Chapitre 532
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 532 : Ce que le Tigre laisse derrière lui
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Voilà qui était vraiment inattendu. J’avais déjà lu les pensées de Nevida, et personne n’était plus éloigné du péché que cette personne.
Nevida était un druide ancien, qui vivait depuis avant l’An Un, à l’époque où le Roi de l’Humanité existait encore. Le péché ? Nevida n’en avait cure. Ce n’était pas de la nourriture, alors pourquoi s’en soucier ? Mieux valait partir chasser ou cultiver la terre. Sur le plan idéologique, Nevida était sans doute la personne qui me ressemblait le plus.
Quand je lisais les pensées de Nevida, une seule chose l’intéressait : le Roi de l’Humanité, disparu depuis longtemps. Mais Nevida ne semblait pas croire que cette personne devait nécessairement être moi.
« L’Archidruide recueille le péché ? Comment ? »
« Je ne sais pas exactement. Mais… »
« Quand je n’étais pas là, le Roi du Péché était une femme à l’intérieur du fruit qui poussait sur l’Arbre de la Corruption. »
Ha. La situation commençait à se compliquer un peu.
La régresseuse ne semblait pas mentir. Nevida avait bel et bien tenté de créer le Roi de l’Humanité. Le Dieu démoniaque de Nevida, l’Arbre de l’Origine, avait déployé des dizaines de milliers de branches, mais toutes convergeaient vers un seul être humain.
Et le Roi de l’Humanité que Nevida avait « créé » en commettant tous les tabous imaginables avait peut-être fini par devenir le Roi du Péché. L’hypothèse de la régresseuse était plausible.
Il restait toutefois une question sans réponse.
« Attends. Et Azzy, alors ? Comment tu expliques cette auréole ? »
Azzy essayait toujours d’attraper son anneau. À présent, on aurait dit qu’elle jouait, tout simplement. La régresseuse semblait perplexe devant cette créature qui paraissait aussi éloignée du péché que l’autre bout du monde.
« C’est vrai, ça ? L’auréole de lumière sacrée n’est accordée qu’aux saints et aux Saintes Vierges. Alors pourquoi est-elle apparue au-dessus d’Azzy ? »
« … Hum. Je crois qu’il va falloir demander. »
« Demander à qui ? »
« À la Sainte Vierge, bien sûr. »
« Pardon ? »
Il n’y avait personne d’autre à qui demander, mais elle voulait quand même se rendre au Sanctuaire ?
La régresseuse me jeta un coup d’œil avant de poursuivre.
« Ne le prends pas mal. Tu voulais aller à la Montagne sacrée Yulim, là où Chanteciel a été scellée, pas vrai ? La Montagne sacrée Yulim est un lieu sacré du Sanctuaire. Il nous faudra de toute façon l’autorisation du Sanctuaire pour entrer à Yulim. Autant en profiter pour poser la question. »
« La Sainte Vierge me déteste. Tu crois que j’ai envie de me faire tuer juste pour lui demander quelque chose ? »
« Tu n’as pas besoin d’y aller en personne. Il doit y avoir une Grande Muraille blanche de Rakion dans un monastère des environs. Tu peux contacter la Sainte Vierge par son intermédiaire. Si je lui explique la situation, elle répondra. »
La Grande Muraille blanche de Rakion était un mur de révélation par lequel le Sanctuaire transmettait sa volonté aux monastères répartis sur tout le continent. S’il y en avait une, nous pourrions contacter le Sanctuaire sans nous y rendre.
Mais pouvoir contacter quelqu’un et obtenir une réponse, ce n’était pas la même chose. Nous pouvions toujours poser la question ; rien ne garantissait qu’on nous répondrait.
« Qu’est-ce qui te rend si spéciale, Shei ? »
« Je suis la propriétaire de Chanteciel. C’est un trésor étroitement lié au Sanctuaire. »
« Lors de ma septième boucle, j’ai reçu Chanteciel, je ne sais trop comment, des mains du commandant du Corps de l’Épée sacrée céleste. Lors de la huitième, j’ai réussi l’épreuve de la Sainte Vierge et suis devenue sa propriétaire. Après ça, Chanteciel est venue à moi sans que j’aie besoin d’aller à Yulim. Le simple fait de montrer Chanteciel devrait me donner un certain poids. »
Vraiment ? Enfin, j’espérais que oui. Le Sanctuaire était étroitement lié au Dieu démoniaque, mais je ne pouvais pratiquement pas l’approcher. Sans la régresseuse, je n’aurais même pas su comment m’en rapprocher.
Je pouvais au moins le reconnaître. Hum.
« Un trésor étroitement lié au Sanctuaire… Hum. »
« … Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Rien. C’est juste que tu ne fais même plus semblant de cacher qui tu es. »
Grâce à ma lecture des pensées, je savais qu’elle était une régresseuse, mais pour n’importe qui d’autre, elle avait simplement l’air d’être membre du Corps de l’Épée sacrée. Une arme stratégique que le Sanctuaire avait élevée en lui confiant toutes sortes de trésors.
Combien de temps comptait-elle vivre en laissant les autres se méprendre sur son compte ? Révéler qu’elle était une régresseuse lui attirerait des ennuis, bien sûr, mais si les gens continuaient de la soupçonner, autant leur dire la vérité.
« … Même si je te disais qui je suis, tu ne me croirais pas. »
« Je ne peux pas te croire puisque tu ne me dis rien. Dis-moi. Je déciderai ensuite si je te crois ou non. »
« Que j’ai régressé, que je suis revenue après avoir traversé plus de dix apocalypses. Même si je le lui disais, il ne me croirait sans doute pas. Non, si je lui racontais ça, il s’interrogerait aussi sur mes véritables intentions. Je peux quitter cette boucle et passer à la suivante ; je suis donc étrangère au temps… »
Ha, franchement. Je devrais peut-être lui avouer d’abord que je lisais les pensées ? Si elle comprenait que ses pensées intimes m’étaient exposées, elle n’essaierait même plus de rien cacher.
Mais elle risquait alors de m’éviter complètement à partir de la prochaine boucle. J’avais bien plus à perdre. La régresseuse pouvait retourner le plateau et tout recommencer ; pour moi, c’était la dernière partie !
« … Quand nous arriverons à la Montagne sacrée Yulim. »
« Oui ? »
« Je te dirai tout. Ce que je suis, et ce qui s’est passé. »
Après avoir dit cela, la régresseuse se détourna, comme si elle n’avait rien d’autre à ajouter.
Ce n’était pas autant que je l’espérais, mais c’était déjà une sacrée avancée. Si j’insistais, la régresseuse se méfierait davantage, et je devais de toute façon me rendre à Yulim. C’était un marché honnête.
« Très bien. N’oublie pas que tu as promis. »
À cet instant, la sonnette retentit dehors. Le repas était arrivé. Je laissai la régresseuse derrière moi et allai le réceptionner. Une fois à Yulim, tout deviendrait clair.
… Attends. En y réfléchissant, Yulim était un lieu sacré du Sanctuaire. Une fois là-bas, pouvait-il vraiment rester des choses que j’ignorais ? Si je lisais les pensées de la Sainte Vierge, je pourrais découvrir presque tous les secrets, non ?
Qu’est-ce que c’était que ça ? La régresseuse m’avait-elle vendu une promesse en l’air ?
… Je ferais mieux de manger d’abord et de réfléchir ensuite. Je détournai les yeux d’une vérité trop difficile à croire.
* * *
« … C’est difficile. »
« Ouaf ? Qu’est-ce qui est difficile ? »
« Hughes. Il se méfie de moi. »
« Ouaf ouaf ? »
« C’est normal qu’il ne me fasse pas confiance… Mais moi aussi, je me méfie. Il y a quelque chose chez Hughes. Toi aussi, tu le sais, Azzy. »
« Ouaf ? Ouaf ? »
« … Pourquoi tu me regardes comme ça ? »
« Ouaf, tu ne sais pas ? Humain ! »
« Humain ? Le Roi de l’Humanité ? Tu parles de Hughes ? »
« Ouaf ! »
« Et alors ? C’est un homme insondable qui a perdu ses pouvoirs et n’a plus que des tours de passe-passe. »
« Moi, je sais comment il est à l’intérieur ! Les humains sont des bêtes. Facile ! »
« Hughes est simple ? Tu plaisantes ? »
« Ouaf ! »
« Comment ça pourrait être le cas ? Hughes est tout emmêlé à l’intérieur. »
« Non ! Ouaf ! Lui, il aime les humains. »
« J’ai déjà du mal à croire que Hughes aime les humains… Il n’arrête pas de les traiter de bêtes. »
« C’est ça ! Des bêtes ! C’est pour ça qu’il aime les humains qui aiment les humains ! Comme moi ! »
« Les humains qui aiment les humains ? »
« J’aime les humains parce qu’ils aiment les chiens. Les humains m’aiment parce que les chiens aiment aussi les humains. On est amis. »
« Amis… »
« Et toi, tu aimes les humains ! »
« M-Moi ? Tu veux dire que j’aime Hughes ? »
« Non, pas un humain. Beaucoup d’humains ! Ouaf ! Tu es gentille ! »
« Oh, c’est ça que tu voulais dire… Hein ? C’est bizarre aussi. Je n’aime pas vraiment les humains… »
« Si ! Ouaf ! Je le sais ! »
« Je ne crois pas… »
« C’est pour ça que cet humain t’aime aussi ! »
* * *
« … C’est ça ! »
À ma grande surprise, Teia était venue livrer le repas en personne. Je me demandai si la cheffe du Clan des Messagers n’avait donc rien de mieux à faire que de livrer des plats, mais Teia n’était pas venue simplement comme livreuse.
« Tu as entendu, pas vrai ? Qu’est-ce que tu en penses ? »
Ende avait donc aussi son lot de soucis. Ils venaient même me demander conseil. Pas que je puisse les aider juste parce qu’ils me le demandaient.
« Oui. Mais le savoir ne signifie pas que je peux faire quoi que ce soit. »
« Non ! Tu connais la mont… Hum ! Celui dont on ne doit pas prononcer le nom mieux que personne ! Je voulais juste connaître ton avis ! »
« Là-dessus, c’est certain. Même si tu prononces le nom du Seigneur de la Montagne, il ne s’en offusquera pas et ne cherchera pas à se venger. Après tout, c’est une bête. »
Malgré ma réponse bienveillante, Teia me posa de nouveau la question, le visage terrorisé.
« Vous pouvez vraiment prononcer si librement le nom de celui dont on ne doit pas prononcer le nom ? »
« C’est quoi, ce “celui dont on ne doit pas prononcer le nom” ? Le Seigneur de la Montagne ? »
« Grondement. Tu m’as appelée ? »
À peine eus-je fini de parler que le Seigneur de la Montagne apparut derrière nous, comme si je l’avais invoqué. Celui qui avait inventé le dicton selon lequel les tigres apparaissaient quand on parlait d’eux avait tout gâché. À cause de lui, je ne pouvais même plus dire « tigre » librement.
Le Seigneur de la Montagne claqua des lèvres en nous regardant, Teia et moi, figés de terreur.
« Mâch, mâch. Quelle tristesse. Je réponds à vos appels, et pourtant vous me craignez. »
« C’est effrayant, un tigre qui apparaît derrière nous… »
« Alors ne m’appelez pas. Je ne peux pas suivre le rythme des humains. »
Maintenant que j’y pensais, le Seigneur de la Montagne avait disparu à plusieurs reprises. Elle semblait apparaître chaque fois que quelqu’un l’appelait, terrorisant les habitants d’Ende.
À ce qu’il paraissait, Ende voulait profiter de la situation pour répandre la fausse rumeur que cette terre était sous la domination du Seigneur de la Montagne.
Même Teia, qui avait les jambes les plus rapides d’Ende, ne pouvait s’empêcher de craindre le Seigneur de la Montagne. Elle se jeta à plat ventre et tendit la marmite.
« Seigneur de la Montagne ! Voici le rep… Hein ? »
« Mâch, mâch. Cette viande est trop tendre. Je ne sens même pas que je la mange. »
« Bien sûr que si ! Vous en avez déjà dévoré dix morceaux ! »
« Dix morceaux ? Ce n’est qu’une bouchée. »
Le Seigneur de la Montagne engloutit la viande comme des nouilles, s’essuya la bouche avec une patte avant et claqua des lèvres. Elle était encore plus gloutonne qu’Azzy. Enfin, c’était un tigre ; j’imagine que c’était inévitable.
« B-Bon, je m’en vais ! »
Teia posa la marmite et détala. Sa silhouette qui s’éloignait à toute vitesse, la queue frétillante, attira l’attention du Seigneur de la Montagne, qui la suivit du regard en silence. Mais elle s’en désintéressa bientôt et tira un autre morceau de viande pour le mâcher, os compris.
Ouf. Quel soulagement. J’avais cru qu’elle allait poursuivre Teia par réflexe.
« Hé, le tigre. »
« Grondement ? »
« Combien de temps comptes-tu rester ici ? »
« Cela dépend de mon humeur. Pourtant, je sens quelque chose. »
« Quoi donc ? »
« Le chien m’enlève ma sauvagerie. »
Le Seigneur de la Montagne, qui mâchait bruyamment les os, jeta un regard en direction du manoir.
« Il y avait trop de choses sur cette terre qui m’appelaient. Alors j’ai pris la peine de veiller sur mon territoire. Pourtant, les humains qui ont des oreilles poussaient des cris et tournaient les talons pour fuir. Ça me donnait envie de les poursuivre. »
« Tu as bien su te retenir. »
Qu’est-ce qui prenait aux gens de provoquer les instincts d’un prédateur ? Si le Seigneur de la Montagne leur fonçait dessus et se servait de leur dos comme d’un griffoir, ils n’auraient pas le droit de se plaindre. Les gens avaient donc tout oublié de la manière de se comporter avec les tigres ?
« C’est justement ça qui est étrange. Je n’avais aucune raison de me retenir. »
Pour un humain, poursuivre quelqu’un pour le mordre à mort était évidemment une chose à ne jamais faire. Pour un tigre, c’était aussi naturel que l’instinct. Il aurait fallu être parfaitement apprivoisé pour y résister.
Mais le Seigneur de la Montagne, le Roi des Tigres, n’avait certainement pas été apprivoisé. La raison était ailleurs, et le tigre l’avait instinctivement compris.
« Comme le loup, le chien m’influence. Non, c’est peut-être l’humain qui influence le chien. »
La simple présence d’Azzy réprimait donc l’agressivité du Seigneur de la Montagne. Elle pouvait tuer les humains si elle le voulait, mais si elle n’avait pas faim, rien ne l’y obligeait. Azzy, devenue le Roi de la Douceur, devait mettre en avant la clémence des bêtes.
Ende voulait apparemment que le Seigneur de la Montagne reste longtemps ici pour servir de moyen de dissuasion, mais on ne pouvait pas se servir si facilement d’un Roi des Bêtes. À moins qu’il s’agisse de bétail, ou au moins d’une bête amicale envers les humains, la coexistence était déjà difficile.
Je devrais renvoyer le Seigneur de la Montagne chez elle avant qu’elle ne détruise Ende.
« Nous aussi, nous partirons bientôt. De toute façon, tu n’as rien à faire si tu restes en ville, pas vrai ? Et si un autre tigre s’installait sur ton territoire pendant que tu perds ton temps ici ? »
« Grondement. »
Les tigres étaient des animaux territoriaux. Pour entretenir leur énorme corps, il leur fallait au moins un sommet de montagne comme territoire. Le seul ennemi d’un tigre puissant et redoutable, c’était un autre tigre. Voilà pourquoi les tigres ne vivaient pas en meute.
Se souvenant de son territoire, le Seigneur de la Montagne se leva sans la moindre hésitation.
« Je vais rentrer. Ce loup… Cette bête gênante a compliqué les choses. »
« Dis-toi que tu as fait une petite excursion. Enfin, au revoir. Je n’ai pas été particulièrement heureux de te rencontrer. »
« Moi non plus. Humains, vous êtes trop sauvages. Si je reste près de vous, je finirai moi aussi par me laisser entraîner. »
Le Seigneur de la Montagne bondit sans le moindre regret. D’un seul saut, elle atterrit sur le toit, sa robe flottant tandis qu’elle baissait les yeux vers moi.
« Je retourne dans ma montagne. Humain, depuis le rocher d’une colline, au-delà de la crête, je regarderai comment la sauvagerie qui m’a changée, moi aussi, te changera. »
Sur ces seuls mots, le Seigneur de la Montagne bondit et disparut, ne laissant derrière elle qu’un grand tas d’os.
… Sale tigre. Elle avait tout mangé avant de partir. Il allait falloir que j’aille en chercher d’autre.
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