a-t-il ? »
« Celui qui vient d’au-delà de la steppe ? Pourquoi êtes-vous ici ? Ne me dites pas que… ? »
J’étais repéré. J’avais secrètement suivi le groupe en faisant semblant d’être une offrande, parce que je voulais assister au rituel. Si je disais que j’étais venu regarder, ils me mettraient dehors, pas vrai ? Je répondis à « Bouche » sans le penser le moins du monde.
« Euh… Pour apprendre sur le terrain. Si ça n’a pas l’air trop douloureux, je me suis dit que je pourrais moi aussi ne faire qu’un avec le Dieu de l’Offrande. »
« C’est un lieu sacré. Ce n’est pas un endroit où quelqu’un venu d’au-delà de la steppe peut se promener à sa guise ! »
Raté. « Bouche » se tourna vivement vers « Œil ».
« Œil. Pourquoi ne nous as-tu pas dit qu’il était là ? »
« Œil », dont les yeux étaient étroitement bandés, me fixa à travers le tissu. Elle devait avoir une vue remarquable. Même à travers les interstices de l’étoffe tissée, elle distinguait clairement mon apparence. Si « Œil » avait su qui j’étais, mon identité aurait été découverte dès notre rencontre.
Pourtant, ces yeux, ce nez, ces oreilles et cette bouche ne semblaient pas se communiquer leurs informations. « Œil » répondit calmement.
« Je ne l’ai jamais vu de ces yeux, Bouche. Je n’ai fait que guider les offrandes avec les yeux du Dieu. C’était à toi de déterminer qui étaient ces offrandes. »
À court de réponse, « Bouche » rejeta la faute sur un autre chaman.
« Mon devoir est de transmettre les paroles du Dieu de l’Offrande. Contrairement à moi, c’est à vous de repérer les anomalies. Nez. Tu dois détecter le danger grâce à ton odorat ! »
« …Toutes les odeurs d’ici me sont inconnues. La cendre, les pavots, l’écorce de saule et le sang épais… Toutes ces odeurs sont étranges, alors je ne peux pas distinguer ce qui l’est vraiment. »
Les chamans n’avaient peut-être pas de hiérarchie. Au lieu de régler les choses, ils ne faisaient que se chamailler. Après tout, ils étaient tous des membres du Dieu de l’Offrande. Leurs fonctions différaient selon la partie du corps, mais ils étaient égaux.
Alors que j’observais la scène, « Oreille », qui avait écouté en silence, retira ses cache-oreilles. Sous les bandelettes serrées apparurent de grandes oreilles, qui semblaient avoir été arrachées quelque part puis recousues.
« Bouche. Tais-toi. »
« Pourquoi… ? »
À cet instant, la bouche de « Bouche » se mit à bouger toute seule. Elle s’empressa de se taire et détendit les lèvres. Une autre voix, qui n’était pas la sienne, sortit de sa bouche désormais privée de volonté.
« Celui qui vient d’au-delà de la steppe. Je vais prendre un morceau de ta chair. »
« Hein ? Un morceau de ma chair ? »
« Tu n’as pas besoin de ne faire qu’un avec ce dieu. Mais tu dois payer le prix de l’avoir trompé et d’avoir cherché à percer ses secrets. Si cela te déplaît, quitte cette grotte sur-le-champ et ne remets plus jamais les pieds sur cette terre. »
Eh bien, j’avais fait quelque chose de mal, mais tout de même. Pour un dieu barbare, il se montrait sacrément indulgent. Le prix à payer pour avoir pénétré sur le territoire sacré d’autrui se limitait à un peu de chair, ou à l’exil en cas de refus. C’était plutôt clément.
On aurait presque dit que le Dieu de l’Offrande faisait preuve d’égards envers un étranger venu d’au-delà de la steppe… Ou peut-être avait-il peur de moi ?
« Je vous donnerai un peu de chair. C’est dommage, mais si c’est le prix à payer pour avoir jeté un coup d’œil à un secret, ce n’est pas cher. »
« J’ai bien entendu ces paroles. »
« Bouche » avait parlé, mais « Oreille » avait entendu. Le dieu qui les possédait se retira et, après s’être assurés de sa volonté, les chamans se remirent en marche en silence. Seule « Bouche » me lança un regard rancunier.
Un morceau de chair. Ça ferait probablement mal, mais je pouvais déjà faire repousser ma chair sans difficulté avant même d’avoir possédé le Dieu démoniaque. À présent, ça ne suffirait qu’à me tirer quelques larmes.
À bien y réfléchir, avec mes capacités de régénération actuelles, je pouvais prendre n’importe quel risque en mettant mes doigts en jeu. Même s’ils étaient coupés, il me suffisait de les régénérer. Tandis que je me laissais aller à cette petite rêverie, quelque chose apparut au loin dans la lueur des torches.
Sa seule silhouette était grotesque. L’ombre d’un géant vacillait au loin, et les offrandes cessèrent elles aussi d’avancer. Les chamans, en revanche, continuèrent leur chemin sans un mot, poussant les offrandes à les suivre par leur silence. Effrayées par l’ombre sinistre qui se dressait au bout du chemin, elles avancèrent lentement.
La lumière des torches éclaira peu à peu la forme qui approchait.
Alors, tous furent submergés par l’horreur de ce spectacle grotesque.
C’était une poupée. Une poupée tissée de corps humains.
Une silhouette humaine créée en cousant ensemble des bras et des jambes dépareillés. Le bras droit appartenait probablement à Rashy, tandis que la jambe gauche devait être celle de « Jambe gauche ». Et ce n’étaient pas les seuls membres. Le côté gauche de son torse était celui d’un homme robuste, alors que son sein droit était celui d’une femme, doux et tendre. Son flanc, une partie de ses abdominaux, jusqu’à son omoplate : tout semblait avoir été découpé sur des personnes différentes et mal recousu.
Son visage était plus grotesque encore, comme s’il avait été découpé par un enfant maladroit.
À l’inverse de son immense corps, il avait le visage délicat d’une jeune fille. Ses yeux, ses oreilles, son nez et sa bouche avaient tous été prélevés sur des personnes différentes et cousus ensemble. Des yeux brun rougeâtre, logés dans des paupières marquées de longues cicatrices là où elles avaient été fendues. Des oreilles découpées puis collées, un nez légèrement de travers et une bouche déchirée, large et béante.
Il ne faut juger ni les humains ni les dieux sur leur apparence, mais à s’en tenir à celle-ci, il s’agissait clairement d’un dieu maléfique.
« Dieu de l’Offrande. Emprunte ma bouche. Je t’offre ma bouche, ma langue et mes paroles. Répands ta volonté dans le monde avec ce qui m’appartient. »
Tandis que tout le monde restait muet devant cette vision terrifiante, les chamans préparèrent le rituel. « Bouche » récita la prière et déboucha une bouteille d’alcool. Glou. Après avoir bu la moitié de l’alcool fort contenu dans la petite bouteille, « Bouche » versa la portion suivante et la tendit à « Nez ».
« Dieu de l’Offrande. Emprunte mon nez. Je t’offre mon nez, mon souffle et ma respiration. Vis et respire dans le monde avec ce qui m’appartient. »
« Nez » aspira l’alcool par les narines, comme si elle prenait une drogue. Sans en boire une seule goutte, elle s’enivra, le nez empli de cette odeur grisante. Puis elle tendit la bouteille presque vide à « Œil ».
« Dieu de l’Offrande. Emprunte mes yeux. Je t’offre mes yeux, ma lumière et ma vue. Contemple le monde depuis les hauteurs avec ce qui m’appartient. »
« Œil » se versa quelques gouttes d’alcool dans les yeux. La zone autour de ses yeux brûlait comme si elle était en feu, à cause de l’alcool qui s’y infiltrait à la place des larmes. Personne n’avait jamais essayé de boire de l’alcool par les yeux, pourtant « Œil » ne les frotta pas et ne montra aucun signe de douleur. Elle reposa calmement la bouteille.
« Dieu de l’Offrande. Emprunte mes oreilles. Je t’offre mes oreilles, les sons et leurs vibrations. Écoute et résonne avec ce qui m’appartient. »
Enfin, « Oreille » lut les paroles inscrites dans la prière. Apparemment, même « Oreille » ne se versait pas d’alcool dans les oreilles.
« Que les corps se remplissent de corps, jusqu’à atteindre le nombre de mille personnes. »
À cet instant, la poupée de chiffons rapiécés ouvrit brusquement les yeux.
[Mille personnes ont été atteintes. Ce corps est descendu.]
C’était le Dieu de l’Offrande. Il pénétra dans la poupée cousue de chair, et ses oreilles, ses yeux, son nez et sa bouche se mirent à bouger en empruntant ceux des chamans.
Sans remuer quoi que ce soit sous son cou, le Dieu de l’Offrande fit connaître sa volonté uniquement par ses yeux, son nez et sa bouche.
[À mesure que la tribu grandit, ce corps doit lui aussi grandir. Grâce à ces offrandes, ce dieu fera croître son corps. Sa puissance et sa majesté n’en seront que plus grandes.]
« Qu’il en soit ainsi. »
Les chamans s’inclinèrent tous, et les offrandes baissèrent également la tête, comprenant ce qu’on attendait d’elles. Le culte se poursuivit un bon moment. Alors que je commençais à me demander quand il prendrait fin, un poignard tomba devant l’une des offrandes.
[Prends le couteau, offrande qui deviendras le corps de ce dieu.]
Un poignard aiguisé apparut soudain devant l’offrande choisie. Elle le ramassa par réflexe. Elle l’avait saisi sans réfléchir, mais ne savait pas ce qu’elle devait en faire. Puis l’ordre du Dieu de l’Offrande lui parvint aux oreilles.
[Offre ton talon.]
« Hein ? M-mon talon ? »
[Tranche ton talon et offre-le à ce dieu. Alors, ce dieu t’accordera son talon.]
L’offrande s’était attendue à une telle épreuve, mais, une fois venue l’heure de choisir, son corps se figea.
Elle avait pourtant failli devenir un sacrifice. Elle savait pourtant qu’il s’agissait d’un rituel. Elle savait pourtant qu’à son terme, elle recevrait le pouvoir de l’immortalité.
L’idée de se couper une partie du corps lui répugnait profondément.
« Euh, je dois en couper combien ? »
[Offre-le.]
« C-combien en voulez-vous… ? »
[Offre-le.]
« Vous n’auriez pas quelque chose à mettre dessus si ça saigne, ou un morceau de tissu pour arrêter le sang… »
[Offre-le.]
Le Dieu de l’Offrande ne pressait ni ne brusquait l’offrande. Il répétait simplement les mêmes paroles. Ce ne fut pas le dieu qui s’impatienta le premier, mais les autres. Les chamans exhortèrent l’offrande hésitante.
« Offrande. N’aie pas peur. Réjouis-toi. »
« Tu dois accepter cette bénédiction pour que le village puisse grandir et faire de la place aux autres. »
« Le dieu a même pardonné qu’on brûle ses terres. Si tu renonces, tu n’obtiendras rien. »
« Ni le pouvoir de l’immortalité, ni une terre où tu pourras rester. »
Offrir un sacrifice était la condition à remplir. Si le volontaire s’enfuyait parce qu’il n’en était pas capable, non seulement le pouvoir de l’immortalité lui échapperait, mais même sa place, tout juste assurée au Village des Mortels, serait menacée.
Il avait été facile de venir jusque-là en rêvant de s’emparer du pouvoir de l’immortalité, mais, maintenant qu’il était arrivé si loin, il ne pouvait plus faire marche arrière. Ils avaient caché le projet d’offrir des sacrifices parce qu’ils voulaient garder l’immortalité pour eux seuls. S’ils rentraient les mains vides, incapables de se couper un morceau de chair, on risquait tout simplement de les chasser.
« Non, ce serait le meilleur résultat. Nous sommes des réfugiés qui avons perdu notre patrie. Si nous ne pouvons pas nous installer ici, nous risquons d’être abandonnés… »
Le volontaire était pris à son propre piège. Le barbare saisit sa main tremblante et posa le poignard contre son propre talon. Il ne pouvait pas reculer, mais c’était là l’occasion qu’il avait tant désirée. Il ne lui restait qu’à la saisir.
« Juste un instant. Juste un instant. Ça ne fera mal qu’un instant… »
Le volontaire répéta ces mots comme pour s’hypnotiser, posa la lame contre son talon et tira de toutes ses forces.
Le sang gicla. Un cri de douleur retentit dans la caverne. Il devait avoir une certaine habileté au couteau, car il trancha son talon très proprement. Son visage se tordit lorsqu’il contempla le morceau sectionné, dont les tendons et les muscles tressaillaient encore.
Les chamans passèrent alors à l’action. Portant le morceau de talon, ils s’approchèrent à genoux du talon du Dieu de l’Offrande. Un événement stupéfiant se produisit.
Dans un claquement sec, le talon du Dieu de l’Offrande se détacha. Il se sépara comme s’il avait été amovible depuis le début, laissant derrière lui une large cavité.
« Dieu de l’Offrande. L’offrande t’a donné son corps. Fais du corps avec le corps, et étends davantage ton corps divin. »
« Œil » et « Oreille » enfoncèrent le talon ensanglanté dans l’espace vide. « Bouche » et « Nez » soulevèrent délicatement la partie détachée du corps divin et s’approchèrent de l’offrande. Au niveau du talon qui saignait, les chamans plaquèrent fermement le corps divin contre la plaie, comme on bourre une couverture de coton.
« Aaaah ! Ah… Hein ? »
Un autre événement stupéfiant se produisit. Le sang qui jaillissait du talon du donneur comme d’une fontaine s’arrêta net.
Le corps divin, implanté dans le donneur, absorba rapidement le sang et enfla. Il s’agrippa fermement à la surface de la plaie, s’enracina dans le donneur et, bientôt, ne fit plus qu’un avec son corps.
En boitant, il se tint debout sur le talon qu’il venait de recevoir. Il n’avait pas encore l’air d’y être habitué, mais celui-ci obéissait à sa volonté comme s’il avait toujours fait partie de lui.
« Mon corps… ? »
« Voilà désormais ton Dieu de l’Offrande. C’est la preuve que tu ne fais qu’un avec le Dieu de l’Offrande, et c’est ton pouvoir. »
Le corps divin était devenu un corps. Tandis que le donneur restait là, abasourdi, un chaman lui enduisit le pied de boue. Alors qu’ils enveloppaient son talon rougi d’une boue fraîche, les chamans ajoutèrent chacun quelques mots.
« Le rituel est terminé. Tu es désormais des nôtres. »
« Tu vivras comme le “Talon gauche” du Dieu de l’Offrande. »
« À mesure que le temps passera et que le dieu habitera plus profondément ton corps, tu t’éloigneras davantage de la mort. »
« Tout comme tu ne meurs pas quand on te coupe le talon. »
Les miracles commencent par dissiper le doute. Après en avoir vu un de leurs propres yeux, les autres offrandes se précipitèrent pour offrir leur corps. Cela ferait sûrement mal, mais elles recevraient quelque chose en échange.
Pendant ce temps, je lus les pensées du Dieu de l’Offrande.
Comme prévu, voilà qui était son véritable corps. Sa conscience de soi s’était affaiblie après qu’il eut cousu ensemble tant de morceaux différents, mais sa volonté et ses intentions venaient bien d’ici.
Et, comme prévu, le Dieu de l’Offrande était… un être plutôt intéressant.
« Offre ta chair, celui qui vient d’au-delà de la steppe. »
« Ah, c’est déjà mon tour ? »
Étais-je trop absorbé par la lecture de ses pensées ? Le rituel était terminé avant même que je m’en rende compte, et j’étais le seul qui restait. Je pris le poignard qu’un chaman me tendait et le fis tournoyer.
« Bouche » me pressa.
« Coupe-toi un morceau de chair, celui qui vient d’au-delà de la steppe. C’est le prix que doit payer quiconque pénètre dans ce sanctuaire. »
« Euh, je vous remercie de vous en soucier, mais je vais refuser. À la place, j’aimerais vous raconter quelque chose d’intéressant. Qu’en dites-vous ? »
Lui donner un morceau de mon corps et en finir, c’était une possibilité, mais cela me mettait tout de même mal à l’aise. Qui savait ce qu’il ferait de mon corps ? On ne donne pas des morceaux de son corps à des gens sinistres.
Surtout pas à un Dieu de l’Offrande qui avait dévoré tant d’humains et s’était amusé à fabriquer des poupées avec ce qu’il en restait.
[As-tu l’intention de rompre ta promesse ?]
« Non. Je la tiendrai. Je me suis simplement dit qu’il y avait peut-être quelque chose de plus intéressant. Si c’est une histoire que le Dieu de l’Offrande voudrait entendre, ne vaudrait-elle pas bien plus qu’un morceau de ma chair ? »
[Qu’est-ce donc ?]
Comme le Dieu de l’Offrande m’interrogeait directement, j’examinai lentement ses souvenirs. Il avait passé une longue période presque entièrement endormi. À part quelques souvenirs fragmentaires, perçus à travers les yeux et les oreilles des chamans, ses vrais souvenirs remontaient loin dans le passé.
Avant l’An Un, à l’époque où l’humanité ne régnait pas sur le monde et où la Sainte Vierge n’était pas encore apparue sur cette terre. À l’époque où il régnait en tant qu’ancien dieu maléfique.
Je lus alors le souvenir le plus vivace gravé dans l’esprit du Dieu de l’Offrande et pris la parole.
« Que diriez-vous si je vous racontais l’histoire du Roi de l’Humanité qui vous a vaincu, dieu maléfique Ankha ? »
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