Chapitre 535
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Traducteur : Hydrogen B
Correcteur : Hydrogen B
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Chapitre 535 : Survivre, c’est être fort
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« Un bâton à mâcher pour humains ?
— Un élixir. J’aurais aimé vous offrir des élixirs à tous, mais je me suis dit que Votre Majesté préférerait un bâton à mâcher.
L’énergie intérieure se développait grâce à l’étude et à la pratique assidues des arts énergétiques, mais cela ne suffisait pas. Aussi béni soit un corps, il ne pouvait se développer correctement sans être nourri. La différence était immense entre les pratiquants d’arts énergétiques qui s’entraînaient en prenant des élixirs et ceux qui s’en passaient.
Cela ne signifiait pas pour autant que plus on prenait d’élixirs, mieux c’était. Dire qu’il valait mieux avoir trop peu que trop était un mensonge que seuls les gens trop bien pourvus pouvaient se permettre. Toute nation désireuse d’accroître sa puissance militaire avait besoin d’élixirs ; ils étaient donc rares dans le monde entier.
Pour les pratiquants d’arts énergétiques, les élixirs étaient des trésors bien plus précieux que les pièces alchimiques. Ende avait préparé ce cadeau avec la plus grande sincérité, mais…
« Je n’en ai pas besoin. J’ai déjà plein d’élixirs et j’ai dépassé le stade où en prendre pourrait me rendre plus forte.
Évidemment, la régresseuse, dont la richesse débordait de toutes parts, se plaignait encore aujourd’hui comme une enfant gâtée.
« Prends-le et utilise-le toi-mê… Hum !
Je plaquai la main sur la bouche de la régresseuse et m’emparai rapidement de l’élixir.
« Tu ne devrais pas rejeter la gentillesse de quelqu’un. Et puis, il n’y a pas que toi qui aies besoin de devenir forte. Moi aussi, je dois en prendre. Tu es égoïste.
— Quoi ? Je t’ai déjà donné des élixirs ! Tu en as à peine pris !
— À l’époque, ils ne me faisaient rien, mais c’est différent maintenant. J’ai le pressentiment que celui-ci me fera de l’effet.
Il semblait que le Dieu démoniaque m’avait aussi accordé un réceptacle. Je devais désormais pouvoir accumuler de l’énergie intérieure dans mon corps. À la moindre occasion, mieux valait en stocker un peu.
« Je suis soulagé que vous l’acceptiez.
Quand je rangeai l’élixir, le maire Triber sourit, visiblement soulagé. Les cadeaux nourrissaient l’affection entre celui qui donnait et celui qui recevait. Après avoir échangé les présents, le maire Triber passa au sujet suivant.
« Le duché n’a pas encore réagi. Il doit être déconcerté de voir le Corps du Tigre noir, parti avec de si grandes ambitions, englouti par la calamité du tigre et anéanti. Ende n’a pas encore retrouvé son calme non plus. Le choc de l’embuscade, alors que nous venions à peine de repousser le Roi des Loups et de secourir ceux qui étaient ensevelis sous les décombres, a été trop grand. Mais s’il y a une chose qui nous réconforte, c’est que notre colère l’emporte sur notre désespoir.
Une injustice plus grande éclipsait les plus petites. Face à l’immense injustice que le duché avait fait subir à Ende, tous les griefs mineurs avaient été oubliés.
Les hommes-bêtes porcins et les hommes-bêtes canins, ou les hommes-bêtes et les humains. Ces petites différences s’effaçaient devant une colère plus grande.
Voilà tout.
« Je ne souhaitais pas que les choses tournent ainsi, mais Ende est désormais ennemie du duché, qu’elle le veuille ou non. Ses habitants ne l’accepteront pas, et le duché ne nous verra pas d’un bon œil non plus. À ses yeux, Ende doit ressembler à un renard protégé par le Seigneur de la Montagne. Pour l’instant, il craint peut-être trop ce dernier pour jeter la moindre pierre au renard.
« Je vous préviens : mieux vaut ne pas songer à vous servir du Seigneur de la Montagne.
Parce que j’avais peur. Je lui prodiguai ce conseil avec une sincérité inhabituelle, et le maire Triber hocha la tête.
« Bien sûr. On ne fait pas entrer un tigre chez soi sous prétexte qu’on craint un voleur. Ce qui m’inquiète, c’est le voleur qui viendra si nous ne faisons pas entrer le tigre.
— Vous devez être bien inquiet pour confier cela à des visiteurs de passage.
— Certaines choses se disent justement parce que les visiteurs ne resteront qu’un temps avant de repartir.
Le maire Triber parla doucement en sortant une boîte en bois. Elle était du même genre que celles qui contenaient les cadeaux, mais son contenu était différent. À en juger par le cours de la conversation, c’était là le véritable enjeu.
À l’intérieur reposait un sceau d’un noir de jais.
« C’est le Sceau du Tigre noir, une relique du Corps du Tigre noir.
L’Arcane innée était la manifestation du paysage mental de quelqu’un. Parmi les formes qu’elle pouvait prendre, certaines, lorsque le paysage mental était particulièrement fermé, conservaient parfois leur forme et leur pouvoir même après la mort de leur mage.
Le Sceau du Tigre noir était une relique de ce genre. Il avait été laissé par quelqu’un qui avait passé toute sa vie à apposer des sceaux et dont l’Arcane innée reposait sur cette pratique. De son vivant, il n’avait probablement rien eu à voir avec la magie d’attaque à grande échelle. Pourtant, après sa mort, le Sceau du Tigre noir qui subsistait était devenu une arme stratégique capable d’écraser tout ce qui se trouvait dans un rayon de cinquante mètres.
Un sceau pouvait aussi devenir une arme quand on l’apposait sur la tête de quelqu’un.
« Les reliques sont rares, surtout celles qui peuvent servir d’armes. Le duché sera prêt à tout pour la récupérer, et même l’Empire convoitera ce trésor.
« C’est vrai. Empire ou duché, tous se jetteraient tête baissée sur ce délicieux bâton à mâcher. Qu’allons-nous en faire ?
— Si c’étaient des chiens, je le leur offrirais. Mais s’il s’agit de chacals, mieux vaut le jeter très loin pour qu’ils ne puissent même pas tourner les yeux dans notre direction.
Le maire Triber referma la boîte en bois et nous la tendit. Comparé à cette relique, un élixir n’était presque rien, mais c’était trop lourd de conséquences pour que je l’accepte à la légère.
Voilà pourquoi ils nous avaient d’abord offert des cadeaux. Ils avaient créé une transition naturelle pour nous remettre la relique. Rusé.
« Ende a besoin de temps pour panser ses blessures et se tenir sur ses propres jambes. Ce Sceau du Tigre noir est à la fois un objet précieux et une source de conflit. J’aimerais que vous vous en chargiez.
« Un objet aussi précieux ? Même en le vendant à la légère, nous en tirerions un excellent prix.
— Encore faudrait-il trouver quelqu’un qui puisse payer une telle somme. Seule la Guilde marchande aux sept couleurs achèterait une relique stratégique dont l’origine est connue. Elle ne traite pas avec les receleurs ; il n’y a donc pour ainsi dire nulle part où la vendre. Mais en tant que maire d’Ende, je ne peux pas la confier à un receleur. Je préfère donc vous remettre ce fardeau.
« Je ne refuserais pas quelque chose que vous m’offrez, mais…
Nous pouvions la vendre à un autre duché. Seulement, le duché le plus proche d’Ende était le Duché du Lilas, et la vendre à l’un de ses rivaux reviendrait à lui déclarer ouvertement la guerre. Le marché noir ? À part les cultistes et les rebelles, existait-il un marché noir capable d’acheter des armes stratégiques ?
Cette relique était vraiment difficile à gérer. Je comprenais pourquoi le maire Triber voulait s’en débarrasser.
« Qu’en penses-tu ? Tu t’en servirais, Shei ?
« Ce n’est pas mal, mais ce n’est pas si intéressant. J’ai Chanteciel et Jizan. Ne vaudrait-il pas mieux que vous l’utilisiez ?
— Il me plaît, mais il ne me convient pas non plus. Contrairement au pouvoir du Dieu démoniaque, il consomme une quantité considérable de mana.
Le Dieu démoniaque était une loi inscrite dans le monde. Le pouvoir du Dieu démoniaque que j’utilisais me permettait d’entrer en contact avec lui et d’employer des règles d’une portée immense. Certes, sa cible était les lois du monde, mais, dans le fond, cela ressemblait à s’approprier l’Arcane innée de quelqu’un d’autre pour s’en servir.
Une relique, en revanche, reposait sur un échange honnête : elle produisait un effet déterminé en contrepartie de mana. Elle ne convenait pas à quelqu’un comme moi, qui avais si peu d’énergie intérieure et de mana que je n’avais d’autre choix que de tricher.
Un escroc gagnait moins quand il ne roulait personne.
« Alors, je suppose que nous allons la vendre.
— Vous savez à qui ?
— Oui. Je viens de penser à une faction qui aurait justement besoin du Sceau du Tigre noir.
Je pris naturellement la boîte en bois et la lui tendis. Le maire Triber parut perplexe en la voyant revenir vers lui.
« Je vends le Sceau du Tigre noir. Je ne m’en suis pas servi une seule fois depuis que je l’ai reçu.
— Que voulez-vous dire ?
— Ce que je viens de dire. On dirait que vous en avez besoin, alors je vous le vends.
Je revendais l’objet que je venais de recevoir. Sans la moindre honte, je tendis la main au maire Triber. En contemplant ma paume vide, il pinça les lèvres, mal à l’aise.
« Ende a besoin de temps pour se remettre. Je vous l’ai déjà expliqué.
— Oui. Je vous ai entendu.
— Vous voulez donc dire que nous devons combattre le duché pour récupérer cette relique ?
— Je n’ai jamais dit que vous deviez vous battre. Je vous dis simplement que vous ne choisissez pas s’il y aura un combat ou non.
Lorsque j’avais rencontré le marquis Lapaeno, j’avais brièvement lu ses pensées. J’avais appris pourquoi le Corps du Tigre noir était venu jusqu’à Ende et ce que préparait le duché. Je n’avais pas pu lire ses pensées en profondeur, mais j’en avais saisi les grandes lignes.
Je leur racontai ce que j’avais découvert, en prétendant l’avoir déduit moi-même.
« Le Corps du Tigre noir est la force armée du duché. Une armée chargée d’exécuter sa volonté est venue à Ende parce qu’Ende possède quelque chose dont il a besoin.
— Ils sont venus chercher un point d’appui pour s’emparer des élixirs du Royaume des Dix Mille.
— Plus précisément, ils avaient soudain besoin d’un grand nombre d’élixirs « sans propriétaire ».
Les élixirs étaient précieux. On choisissait donc soigneusement ceux à qui on les confiait. Il fallait être le descendant d’une famille prestigieuse ou le disciple d’une guilde pour en recevoir ne serait-ce qu’un peu ; et même alors, si l’on ne faisait pas ses preuves, on n’en goûtait qu’une fois avant que tout s’arrête.
Les gens talentueux étaient aussi précieux que les élixirs, alors on régulait leur distribution et leur consommation pour maintenir un équilibre convenable. C’était pour cette raison que le duché avait ignoré les ruines au-delà de la plaine d’Enger. Les ressources à investir étaient disproportionnées par rapport aux gains incertains et, même s’ils obtenaient quelque chose, ils ne pourraient pas l’exploiter assez vite.
« Un duché qui avait vécu en paix apprend qu’Ende combat le Roi des Loups et rassemble à la hâte une armée pour l’envoyer sur place ? S’ils étaient si désespérés d’obtenir des élixirs, pourquoi ne l’ont-ils pas fait plus tôt ? Pourquoi maintenant ?
— Vous pensez qu’il y a une autre raison ?
— C’est simple. Ils se préparent à une bataille, voire à une guerre. Ils pourront aussi en profiter pour entraîner leurs troupes sur le terrain.
Mais que se passerait-il s’ils avaient besoin d’une puissance immédiatement mobilisable ? S’ils devaient former des pratiquants d’arts énergétiques en urgence et reconstituer rapidement leurs forces ? Les ruines du Royaume des Dix Mille, où dormaient toutes sortes de ressources et de trésors, leur fournissaient un excellent prétexte pour mobiliser des troupes.
« Ils pouvaient attirer dans l’armée les hommes-bêtes qui n’avaient nulle part où aller, obtenir des élixirs et des trésors du Royaume des Dix Mille, trouver une excuse pour déplacer une légion, et même recruter un maître de la Faction des Bêtes. L’occasion devait leur paraître parfaite. Mais tout a échoué.
— La guerre… contre qui ?
— Je n’en sais pas assez pour le dire, mais ce n’est certainement pas Ende. L’écart est trop grand pour qu’on puisse parler de guerre. Sans la calamité du tigre, le Corps du Tigre noir aurait écrasé Ende.
Le duché était une nation, tandis qu’Ende n’était qu’une ville frontalière. En cas d’affrontement direct, Ende serait balayée sans difficulté.
Le visage du maire Triber s’assombrit tandis qu’il évaluait leurs chances. Il connaissait la différence de puissance objective entre Ende et le duché. Quels que soient leurs efforts, ils n’avaient aucune chance de l’emporter.
Mais…
« Allez-vous quitter cette ville parce que le duché vous l’ordonne ? Vous écarter et abandonner tout votre argent et toutes vos terres ?
— Nous ne pouvons pas faire cela. Ende est la terre des hommes-bêtes. Elle prouve que les hommes-bêtes, tout comme les humains, peuvent bâtir une civilisation et la faire prospérer.
— Eh bien, je m’en doutais.
Même faibles, ils ne pouvaient pas rester assis à attendre la mort. Même un ver se tortillait quand on lui marchait dessus, non parce qu’il pouvait supporter le poids d’un humain, mais parce que c’était tout ce qu’il pouvait faire.
« Vous pouvez négocier, ou le prendre en otage et proférer des menaces. Vous êtes déjà à la table des négociations et vous avez besoin d’autant d’atouts que possible. À vous de décider comment vous en servir.
— … N’y a-t-il aucun moyen d’éviter le combat ?
— Même le duché le plus redoutable ne peut pas combattre les morts.
Le maire Triber poussa un profond soupir.
Il était issu d’une branche éloignée de la famille impériale. Son sang lui aurait valu le respect partout, mais, pour diverses raisons, il avait été relégué jusqu’à Ende. L’ironie voulait que cet exil l’ait conduit à devenir maire d’une ville.
Connaissant les affaires de l’Empire et des duchés, il comprenait que cette paix ne durerait pas.
« Vous n’avez pas votre place dans cet ordre. Si vous voulez vous en faire une, semez le chaos. Survivez au milieu de l’ordre qui s’effondre et vous deviendrez le nouvel ordre. Échouez, et vous ne serez qu’une brève lueur.
— Vous me rendez la pareille d’une façon à laquelle je ne m’attendais pas. J’ai retenu la leçon.
— Quelle leçon ? C’est moi qui ai appris quelque chose.
Le maire d’Ende était bon et bienveillant, et il l’était véritablement. Mais, pour éviter les ténèbres, il fallait d’abord les comprendre. S’il avait survécu, c’était qu’il était fort. Le maire Triber possédait la ruse d’un politicien chevronné.
« Si nous prenons le Sceau du Tigre noir, l’attention du duché se tournera vers nous. Alors, quand le duché et Ende s’affronteront directement, nous n’aurons d’autre choix que de prendre le parti d’Ende. Vous essayez de vous faire un puissant allié grâce à un objet dont vous ne voulez pas. Pas mal, non ?
Il présentait le Seigneur de la Montagne comme le dieu tutélaire d’Ende et répandait des rumeurs selon lesquelles le Corps du Tigre noir avait attiré le courroux du tigre. Ende employait déjà tous les moyens possibles pour survivre. Chercher à nous confier le Sceau du Tigre noir devait faire partie de son plan.
Même après que j’eus percé ses intentions à jour, le maire Triber répondit avec calme.
« Un allié ? Je souhaitais simplement confier un objet précieux aux héros qui ont sauvé Ende.
— Je comprends le geste. Mais nous ne sommes pas aussi raisonnables que vous le pensez. Nous ne jouerons pas le jeu. Même si le duché envahit Ende, nous n’aurons pas le temps de nous en soucier. Et si le duché nous retrouve, cela ne nous importera pas beaucoup.
— Alors, votre refus du Sceau du Tigre noir était un geste de pure bonté envers nous. Merci pour votre gentillesse.
Je saisis le poignet du maire Triber au moment où il s’apprêtait à reprendre la boîte en bois.
C’était de la gentillesse. Mais je n’avais jamais dit que je le rendrais gratuitement. Je déclarai fermement :
« On dirait que vous m’avez mal compris. J’ai dit que je le vendais. Ajoutez-y un élixir.
Tu as utilisé le Sceau du Tigre noir comme appât pour tenter ta chance, hein ? Si ça échouait, il fallait en payer le prix. Tu essayais de tout avoir sans rien débourser.
Azzy me donna un petit coup de patte avant. Quand je me retournai, elle laissa tomber les restes presque entièrement mâchouillés de son bâton à mâcher.
J’ajoutai une dernière condition :
« Et un bâton à mâcher.
Les élixirs devaient être précieux même pour Ende, mais le maire Triber m’en tendit un sans hésiter. Il l’avait préparé dès le départ.
Cela m’en faisait trois. Leurs effets variaient considérablement selon leur nature, mais je ne possédais actuellement pas la moindre parcelle d’énergie intérieure. Même un élixir sans nom comme celui-ci avait de la valeur.
Sur le chemin du retour après la réunion, la régresseuse, qui s’était tue pour ne pas montrer sa faiblesse, me demanda doucement :
« … C’est le maire Triber qui dirigeait Orcma ?
— Eh bien, ce n’est qu’une supposition. Ça n’a plus beaucoup d’importance.
— Non, ça se tient. On les a écartés du pouvoir pour la seule raison qu’ils étaient des hommes-bêtes.
Si le Cavalier de la Peste se répandait et que les hommes-bêtes en fuite étaient massacrés à la frontière, Ende finirait par perdre tout espoir et se rangerait aux côtés du Roi des Loups. Le maire Triber ne servait ni l’Empire ni les duchés. Il ne se souciait que de la sécurité et des droits des hommes-bêtes.
Tu as mis du temps à y penser. Cela dit, la régresseuse devait trouver ça insignifiant, elle aussi.
« Pourquoi aurait-il fait ça ? Les ennuis étaient inévitables.
— Le maire Triber devait penser qu’il fallait aussi un clan pour les hommes-bêtes porcins. Alors il a fermé les yeux et soutenu Orcma, même si ses méthodes étaient plus ou moins illégales. Il ne se doutait probablement pas que les choses prendraient une telle ampleur.
— Les choses ont pris de l’ampleur parce que tu as mis ton grain de sel.
— Un nouvel ordre naît du chaos. Grâce à ça, nous avons appris ce que les hommes-bêtes porcins ressentaient vraiment.
— Un chaos encore plus grand va de toute façon s’abattre sur nous. On n’aurait pas pu remettre ça à plus tard… ?
Elle ne pouvait en être aussi sûre que parce qu’elle connaissait l’avenir. Comment des gens ordinaires auraient-ils pu savoir s’il valait mieux attendre qu’un chaos plus grand survienne ou saisir l’occasion unique qui s’offrait à eux ?
Contrairement à toi, les gens ordinaires misaient sur un passé qu’ils ne pouvaient pas changer. L’enjeu n’était pas le même.
Quelqu’un apparut alors que nous quittions Oberli. Le gigantesque homme-bête porcin nous repéra, la régresseuse et moi, puis signala volontairement sa présence en s’approchant d’un pas lourd.
Gruel, la fierté des hommes-bêtes porcins et le principal artisan de la défense d’Ende, nous adressa la parole.
« J’ai appris que vous aviez été blessé. Vous vous sentez mieux ?
— Ce n’est rien. Je peux partir tout de suite.
La régresseuse répondit d’un ton fanfaron. Un maître pouvait déterminer l’état de santé d’une personne à sa seule énergie, mais la Frontière d’inversion céleste de la régresseuse lui donnait toujours l’apparence d’être en pleine forme. Gruel hocha la tête.
« Vous êtes peut-être le seul humain à avoir survécu à une attaque du Seigneur de la Montagne. Où allez-vous, à présent ?
— Nous allons dans un monastère voisin. Nous avons quelque chose à éclaircir.
— Un monastère voisin ?
La plaine d’Enger était une terre sauvage. Un monastère ordinaire n’aurait pas pu s’y trouver. Le plus proche était celui du nord de la plaine d’Enger, tout au nord, à la Grande Ferme.
Il existait cependant un monastère exceptionnel dans le sud de la plaine d’Enger. Le Monastère du Sang, gardé par la nonne la plus célèbre.
Gruel posa de nouveau la question, l’air incrédule.
« Vous ne parlez pas du monastère de cette sorcière, si ?
— Probablement.
— C’est audacieux… Non, à bien y réfléchir, ça se comprend. Vous deux n’êtes pas ordinaires non plus.
Vous deux ? La régresseuse était la seule personne hors du commun. Moi, j’étais encore dans les limites de la normalité, non ?
… Franchement, peut-être plus.
« Si vous allez vers le sud, soyez prudents. Il se passe des choses étranges sur les terres de l’ancien Royaume des Dix Mille. Nous avons perdu tout contact avec plusieurs tribus qui ont fui vers le sud-est pour échapper au Roi des Loups.
C’était aussi pour cela que la Faction des Bêtes était remontée vers le nord. Gruel l’ajouta brièvement, puis poursuivit :
« Et les prêtres de l’ancien Royaume des Dix Mille ont des agissements suspects. Soyez prudents.
— Êtes-vous venu nous prévenir ?
— Je suis venu vous remercier. Vous avez fait du bon travail. Sans vous, le Seigneur de la Montagne nous aurait tous piétinés. Ce n’est pas grand-chose, mais je prierai pour votre sécurité en retour.
Après avoir énoncé brièvement le motif de sa visite, Gruel nous salua d’un geste libre et s’éloigna, comme s’il n’avait rien d’autre à dire. C’était la façon de saluer d’un nomade habitué aux rencontres et aux séparations.
Notre travail à Ende était bel et bien terminé, mais je questionnai la régresseuse sur quelque chose que je venais d’apprendre.
« Attends. Le monastère où tu disais que nous allions, ce n’était quand même pas le Monastère du Sang ? Pas le Monastère du Tapis doré ou le Monastère du Vent courant ?
— Si. Ce n’est pas mieux pour toi, aussi ? Les monastères appartiennent au Sanctuaire, et ta relation avec le Sanctuaire est tendue.
— Quand même, le Monastère du Sang met tous les humains mal à l’aise. Surtout moi !
— Ce n’est rien. Elle ne te détestera pas puisque Tyrkanzyaka t’apprécie. Elle pourrait même t’aimer encore plus.
— Ça aussi, c’est gênant…
Même susciter l’affection de quelqu’un pouvait être effrayant. Tout dépendait de qui il s’agissait.
Malgré son nom, le Monastère du Sang était connu pour sa profonde dévotion. Ce qui rendait la chose d’autant plus déroutante, car celle qui le dirigeait était loin d’être pieuse.
Une blasphématrice devenue Ancienne pour mettre sa foi à l’épreuve. Une fanatique qui avait conservé cette foi après être devenue vampire.
Le Monastère du Sang était dirigé par son abbesse, la Nonne déchue, sœur Yegcheriya.
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