Chapitre 537
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 537 : Le royaume du talent
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La Terre Mère donne naissance aux enfants, et le Dieu céleste les élève. Nés de la terre, ils grandissent les yeux tournés vers le ciel. Par la grâce des deux dieux, toutes les choses du ciel et de la terre naissent et meurent, perpétuant le grand cycle. Tel devait être l’ordre naturel de toute chose.
Pourtant, il paraît que certains doigts font moins mal que d’autres. Le Dieu céleste était peut-être un père sévère, mais pas un père juste. Et si la Terre Mère était une mère aimante, elle n’était pas très attentive. Certains enfants grandissaient à merveille, tandis que d’autres restaient petits et chétifs.
Les enfants de la plaine d’Enger avaient tendance à grandir à merveille. Un peu trop, même.
« Eh bien, adieu à ce plan. »
Du haut d’une petite colline, je claquai la langue en voyant une rivière noire serpenter à travers le paysage.
Leur fourrure noire flottait au vent comme une rivière d’encre. Des centaines, peut-être des milliers de buffles ainsi parés avançaient dans la même direction, leurs sabots faisant trembler la terre.
Ce fleuve colossal de bêtes qui suivait une piste d’herbe plutôt qu’un cours d’eau était plus qu’impressionnant. Il était destructeur. Si je jetais une pierre sur leur chemin, elle serait réduite en sable fin en quelques secondes. Le troupeau, les cornes recourbées et fourchues dressées bien haut, s’était mis en quête de nourriture, toujours animé de sa force primitive.
Nous aurions pu traverser si nous l’avions voulu, mais je décidai d’attendre que le fleuve de bêtes soit passé. Comme je m’ennuyais, je questionnai la régresseuse.
« Monsieur Shei, tu pourrais battre ces bêtes en combat ?
— Pourquoi me poser une question aussi idiote ? Je pourrais en chasser une ou deux sans trop de difficulté, mais je n’ai aucune raison d’affronter tout le troupeau. Qui ferait une chose aussi stupide ?
— Donc, tu perdrais ?
— Si le but était de les tuer jusqu’à la dernière, je pourrais le faire. Évidemment, je ne le ferai pas. Si j’utilisais Jizan pour un massacre aussi gratuit, elle se mettrait encore en colère contre moi. J’ai à peine réussi à la convaincre de me laisser la porter.
Elle se fichait de ce que les gens pensaient, mais l’opinion de Jizan lui importait énormément. Pourquoi ne pas simplement vivre avec Jizan, tant qu’on y était ?
« Azzy. Et toi, tu pourrais les battre ? »
Azzy rejeta la tête en arrière et cria :
« Je perdrais ! »
« Tu en es fière. Tu n’as donc aucune fierté en tant que roi ? »
« La fierté ne me nourrit pas ! »
« Sage réponse. »
« Toi non plus, tu peux pas les battre ! »
Humph. Elle essayait de me provoquer, apparemment, mais ça ne marcherait pas. Je ne regrettais pas d’être faible. Qu’y pouvais-je si j’étais né ainsi ? Mon travail consistait à trouver comment survivre, pas à passer mon temps à en vouloir au monde entier.
« Bien sûr que non. Je suis faible. Si possible, je préfère régler les choses en discutant. Si ça ne marche pas, je ne me bats pas, tout simplement. »
« Ouaf ? Discussion ? Pas possible ? »
« Ce n’est pas le Roi des Vaches. Comment veux-tu que je leur parle ? »
« Moi, je peux ! »
« Hein ? »
Azzy dévala soudain la pente en direction du troupeau de buffles.
Elle avait l’air sûre d’elle, mais c’était étrange. Les Rois des Bêtes pouvaient communiquer entre eux parce qu’ils avaient une forme humaine. Être le Roi des Chiens ne signifiait pas qu’Azzy comprenait la langue des buffles. Son humeur et ses expressions lui permettaient de communiquer sommairement ses émotions, mais cela n’avait rien à voir avec un échange entre individus de la même espèce.
« Ne les provoque pas trop et reviens ! »
Si elle les provoquait puis revenait, nous serions tous en danger. Pas elle. Moi.
Pendant que nous nous reposions, la régresseuse leva Chanteciel au-dessus de sa tête. La pose avait l’air ridicule, mais elle avait une bonne raison de la prendre. L’essence de Chanteciel était l’espace comprimé. Pour révéler son pouvoir redoutable, l’épée devait contenir du vent, sa source d’énergie.
Chanteciel, l’Épée du Ciel, pouvait contenir une quantité presque illimitée de vent. Mais la régresseuse avait trop puisé dans ses réserves lors de notre affrontement contre le Seigneur de la Montagne, et elles étaient presque épuisées. Si nous ne profitions pas de chaque occasion pour recueillir du vent en chemin, l’épée manquerait de force avant la fin du voyage.
« S’il y avait eu assez de vent, on aurait pu traverser comme ça. »
La régresseuse grommela, puis sembla se rappeler quelque chose et m’interrogea :
« Hum ? À bien y penser, Hughes. Tu as pris les élixirs, non ? »
« Oui. »
« Et alors ? »
« Ils ne sont pas très efficaces. Vu que j’en ai pris trois, l’effet est minime. »
La régresseuse acquiesça comme si elle s’y était attendue, puis tenta de me réconforter.
« Tout le monde n’absorbe pas les élixirs de la même façon. La dernière fois, tu as pratiquement gaspillé cette Pilule d’ivoire, non ? Le taux d’absorption dépend de ton talent et de ta constitution. Et surtout, les jeunes assimilent mieux la vitalité. Ne sois pas trop déçu. »
Elle me disait de ne pas être déçu, mais elle avait l’air plutôt contente. Désolé, mais j’étais dans la moyenne, pas irrémédiablement dépourvu de talent. Je sortis une carte et y insufflai du qi.
« Avec l’Art du qi céleste, je peux faire ça. »
Je collai une carte sur mon index et le remuai. La carte bougeait comme si elle ne faisait qu’un avec mon doigt.
Même un magicien de mon calibre ne pouvait pas faire tenir une carte sur un seul doigt sans dispositif spécial. Il fallait la tenir discrètement dans la paume ou la glisser en cachette entre les doigts. Sinon, il n’y avait que le qi.
« Une seule carte ? Tu as du talent, mais tous ceux qui connaissent les bases de l’Art du qi céleste peuvent faire ça. Tu ne le faisais pas déjà dans l’Abîme ? »
« Eh bien, si. Mais ça ne compte même pas comme un tour de magie. »
Normalement, c’était tout ce que mon maigre qi me permettait de faire. Mais j’avais maintenant digéré les élixirs. Je tendis le doigt et y insufflai davantage de vitalité.
Hummm.
Une lueur grise s’éleva le long du bord de la carte. Elle se répandit peu à peu jusqu’à ne faire qu’un avec elle, puis brilla d’un éclat acéré.
« Hein ? Une aura d’épée ? »
« Rien d’aussi impressionnant. J’ai seulement recouvert la carte d’une fine couche grâce à l’Art du qi céleste. »
L’Art du qi céleste était une forme d’art du qi qui s’étendait à toutes les choses du monde. Cette technique permettait de tout maîtriser à l’aide du qi.
La première étape consistait à déplacer les objets en contact avec son corps par adhérence ou répulsion.
La deuxième consistait à modifier les propriétés d’un objet grâce à la vitalité qu’on lui insufflait.
La troisième consistait à donner forme à la vitalité pure et à prolonger un objet.
La quatrième consistait à utiliser le qigong au moyen de cette vitalité pure. À ce stade, on pouvait créer une lame de qigong sans arme tranchante ; c’est pourquoi on parlait parfois d’aura de lame ou d’aura d’épée.
Il fallait atteindre la quatrième étape pour être considéré comme un maître de l’Art du qi céleste. Certains estimaient qu’il fallait saisir le vent ou l’eau courante grâce à l’art du qi pour prétendre à la maîtrise, mais cela dépendait de la technique et de la quantité de qi, pas du niveau atteint.
« Tu en es donc à la troisième étape, celle de la projection. »
« Je connaissais la technique. Je n’arrivais simplement pas à l’utiliser, faute de vitalité. »
Les gens qui apprenaient le qigong parlaient d’illumination et de quête intérieure, mais, honnêtement, tout ça n’était qu’une question de technique. La première fois qu’on mélangeait un jeu de cartes ou qu’on distribuait depuis le dessous du paquet, on s’y prenait mal. Une fois qu’on avait pris le coup, on pouvait le faire en pensant à autre chose. Le qigong, c’était pareil.
Combien de pensées avais-je lues grâce à mon pouvoir de lecture des pensées ? Il aurait été impossible que j’ignore le truc. Si j’avais eu du mal, c’était simplement parce que ma vitalité ne suffisait même pas à soulever une carte.
« Je suppose que ton niveau était plus élevé que je ne le pensais. Oh ? Ça pourrait marcher. »
Comme si elle venait de se souvenir de quelque chose, la régresseuse fendit l’air cinq ou six fois avec Chanteciel. Quelque chose de pâle et de brumeux ondula dans l’espace tranché, et les nuages qui s’échappaient de Chanteciel furent découpés en rectangles.
La régresseuse me tendit les marches de nuage.
« Tiens, Hughes. Monte dessus. »
« Monter sur quoi ? »
« Là-dessus. Jusqu’ici, je t’enveloppais de vent quand on avançait, mais je ne crois plus que ce soit nécessaire. Avec du qigong, tu peux tenir sur les marches de nuage. »
L’un des avantages de voyager avec la régresseuse, c’était que je n’avais pas à me fatiguer à marcher. Azzy était rapide même à pied, et la régresseuse volait sur Chanteciel. Il ne restait que moi, le vieux lent. Comme elle ne pouvait pas m’abandonner, elle me transportait dans le vent.
C’était agréable et confortable. Je traînai les pieds.
« Ça me va comme ça. »
« Pas à moi ! On ralentit. Maintiens-toi sur les marches de nuage avec ton qigong. Si tu arrives à avancer dessus, on ira beaucoup plus vite et on pourra voyager plus longtemps. »
« À force de chercher la facilité, tu ne progresseras pas. »
« C’est toi qui dis ça ! Fais un effort, pour une fois ! »
On ne pouvait pas dire quelque chose sous prétexte que c’était vrai. Elle n’avait jamais entendu parler de diffamation par affirmation de faits ? Et puis, elle ne comprendrait pas, mais j’avais un plafond de verre ! J’avais beau faire de mon mieux, la moyenne était ma limite !
En maugréant, je posai le pied sur les marches de nuage. Ces marches faites de nuages pâles étaient si molles que mes pieds semblaient s’y enfoncer, mais lorsque je me concentrai et libérai ma vitalité, elles s’entrelacèrent assez fermement pour me porter.
« Ah, c’est un peu difficile. »
« Tu dois libérer ta vitalité pour garder l’équilibre sur les marches de nuage. Ça demande de l’équilibre et un contrôle délicat de ta vitalité. Tu n’y arriveras pas tout de suite, mais tu ne mourras pas si tu tombes, pas vrai ? Autant apprendre en pratiquant. Tu peux apprendre en tombant. »
« Je n’en ai pas envie. Ça fait mal, de tomber. »
« Alors fais de ton mieux pour ne pas tomber. On partira quand tu auras réussi à tenir correctement ne serait-ce qu’une minute. »
« Une minute ? »
« Oui, une minute. La technique compte. Tu devras libérer davantage de vitalité là où tu veux exercer une plus grande pression. Fais de ton mieux. Ça te sera utile aussi. C’est une méthode d’entraînement qui développe ton corps et ton qigong en même temps. Ce n’est pas formidable, de pouvoir t’entraîner en avançant ? »
« Pas vraiment. »
« Je ne connais pas les principes exacts, mais puisque tu as appris le qigong, essaie de maîtriser cette technique. Si nécessaire, je te trouverai des élixirs ou des manuels. Bon, si tu tiens juste une minute… »
« Monsieur Shei. »
« Oui ? »
« Ça fait déjà une minute. »
« Hein ? »
La régresseuse m’examina de nouveau. Je lui adressai un signe de la main, calme, toujours debout sur les marches de nuage. On aurait dit que je me tenais sur un sol ferme, et la régresseuse en fut un peu surprise.
« Tu y arrives ? »
« Je retiens facilement les trucs. »
Si un humain ordinaire pouvait faire quelque chose, je le pouvais aussi. Ce que je ne pouvais pas faire était soit physiquement impossible compte tenu de mes limites, soit trop personnel pour que je puisse y parvenir. Des choses comme les principes ou l’Arcane innée.
Jusqu’ici, mes limites physiques, mon qi insuffisant et mon manque de mana rendaient presque impossible l’utilisation des arts du qi ou de la magie. Maintenant que j’avais dépassé ces obstacles, j’avais acquis une certaine maîtrise des branches du Ciel et de la Terre.
« Non, même si tu retiens facilement les trucs… Tu tiens sur des nuages grâce au qigong, et ce dès le début ? »
« J’ai mis un mois entier à tenir correctement debout… ! Quand j’ai appris à utiliser Chanteciel, j’ai dû surveiller les réactions de tout le monde avec quelle prudence ? C’est quoi, ça ? Être le Roi de l’Humanité est censé faire de toi un génie ? »
Eh bien, j’étais dans la moyenne, pas sans talent. Comparé à elle, peut-être. Et, en tant que Roi de l’Humanité ordinaire, je pouvais faire la plupart des choses qu’un humain ordinaire savait faire. Quand je disais que je retenais facilement les trucs, je le pensais.
« … Tss. Tss. Tss. Tss. »
La régresseuse me lança un regard noir et ne cessa de claquer la langue.
« Monsieur Shei. Tu m’asperges de salive. Tu marques ton territoire ou quoi ? Tu en mets partout. »
« Je ne claquais pas la langue assez fort pour cracher ! Ne prends pas la grosse tête parce que tu es un peu doué pour quelque chose ! »
« La grosse tête ? C’est justement ce que je sais le moins faire. Est-ce que je me suis déjà cru supérieur ou ai baissé ma garde parce que j’étais fort ? Si on tient les comptes, c’est toi, monsieur Shei, qui as le plus souvent baissé ta garde. »
« Prépare-toi à partir ! À partir de maintenant, on voyagera sur les marches de nuage ! »
À cet instant, mes forces m’abandonnèrent soudain et mon pied traversa la marche de nuage. En même temps, le nuage de pluie gris, chargé de vitalité, redevint d’un blanc pur avant de se reformer.
« Oh, je n’ai plus de qi. »
« Quoi ? Déjà ? »
« Même si j’ai pris des élixirs, un vieil homme de mon âge ne peut pas absorber une quantité illimitée de qi. Je suppose que c’est ma limite. »
« C’est un mensonge !… Non, pas vrai ? Une pénurie de qi ? Pourquoi n’en reste-t-il plus ? »
Les yeux de la régresseuse virèrent brièvement au jaune, puis reprirent leur couleur normale. En un instant, elle avait évalué mon qi avec ses Yeux aux Sept Couleurs, l’air perplexe.
« Tu sais bien utiliser le qigong. Alors pourquoi n’arrives-tu pas à te l’approprier ? »
« Qui sait ? Peut-être parce que ce n’est pas mon corps ? »
C’était à cause du Dieu démoniaque. Il subsistait un décalage entre le corps que je considérais comme le mien et celui qu’habitait le Dieu démoniaque. Je pouvais boire des élixirs comme de l’eau, mais j’en absorbais très peu.
« Si ce n’est pas ton corps, à qui est-il ? Non, surtout, tu vas bien ? Quand on manque de qi, on est censé être si épuisé qu’on a du mal à bouger ne serait-ce qu’un doigt. »
« Oh, c’est ça, être épuisé ? Je me sens comme d’habitude. »
J’avais toujours vécu sans qigong, alors je ne voyais pas vraiment la différence. J’avais tout de même beaucoup moins d’entrain. Les bras et les jambes ballants, je pris la parole.
« Je vais devoir compter sur toi. S’il te plaît, transporte-moi de nouveau dans le vent. »
« Non ! Je n’ai pas recueilli assez de vent, j’en ai utilisé pour fabriquer ces marches de nuage ! »
« Alors pourquoi l’avoir gaspillé pour quelque chose d’inutile ? »
« C’est moi qui devrais te poser la question ! Qu’est-ce qui t’a pris d’épuiser toutes tes forces en t’entraînant ? »
« Ouaf ! »
Azzy dévala la colline où je me trouvais, le visage rayonnant et joyeux, tandis que je me chamaillais avec la régresseuse.
« Quoi ? Où étais-tu passée pour ne revenir que maintenant… »
Deux buffles aux cornes énormes suivaient Azzy, l’air maussade.
Des cornes recourbées. Une fourrure si épaisse qu’on ne voyait pas leur peau. Des muscles que même cette fourrure ne parvenait pas à dissimuler. Un humain n’ayant pas appris le qigong ne pourrait jamais leur tenir tête ; même celui qui l’avait appris aurait du mal à l’emporter sans arme adaptée et sans connaître en détail leur façon de combattre.
Un buffle dont le dos me dépassait en hauteur renâcla en me regardant. Cette petite peste d’Azzy. Je lui avais dit de ne pas les provoquer, et elle avait fini par ramener des buffles jusqu’ici. C’étaient peut-être des animaux comme elle, mais, pour moi, ils représentaient une catastrophe.
Comme je reculais avec prudence, Azzy secoua la tête en direction de son dos et dit :
« Hé ! Monte ! »
« Quoi ? »
« Il dit qu’il va te faire monter ! »
Je me retournai. Le buffle reniflait en me présentant son dos.
Notes :
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