Chapitre 513
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 513 : L’heure du chien et du loup - 6
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Un vent chargé d’odeur de terre traversa à toute allure la prairie dégagée.
Jadis, toutes les bêtes avaient été des vents errant dans les plaines. Elles foulaient le sol, suivaient l’eau et l’herbe, et couraient à travers la vie et la mort dans les étendues sauvages. Sur ces vastes plaines, la naissance n’avait rien de radieux, et la mort rien de cruel. Personne ne jugeait la vie ou la mort. Les bêtes se fondaient simplement dans le monde.
Teia courait dans la plaine, le cœur libre. Elle laissa derrière elle les loups qui la traquaient et les cris de quelqu’un qui s’inquiétait pour elle, savourant cette sensation de liberté. Même le vent ne pouvait la rattraper.
Alors qu’elle avançait, ivre de cette joie instinctive, elle aperçut quelqu’un devant elle.
Une fille-louve. Comment la décrire autrement ?
Une jeune fille se tenait seule parmi d’immenses loups, comme une bergère veillant sur son troupeau. Malgré l’odeur du sang qui leur parvenait de loin, ils prenaient soin les uns des autres avec calme.
On racontait que certains humains avaient été élevés par des loups. Peut-être leur ressemblaient-ils. La fille-louve avait-elle grandi en buvant le lait de sa mère louve ? Quand avait-elle compris qu’elle était différente des loups ? L’imagination de Teia s’emballa…
« C’est le Roi des Loups. La cible que je dois attirer. »
La raison froide lui souffla ces mots. Hélas, son agréable rêverie s’arrêta là. Teia s’immobilisa devant la meute et lui adressa un sourire forcé en agitant la main.
« Bonjour. Vous êtes le Roi des Loups ? »
Les loups grondèrent, méfiants face à cette humaine inconnue. Plusieurs s’apprêtaient à lui sauter dessus quand la fille-louve bougea.
Sentant la volonté de leur roi, les loups s’écartèrent naturellement pour lui ouvrir un passage. Le Roi des Loups s’approcha d’un pas aussi léger et gracieux que celui d’un loup, puis fixa Teia droit dans les yeux.
Teia éprouva une étrange impression de déjà-vu. Elle n’avait jamais rencontré le Roi des Loups, et pourtant, celui-ci lui semblait familier. Une fourrure grise et froide. Des yeux bleu profond où l’hiver semblait habiter. Une présence terrifiante qui lui hérissait le poil rien qu’en la regardant.
Si elle l’avait déjà rencontrée, elle ne l’aurait jamais oubliée. Alors pourquoi ressentait-elle cela ? Tandis que Teia cherchait à comprendre cette impression inexplicable, le Roi des Loups ouvrit la bouche.
« Toi. Sauvage. »
À l’instant où Teia entendit sa voix, elle comprit d’où lui venait cette impression de familiarité.
Le Roi des Chiens.
Leur fourrure était différente. Leurs yeux aussi. Et l’impression qu’elles dégageaient n’avait rien à voir. Le Roi des Chiens était lumineux et bienveillant ; elle souriait avec chaleur, les yeux ronds, et traitait tout le monde avec bonté.
À l’inverse, le Roi des Loups avait l’air de pouvoir déchiqueter sur-le-champ quiconque se dressait devant elle. Si quelqu’un se faisait mordre par ces crocs, il n’aurait qu’à s’en prendre à sa propre sottise : mieux valait ne pas s’approcher d’un loup.
C’était pour cela que Teia ne l’avait compris que si tard.
Leurs traits n’étaient pas simplement semblables. Ils étaient identiques.
« Sauvage ? Je trouve que j’ai mené une vie plutôt convenable. »
« Sauvage. Comme un cheval. »
« Ah, un cheval ? C’est vrai. Je suis une femme-bête chevaline. »
« Pourquoi ne mets-tu pas ta sauvagerie à ton propre service ? »
Teia tressaillit. Son adversaire était le Roi des Loups. Ce n’était pas une bête ordinaire, mais Teia n’aurait jamais cru qu’elle la reconnaîtrait et chercherait à lui parler.
Plus étonnant encore, leur conversation était plus nuancée que Teia ne l’avait imaginé. Le Roi des Loups avait percé sa nature à jour.
« Tu portes en toi la sauvagerie d’un cheval. Tes jambes sont faites pour fuir. Tu devrais courir jusqu’aux confins du monde pour échapper à ce que tu détestes et à ce qui t’effraie. Pourquoi te dresses-tu sur mon chemin ? »
« Euh… pour protéger la ville ? »
« Apprivoisée ? Incapable de montrer ta sauvagerie aux humains ? Malgré la sauvagerie d’un cheval en toi, t’ont-ils apprivoisée pour que tu la mettes à leur service ? »
Si la sauvagerie d’un cheval consistait à courir, alors Teia l’avait bel et bien mise au service des humains. Elle courait, arrivait première et saluait la foule qui l’acclamait. Les fleurs, les cadeaux et les louanges étaient tous pour elle.
C’était ainsi que les choses s’étaient passées, mais elle n’avait jamais pensé servir les humains. Elle n’avait fait que courir. Teia protesta.
« Je ne les servais pas ! Les humains me payaient équitablement ! »
« Toi, oui. La plus sauvage, et donc la plus complètement apprivoisée des chevaux. Tu as dû être la seule à survivre. »
« … ! »
Mais qu’en était-il des autres femmes-bêtes chevaux de course ? Avaient-elles vraiment reçu une juste compensation ?
Ses oreilles frémirent un instant, puis la voix grave du loup lui parvint.
« Les humains apprivoisent les bêtes. Ils tuent celles qui ne le sont pas. Ils tentent de monopoliser la sauvagerie. Ils arrachent les crocs, coupent les griffes, mettent des harnais, percent les museaux. Ils retranchent la cruauté pour en faire leur propre nourriture. »
« Loup… »
« Je suis les crocs que tu as perdus. Je suis les griffes que tu as arrachées. Je suis la vaste étendue sauvage qui se dévoile quand ils nous brisent. »
Teia avait pensé que le Roi des Loups lui foncerait dessus, la langue pendante, dès qu’elle l’apercevrait. Elle s’était attendue à une créature cruelle et sauvage, dépourvue de la moindre raison.
« Je suis le Roi de la Sauvagerie. Celui qui rappelle à chacun d’entre vous la sauvagerie que vous avez perdue. »
Pourtant, le Roi des Loups que Teia avait devant elle, aussi cruel et sauvage fût-il… portait aussi de la tristesse en lui. Il ne semblait pas être une créature simplement maléfique.
« Souviens-toi de ta sauvagerie. Vous, les chevaux, êtes des bêtes faites pour courir jusqu’aux confins du monde. Vous n’êtes pas des objets destinés à porter un harnais et à remplacer les pieds des humains. »
« … Je ne pensais pas qu’on essaierait de me recruter. »
Elle ne pouvait pas l’accepter si facilement. Pourtant, elle comprenait parfaitement ce que le Roi des Loups voulait dire.
En même temps, Teia comprit instinctivement pourquoi le Roi des Loups ressemblait tant au Roi des Chiens.
Elles étaient les deux faces d’un miroir. Elles se ressemblaient, mais représentaient des choses diamétralement opposées. Le chien qui ne ferait jamais de mal aux humains et le loup qui poussait les bêtes à leur montrer leur sauvagerie se ressemblaient autant qu’elles différaient.
Peut-être que si Teia avait eu une vie un peu différente. Ou si le moment avait été autre. Si, autrefois, elle s’était retrouvée au plus bas, elle aurait peut-être été convaincue par le loup.
Mais Ende et le Roi des Chiens l’avaient menée jusque-là. Ende était une ville libre, et Teia l’aimait.
À présent, elle choisissait de se ranger du côté de la bonté.
« Peut-être. Mais maintenant, je cours pour moi. Ma sauvagerie m’appartient. »
Et surtout…
En regardant le Roi des Loups, Teia sentit son instinct s’éveiller.
« Plus que tout, j’ai envie de faire la course avec toi, Loup. »
« … Ouaf. »
La bouche du Roi des Loups s’étira en un large sourire sauvage. Sentant les émotions de leur roi, les loups se mirent à hurler. Comme s’ils chantaient le départ de leur souveraine, des centaines de loups se déployèrent dans la plaine et se préparèrent à la suivre.
Alors une ombre se dressa soudain aux côtés du Roi des Loups. Vêtue d’une robe d’un noir de jais, elle s’approcha d’elle et prit la parole.
« Fenrir. C’est un leurre… »
« Tais-toi, humain. Tu ne m’as pas apprivoisée. »
Craquement.
L’ombre apparue si soudainement éclata en une gerbe de sang. Un humain contrôlé par quelqu’un d’autre perdit la vie en un instant. Le sang maculant sa bouche, le Roi des Loups ne jeta pas un regard au cadavre et fixa Teia.
« J’accueille ta sauvagerie, Cheval. Cours. »
Ce ne fut qu’alors que Teia comprit que le Roi des Loups avait fait preuve d’égards envers elle. À présent qu’elle avait montré les crocs et libéré sa sauvagerie, le Roi des Loups était assez terrifiant pour lui donner la chair de poule. Chaque cellule de son corps lui hurlait de fuir sur-le-champ. Son cœur battant à tout rompre semblait prêt à s’enfuir sans attendre le reste de son corps.
« Dangereux. Dangereux, dangereux. Ce n’est pas une blague. Contrairement à toutes les courses que j’ai disputées jusqu’ici, si elle me rattrape cette fois… je vais vraiment mourir. »
Dans le même temps, Teia sentit une excitation de plus en plus grisante envahir son corps. Une chaleur monta en elle, et un sourire dangereux se dessina sur son visage.
Il n’y aurait ni tickets de pari, ni records, ni preuve à obtenir. Une course où seule la vie elle-même était en jeu allait commencer.
Teia expira. En se préparant pour la course à venir, elle planta fermement les pieds au sol et concentra tout le qi de son corps dans ses jambes.
Le vent de la prairie effleura la joue de Teia. La fourrure du Roi des Loups frémissait doucement. Les deux bêtes, chacune portant sa sauvagerie en elle, prirent une dernière inspiration avant le début de la chasse.
Teia murmura :
« Réglons ça, Fenrir. »
Le vent incessant s’arrêta net.
C’était le signal. Les deux bêtes s’élancèrent à pleine vitesse, chacune prenant l’autre pour cible.
Elle était sacrément rapide. J’avais voulu l’escorter jusque-là, mais elle s’était perdue dans ses pensées et était partie en courant au loin, toute seule. On aurait dit qu’elle vivait dans un monde plusieurs fois plus rapide que celui des autres.
Je pressai les gardes d’Oberli et le détachement d’hommes-bêtes d’avancer.
« Plus vite ! Nous ne pouvons pas laisser les loups barrer la route à Teia. »
« On court déjà aussi vite qu’on peut ! Comment veux-tu qu’on rattrape un cheval avec nos petites pattes de lapin ? »
Kito, la mage lapine, me répondit en haletant, puis s’arrêta brusquement. Nous nous étions éloignés du gros des troupes, et il n’y avait que des loups autour de nous. Les gardes d’Oberli étaient armés, mais ils étaient largement inférieurs aux guerriers des Obélisques et de la Faction des Bêtes.
Kito finit par comprendre la situation et demanda, tremblante :
« M-mais surtout, on ne s’est pas enfoncés beaucoup trop loin en territoire ennemi… ? »
« Exact. Et il faut aller encore plus loin. »
« Hiiii ! Les loups vont nous mordre ! Il n’y a personne pour nous aider ! »
« Nous sommes là. »
« Mais nous sommes faibles ! »
Kito poussa un cri et jeta un regard affolé autour d’elle. Un peu plus d’une centaine de gardes d’Oberli avançaient en formation ; les loups se contentaient donc de les encercler sans les attaquer. C’étaient probablement des éclaireurs, mais même des loups de ce niveau étaient des ennemis que les gardes d’Oberli devraient combattre au péril de leur vie.
Si le gros des troupes du Roi des Loups attaquait, il n’y aurait que des morts.
« Si on les attire… on ne va pas finir en repas pour les loups ? »
« Je n’ai pas l’intention de finir en repas pour les loups, mais eux nous voient certainement comme de la nourriture. »
« … Adieuuuu ! »
« Où crois-tu aller ? »
Je saisis fermement Kito par l’oreille tandis qu’elle tentait de s’enfuir. Les oreilles des lapins étaient longues : elles tenaient parfaitement dans une main. Kito agita ses quatre membres et cria :
« Ah ! Elle va s’arracher ! Elle va s’arracher tout de suiiiiite ! »
« Qu’est-ce qui te prend ? Tu es la conceptrice des pièges de la ville. Tu devrais te consacrer à sa protection. »
« Je ne veux pas consacrer ma vie à ça non plus ! Cette satanée ville… J’en ai marre des humains comme des hommes-bêtes ! »
La peur des loups y était peut-être pour quelque chose. Kito déballa sans retenue tous les griefs qu’elle avait gardés pour elle.
« Ce ne sont pas les seuls hommes-bêtes ! Moi aussi, j’en suis une ! Ils m’ignorent, m’excluent et me mettent à l’écart parce qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes-bêtes lapins ! Ils ne s’en prennent pas aux chats, parce qu’ils sont hargneux et féroces, mais les lapins sont faibles et timides, alors ils ne font que nous battre et se moquer de nous ! Ende méritait bien qu’on lui donne une leçon ! »
Les gardes d’Oberli furent déconcertés par cette confession soudaine. Kito n’en eut cure et continua de sautiller en vidant son sac.
« Les hommes-bêtes cochons, c’est pareil ! Ils m’ont encore plus maltraitée, et maintenant, quoi ? Les cochons ont été discriminés ? Alors ils vont profiter du pouvoir qu’ils n’ont jamais eu jusqu’ici ? S’ils le veulent, qu’ils fassent de moi leur reine ! C’est moi qui ai le plus souffert et qui ai été le plus blessée ! Bouhouhou ! »
« La ville te verse quand même un salaire depuis que tu as éveillé ton Arcane innée. »
« C’est vrai ! Tu sais comment j’ai éveillé mon Arcane innée ? Ces abrutis n’arrêtaient pas de poser des pièges à lapins partout ! Ils en installaient sur les chemins que j’empruntais, puis riaient, riaient en me voyant pleurer ! C’est en cherchant comment éviter les pièges que je l’ai éveillée ! »
La ville avait de sacrées choses à se reprocher. Peu importait à quel point les réactions de Kito étaient mignonnes : les pièges, c’était inadmissible. On pouvait dire qu’on taquinait une fille qui nous plaisait en la poussant un peu, mais les pièges et les collets, c’était de la chasse, non ?
« Je suis une lâche… Je suis faible et pitoyable… Pourquoi, comment, pourquoi quelqu’un comme moi devrait risquer sa vie pour protéger une ville… ? »
Kito éclata en sanglots. Il était clair qu’elle ne souhaitait pas protéger la ville. Elle n’était devenue conceptrice de pièges que pour se venger un peu. Elle prenait plaisir à mépriser en secret ceux qui l’avaient autrefois tourmentée, tout en occupant une position élevée au-dessus d’eux.
Son cœur était rempli d’un sentiment d’injustice bien plus fort que celui des hommes-bêtes cochons. Contrairement à ces derniers, les hommes-bêtes lapins, bien moins nombreux, avaient tout simplement eu moins de moyens de l’exprimer.
Mais je n’étais pas du genre à forcer les gens à faire ce qu’ils ne voulaient pas.
« Ne te méprends pas. J’essaie de créer une occasion pour que tu puisses réaliser ton souhait. »
« Snif… M-mon souhait… ? »
Le souhait de Kito était né de ce sentiment d’injustice. Elle voulait se venger, mais elle nourrissait aussi de l’ambition. Elle voulait se bâtir une position inébranlable, afin que plus personne ne puisse jamais la mépriser.
Moi — ou plutôt la régresseuse et moi — comptions lui offrir cette possibilité.
« Je ferai de toi une héroïne. »
« U-une héroïne… ? »
« Non, ça ne va pas. Tu ne tiens pas à sauver la ville, alors te traiter d’héroïne ne te motivera pas. »
Voyons… Qu’est-ce qui pourrait marcher ? Ah, j’ai une idée.
Après avoir laissé planer le doute un instant, je fis une promesse à Kito.
« Je ferai de toi une déesse. »
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