Chapitre 496
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 496 : La chute des fleurs, c’est aussi le printemps
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Nous étions apparus de but en blanc pour mettre leurs convictions à l’épreuve. Le maire Triber n’aurait jamais cru que nous étions « simplement venus poser une question ».
Avec la sagesse de l’âge, le maire Triber avait percé à jour nos véritables intentions.
« Je comprends ce que vous voulez dire. La situation à Ende évolue rapidement, et cela doit vous inquiéter. Il sera difficile de tenir tête au Roi des Loups si la ville sombre dans le chaos. »
« Ça ne m’inquiète pas tant que ça. »
« Vous venez à peine d’arriver à Ende, vous ne comprenez donc pas la situation. Je comprends. »
Le maire Triber hocha la tête et sourit malgré son visage émacié.
« J’espère néanmoins que vous nous comprendrez, nous aussi. Les hommes-bêtes porcins ont trop souffert. Si c’est ainsi qu’ils peuvent obtenir réparation, je compte m’y consacrer corps et âme. »
« En occupant Oberli par la force et en abusant de leur pouvoir ? »
« Il est difficile de parler d’abus quand ils n’avaient aucun pouvoir avant tout cela. Comme vous le savez, les hommes-bêtes porcins ont trop souffert. »
L’une des fonctions du maire d’Ende consistait à apaiser ses partenaires mécontents. Certains désapprouvaient cette pratique et parlaient de lobbying, mais le maire Triber en connaissait mieux que quiconque l’importance.
« Vous le savez sans doute déjà. La Reine Agartha, descendante des Cinq Seigneurs et dotée du pouvoir de se faire aimer de tous, voulait des esclaves capables de parler comme des humains, mais de travailler comme des bêtes, à l’instar du Roi des Bêtes. Elle a donc commis un acte tabou et donné naissance à ceux qu’on appelle les hommes-bêtes. Un tabou si terrible qu’il est même interdit d’en parler. »
Le tabou de classe trois : l’accouplement. Avant la Reine, c’était un acte interdit dont beaucoup doutaient qu’il fût seulement possible.
Le maire Triber passa avec tact les détails sous silence et poursuivit.
« Dans le royaume de la Reine, les hommes-bêtes porcins naissaient uniquement pour être mangés. Voilà pourquoi ils étaient si nombreux et pourquoi on leur confiait toutes les corvées. Tous les hommes-bêtes étaient de vils esclaves, mais les hommes-bêtes porcins étaient encore plus mal lotis que les autres. On les faisait travailler jusqu’à l’épuisement, puis on les abattait dès qu’ils ne servaient plus à rien. »
« Pourtant, les orcs ont connu une belle prospérité après la chute du Royaume des Dix Mille. Pendant un temps, ils ont même représenté une menace pour l’Empire. »
« Les bêtes que l’on mange souvent doivent être nombreuses. Les hommes-bêtes porcins, qui l’étaient, ont brièvement prospéré après la chute du Royaume des Dix Mille, mais cela n’a pas duré. Contrairement aux autres hommes-bêtes, qui ont facilement intégré la civilisation grâce à leurs talents innés, les orcs étaient devenus trop puissants et ont été écrasés sous la pression de l’Empire et des principautés. On les appelait des orcs, mais, dans les faits, c’étaient des réfugiés. C’était le cours naturel des choses. »
« Écrasés » était une façon bien polie de le dire. Aux yeux des humains, les hommes-bêtes porcins étaient la preuve d’un péché, des ennemis dangereux et des cibles toutes désignées pour la discrimination et la haine. Les humains victorieux avaient usé de tous les moyens possibles pour les faire disparaître de leur vue.
« Même manger des hommes-bêtes porcins n’est devenu tabou qu’après l’apparition de la Sainte Vierge à fourrure. Avant cela, on les chassait et on les mangeait souvent, et on publiait même des livres de recettes pour les cuisiner. C’était une époque de folie. Ils ont souffert, bien trop souffert. »
« Pourtant, grâce à la Sainte Vierge à fourrure, les choses sont équitables à présent, non ? Le passé ne justifie pas qu’on sème le trouble aujourd’hui. »
« L’équilibre était rompu dès le départ. Les humains, et même les autres hommes-bêtes, ont commis de graves péchés envers les hommes-bêtes porcins et les ont précipités dans l’abîme. Exiger qu’ils rétablissent par des moyens légaux seulement un équilibre si profondément bouleversé par des péchés irréparables, c’est d’une cruauté sans nom. Je veux rétablir l’équilibre, même de cette manière. »
« Hum. Je comprends, mais… »
Ça ne me semble pas être un très bon choix. Ça va mal tourner.
Le maire Triber vit l’inquiétude sur le visage de la régresseuse et esquissa un sourire sans joie.
« Tout va bien. C’est à moi d’en porter le fardeau. Concentrez toutes vos forces sur la défaite du Roi des Loups. Je trouverai un moyen de maintenir Ende à flot. »
« Vous avez déjà l’air à l’article de la mort. Et si vous vous effondriez de surmenage ? »
« Ha ha. Ce n’est rien pour moi… Hum. On dirait que nous avons de la visite. »
Une légère vibration se faisait sentir depuis un moment à l’extérieur du bureau. Sentant une présence, la régresseuse rengaina Chanteciel, qui avait pris le contrôle de l’espace.
À peine le sceau levé, la porte du bureau s’ouvrit à la volée et Urukpaing entra d’un pas décidé. Visiblement agité, il s’adressa au maire.
« Maire Triber. Que faisiez-vous ? J’ai frappé à la porte, mais personne ne répondait et elle ne s’ouvrait pas. Vous êtes le maire, alors qu’est-ce que… »
« Le maire discutait avec moi. »
La régresseuse répondit à sa place.
Urukpaing, qui traversait le bureau sans hésiter, se figea en apercevant la régresseuse. Effrayé, il promena son regard autour de lui.
« V-vous, qu’est-ce que vous faites ici ? »
« Quoi ? »
« Euh… Oui, c’est vrai. Vous pouviez aussi être venue voir le maire. Mais il s’est passé quelque chose d’urgent, et je dois faire mon rapport… »
« Qu’est-ce qu’il y a d’urgent ? »
« Pourquoi je vous le dirais… Non, je suppose que vous devriez le savoir. »
Parfois, avoir une nature plus proche de celle d’une bête pouvait s’avérer utile. Instinctivement intimidé, Urukpaing fit son rapport d’une voix hésitante.
« Des loups ont été repérés. Un berger qui travaillait à la périphérie d’Ende a été mordu et emporté, et l’unité de gardes a été décimée. Plus de vingt morts, et presque la moitié du troupeau a disparu. Les équipes de recherche et les gardes sont en plein chaos. Il faut agir. »
On espérait toujours que les mauvaises nouvelles n’arriveraient jamais, même quand on savait qu’elles finiraient par tomber. Le maire Triber prit la parole comme si ce qu’il avait prévu venait enfin de se produire.
« L’offensive des loups a commencé, semble-t-il. »
Le maire Triber fouilla aussitôt la pile de documents et en tira une petite feuille. Il y ajouta un jeton et une enveloppe, arrangea le tout avec soin, puis tendit l’ensemble à Urukpaing.
« Ce document indique où trouver les provisions nécessaires. Présentez le jeton et vous recevrez de quoi tenir une journée. Emportez tout cela et allez faire votre rapport à Gruel. Comme il a combattu des bêtes aux abords d’Ende, il saura proposer une solution appropriée. »
« Gruel. Tout le monde acceptera son plan. »
« Je viens aussi. Je veux aller voir. »
« V-vous devriez peut-être… »
Urukpaing n’avait manifestement aucune envie de rester dans la même pièce que la régresseuse, mais qui aurait pu l’en empêcher quand elle avait décidé de venir ? Le maire Triber vit le visage d’Urukpaing blêmir et reprit la parole.
« Urukpaing. Je crois vous avoir demandé quelque chose la dernière fois. L’avez-vous transmis à Poina, d’Orcma ? »
Urukpaing eut un bref air dégoûté, puis détourna le regard.
« …Je ne suis pas votre subordonné. Dites-le-lui vous-même. »
« Je vous le répète chaque fois que nous nous voyons : vous devez également apporter votre aide. Sans Sapien-gong, les forces de garde et de sécurité d’Ende ne sont guère plus qu’une foule désorganisée. Cela sera peut-être difficile pour Sapien, mais il devra bien le faire un jour. Nous ne pourrons pas surmonter cette crise sans la coopération de tous les habitants d’Ende. »
« Hmph. Très bien ! »
Urukpaing s’éloigna d’un pas irrité, comme si on lui avait confié une corvée. Puis, en voyant la régresseuse le suivre, il sursauta, alarmé.
Si les loups avaient envahi les environs, les choses n’allaient pas tarder à commencer. Encore fallait-il savoir s’ils pourraient tenir jusque-là. Moi aussi, je ferais mieux d’y aller.
« Azzy. Allons-y, nous aussi. »
« Ouaf ! J’arrive ! »
Je m’apprêtais à partir avec Azzy, qui venait de dire au revoir avec entrain, lorsque le maire Triber m’interpella à voix basse.
« Magicien. J’ai quelque chose à vous dire. »
« Qu’y a-t-il ? »
« Merci de l’avoir convaincue. Vous m’avez ôté un poids des épaules. Mais… »
« Mais ? »
Le maire Triber me dévisagea, l’air plein de questions.
« Croyez-vous vraiment qu’elle soit humaine ? »
« Vous n’avez pas entendu ce que j’ai dit à monsieur Shei tout à l’heure ? Vous doutez de moi ? »
« Je ne doute pas de vous. Mais, Magicien, j’ai entendu parler de ce que vous avez fait. Sous couvert de magie, vous avez soumis Orcma à de rudes épreuves. »
Non. Je n’aurais pas qualifié ça de rude. Je n’avais tué personne, et il n’y avait même pas eu beaucoup de sang versé.
« Je ne vous blâme pas. Aux yeux de quelqu’un qui cherche à vaincre le Roi des Loups, Orcma devait ressembler à une dangereuse organisation qui semait le trouble dans la ville. Pourtant, avec votre puissance, vous auriez sûrement pu arrêter Orcma par des moyens plus sûrs et plus doux. Je suis certain que quelqu’un qui a choisi “de telles méthodes” ne considère pas les hommes-bêtes porcins comme ses égaux. »
De telles méthodes ? Des menaces, de l’intimidation, du vol et du grabuge ? C’était plutôt pacifique.
Tss. Le maire ne connaissait qu’un côté de l’histoire. C’était moi qui leur offrais une véritable bonté, sans rien demander en retour.
« Alors, vous avez tort d’en être certain. Personne ne se soucie autant d’eux que moi. Même vous, vous n’avez soutenu Orcma qu’en secret, tout en coordonnant vos efforts avec eux. Vous n’avez jamais envisagé de mettre Ende sens dessus dessous. »
Le maire Triber inspira brusquement en m’entendant révéler ce secret avec autant de désinvolture. Il me fixa, stupéfait, avant de demander avec peine :
« …Comment l’avez-vous su ? »
« Le Roi des Chiens est apparu. Nous avons décidé d’affronter le Roi des Loups. Gruel arrive. Orcma était au courant de notre conversation confidentielle à Oberli. Comment Orcma, qui ne peut même pas mettre les pieds à Oberli, aurait-elle pu connaître ses secrets ? Quelqu’un à Oberli a dû les renseigner. »
J’avais lu les pensées du maire. Dès le début, le maire Triber avait secrètement organisé une aide sociale pour les hommes-bêtes porcins. Il fallait garder cela caché, car une aide sociale officielle aurait pu, à elle seule, semer la discorde.
« Mais qui aurait transmis en secret des informations confidentielles à ces vils hommes-bêtes porcins, qui ne pouvaient même pas manger ? Je n’arrivais pas à comprendre. Puis, aujourd’hui, je vous ai entendu parler de rétablir l’équilibre et j’ai compris. C’était vous, ou quelqu’un qui agissait sur vos ordres. »
J’avais lu leurs pensées : celles du maire Triber, mais aussi celles d’un ancien d’Orcma. C’est ainsi que j’avais appris qu’ils s’étaient alliés.
Bien qu’il ne fût pas reconnu comme humain, Triber était un noble de principauté de très haut rang, qui occupait la fonction de maire d’Ende. Et les hommes-bêtes porcins n’allaient pas laisser le maire en place sous prétexte qu’il leur était utile. Pas des hommes-bêtes porcins aussi stupides qu’eux. Ils auraient dû destituer le maire Triber ou le placer sous surveillance.
« Ça… »
« Tout va bien. Je suis bon avec tous les humains. Je voulais exaucer le souhait des hommes-bêtes porcins, mais aussi le vôtre. Alors, qu’en pensez-vous ? Êtes-vous satisfait de ce qu’est devenue Ende ? »
Ce n’était probablement pas aussi beau que le maire l’avait espéré. Et le changement n’avait pas été aussi progressif qu’il l’aurait voulu. Malgré tout, ce spectacle était bel et bien l’un des résultats auxquels aspirait le maire Triber.
Pourtant, même son souhait réalisé, le maire Triber restait inquiet.
« …Le moment est mal choisi. Le Roi des Loups arrive. »
« Non. C’est le meilleur moment possible. Une forte pression extérieure renforce l’unité intérieure. Vous vouliez vous aussi que tout le monde s’unisse, c’est pour cela que vous avez donné à Orcma des informations sur le Roi des Loups, n’est-ce pas ? »
« Les hommes-bêtes porcins manquent d’expérience dans la gestion d’une ville. C’est trop difficile pour eux. »
« Plus la tâche est difficile, plus vite l’équilibre pourra être rétabli. Ce ne sera peut-être pas légal, mais qu’en pensez-vous ? Gruel et monsieur Shei sont là. Il suffit que les hommes-bêtes porcins surmontent cette crise avec leur aide pour pouvoir enfin revendiquer leur place avec fierté. »
« Mais… »
« Vous êtes inquiet, pas vrai ? »
Je savais pourquoi le maire continuait à parler. Avec un sourire, j’appuyai là où ça faisait mal.
« Vous ne leur faites pas confiance, pas vrai ? Vous ne pensez pas qu’ils en soient capables. Incompétents, bruyants, facilement distraits, sans persévérance, pleins de complexes de persécution inutiles et incapables d’écouter. Voilà ce que sont les hommes-bêtes porcins à vos yeux, n’est-ce pas ? Du moins, pour l’instant. »
Les gens ne voulaient pas de la réalité. Ils se tenaient toujours sur la marche en dessous d’eux et regardaient vers le haut. Seuls ceux qui avaient soif aspiraient à boire. Seuls les affamés voulaient leur pain quotidien. Seuls ceux qu’on avait enterrés sous terre souhaitaient remonter à la surface.
Le maire Triber croyait que tous étaient égaux et souhaitait qu’ils le deviennent.
Parce que la réalité que le maire connaissait ne ressemblait pas à cela.
« Voilà tout ce que vous êtes. Vous pensez que les hommes-bêtes porcins ont besoin d’une échelle parce qu’ils pourraient un jour devenir égaux, mais ils n’y sont pas encore. Enfin, je comprends cette conviction. Les hommes-bêtes porcins sont aussi des humains, alors ce serait bien qu’ils deviennent égaux. »
Des souhaits naissaient de là. Ils poussaient les gens à combler le fossé entre leurs convictions et la réalité. C’était le souhait du maire Triber qui le faisait avancer.
Je n’avais fait qu’y répondre de bon gré. Qu’il s’agisse d’hommes-bêtes ou d’humains, tous les souhaits étaient précieux.
« Contrairement à vous, je le pense vraiment. Personne ne s’étonne que le soleil se soit levé à l’est aujourd’hui ; de même, il est si naturel que les hommes soient des hommes-bêtes porcins qu’il n’y a même pas besoin de le dire à voix haute. »
Après avoir lâché ça tout à coup, j’inclinai la tête, intrigué par la nuance qui avait légèrement changé. Qu’est-ce que c’était ? C’était clairement la même chose, alors qu’est-ce qui avait changé ? Ah.
« Non, devrais-je dire que les hommes-bêtes porcins sont aussi des humains ? Enfin, peu importe. L’ordre n’a aucune importance. Ça signifie qu’ils sont pareils. »
J’acquiesçai.
Je hochai exagérément la tête de haut en bas, puis m’éloignai avec un sourire, laissant le maire Triber me regarder, les yeux écarquillés.
Notes :
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