Chapitre 490
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 490 : Le printemps d’Ende – 3
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Les hommes-porcs défilaient, pancartes à la main, en criant à pleins poumons, laissant la régressée perplexe. D’abord par leur nombre, puis par ce qu’ils faisaient. Après avoir lu les pancartes, elle revint aussitôt à mes côtés.
« Qu’est-ce que c’est que ça ?! »
Je répondis calmement.
« Une manifestation pacifique. »
« Une manifestation pacifique ? »
« Oui. Ils n’ont pas d’armes. Ils défilent avec des pancartes et crient. Quoi de plus pacifique ? »
« Ouaf ! »
Les gens autour de nous marmonnèrent, perplexes ou mécontents, mais personne ne s’emporta vraiment. Comme il n’y avait pas de bagarre, Azzy semblait elle aussi détendue.
Une personne, toutefois, paraissait profondément troublée : la régressée.
« Pourquoi maintenant, alors que le Roi des Loups est sur le point d’attaquer ? »
« Ce n’est pas justement pour ça qu’ils manifestent ? Ende ferait mieux de n’avoir aucune distraction au moment d’affronter le Roi des Loups. La ville est aux abois, c’est donc le moment idéal. »
« C’est inattendu. C’est ça qui me déstabilise. »
Du point de vue de la régressée, il y avait vraiment de quoi être perplexe. Elle fronça les sourcils, se gratta la nuque et marmonna :
« Franchement, on pourrait se battre sans eux. À part Gruel, les hommes-porcs ne servent pas à grand-chose. »
Malgré tout, mieux valait toujours avoir davantage d’alliés. Même s’ils ne m’étaient d’aucune utilité immédiate, c’était préférable à les laisser rejoindre le camp adverse.
« Mais ce sera problématique s’ils mettent trop de pagaille. Au moindre pépin, Gruel et les autres hommes-bêtes se sépareront. Si on s’y prend mal et que les hommes-porcs s’allient aux loups-garous, on aura des ennuis. Réglons ça. »
Ayant pris sa décision, la régressée dégaina Jizan et Chanteciel, puis s’avança d’un pas décidé. Comme je ne pouvais lire ses pensées qu’au tout dernier moment, je m’empressai de lui saisir l’épaule.
« Tu m’as fait peur ! Pourquoi ?! »
« Pourquoi ? Comment comptes-tu régler ça, exactement ? »
« On leur montre un peu de force et on leur dit de partir. »
« Tu vas réprimer une manifestation pacifique par la force ? Ça ne fera qu’aggraver la réaction ! »
Ce n’était pas comme si la régressée l’ignorait. Elle était simplement obnubilée par l’idée de régler cette situation.
« Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On les laisse semer le trouble toute la journée ? »
« Même si on compte leur planter un couteau dans le dos plus tard, pour l’instant, on devrait leur promettre des avantages, les amadouer et les renvoyer chez eux ! »
« … Leur planter un couteau dans le dos ? »
« Bien sûr. C’est le moyen le plus simple de nous sortir de là, non ? On gagne du temps d’abord, et on réfléchit ensuite à la suite. »
Faire semblant d’accepter les exigences de l’autre camp, traîner en longueur et repousser le problème : c’était la base de la politique. Plus la situation était urgente, plus cette tactique était efficace.
… Tu arrives à dire ça aussi ouvertement. Quel lâche.
Lâche ? Eux aussi se conduisent comme des lâches ! Ende est en crise, alors ils prennent la ville en otage et nous menacent ! La politique est lâche par nature !
Mais tu as raison. Les réprimer par la force nous causerait aussi des problèmes.
« Très bien. On fait quoi ? »
« Pourquoi tu me demandes ça ? C’est Oberli qui doit leur promettre des avantages. Shei, va à Oberli et ramène des gens capables de négocier. »
« Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Moi ? Je suis censé faire quelque chose, moi aussi ? »
« Bien sûr que oui ! Ne fais pas comme si ça ne te concernait pas ! C’est toi et Azzy qui devez affronter le Roi des Loups ! »
Azzy et moi échangeâmes un regard, puis penchâmes la tête. C’était vrai, mais quand même. Les affaires de la ville suivaient leur cours, que ça me plaise ou non, ce qui était gênant. À vrai dire, ils ne se battaient pas pour aider Azzy et moi. Ils se battaient pour eux-mêmes. Bien sûr, ça m’arrangeait.
Compliqué. Tellement compliqué.
« D’accord. Je dois juste calmer les esprits pour le moment, c’est ça ? »
« Tu peux faire ça ? »
« Il y a plein de façons de s’y prendre. Reste à choisir laquelle. »
Je remontai mon col et baissai ma capuche. À Ende, même des vêtements suspects passaient pour un simple choix vestimentaire. En m’avançant vers la foule compacte, je fis signe à la régressée.
« Va à Oberli et ramène des gens avec toi, Shei. Je vais disperser les manifestants. »
« Vraiment ? Tu peux faire ça ? »
« Tu m’as demandé de m’en charger, et maintenant que je dis que je vais le faire, tu me demandes si j’en suis capable ? Tu as une double personnalité ? »
Je ne lui fais pas confiance, mais je suis curieuse de voir comment il va régler ça. Le Roi de l’Humanité a-t-il un moyen de s’occuper de cette situation ?
Ce n’était pas parce que j’étais le Roi de l’Humanité. Moi aussi, j’étais simplement curieux. Cette situation pouvait-elle être résolue ou non ?
Une marche était un puissant courant. Dans son sillage, un autre chemin se formait. Le défilé des manifestants d’Orcma avait fait naître de longs murs de spectateurs de part et d’autre, composés de citoyens d’Ende qui observaient avec intérêt la manifestation des hommes-bêtes. Que cet intérêt soit positif ou négatif, je l’ignorais.
Je me glissai dans cette foule.
Une marche avait un objectif, généralement situé en hauteur. Naturellement, les manifestants d’Orcma se dirigeaient vers Oberli.
« Il ne s’agit pas de notre mode de vie. Pour les porcs, il s’agit d’être ébouillantés ! »
« Les hommes-bêtes sont des gens, eux aussi ! »
« Donnez-nous le droit de marcher la tête haute ! »
Comme s’ils cherchaient à vider leur sac après avoir accumulé des griefs jusqu’à ce jour, les hommes-porcs d’Orcma défilaient en s’époumonant. Des vagues de pancartes oscillaient, couvertes de slogans répétés encore et encore. Les mots, tracés en noir et en rouge, exposaient tous leurs doléances.
On pouvait contester bon nombre de ces revendications, mais personne ne pouvait nier la véracité des mots inscrits sur ces pancartes. Forts de cette légitimité, ils continuaient leur marche sous le regard attentif des citoyens d’Ende.
« Chef de la sécurité, qu’est-ce qu’on fait ? »
« À ton avis ? Ils ont l’air de vouloir s’arrêter ? »
« Pas du tout ! »
« Bon sang. Repliez-vous pour l’instant ! »
La force de sécurité qui leur faisait face recula à contrecœur devant leur élan. À Ende, elle n’était guère plus qu’une bande de coursiers chargés de régler les différends. Elle n’avait ni la force ni l’autorité nécessaires pour gérer une affaire d’une telle ampleur.
« Il faut faire venir les Obélisques ! Qu’est-il arrivé à la personne qu’on a envoyée tout à l’heure ?! »
« Eh bien, la plupart des Obélisques sont absents ! »
Les Obélisques étaient partis rencontrer Gruel et la Faction des Bêtes. Il ne restait personne pour arrêter les manifestants d’Orcma.
Tandis que la force de sécurité, repoussée jusqu’au pied de la colline qui menait à Oberli, se demandait quoi faire, un messager lui apporta une nouvelle bienvenue.
« Ce n’est pas un Obélisque, mais quelqu’un est arrivé d’Oberli ! »
« Qui ? »
« Le duc Erectus, un humain reconnu ! »
« Ah, vraiment ? »
Le visage du chef de la sécurité s’illumina.
Un humain reconnu comptait parmi les plus hauts dignitaires d’Oberli : un puissant personnage de noble naissance, issu du duché. Le duc Erectus, en particulier, dirigeait le Département de la chaleur, qui approvisionnait la ville en charbon de bois, en charbon et en fourneaux arcaniques. Il tenait les intérêts de la ville entre ses mains.
Le duc Erectus avait le pouvoir de régler la situation. Rien que cette certitude soulagea le chef de la sécurité, qui s’écria :
« Apportez le haut-parleur ! Toi, escorte le duc Erectus, et toi, préviens les représentants des hommes-porcs ! Un humain reconnu est venu écouter leurs revendications ! »
Le chef de la sécurité maudissait chaque jour les puissants qui le malmenaient, mais lorsqu’un incident échappait à son contrôle, il ne pouvait rêver mieux que de voir l’un d’eux se présenter. Il s’empressa d’accueillir le duc Erectus.
« Inutile. »
« Pardon ? »
« Pas besoin de les appeler. Je ne suis pas venu les écouter. Je suis venu leur parler. »
Mais le chef de la sécurité n’était que le chef de la sécurité d’Ende. Il ignorait quel genre d’homme était le duc Erectus.
Le duc Erectus prit le haut-parleur sans même se présenter. Il ne chercha pas à attirer l’attention des manifestants.
Il se contenta de parler d’un ton irrité.
« Qu’est-ce qui vous mécontente, au juste ? Qu’attendez-vous de nous ? »
Escorté par les Obélisques et ses accompagnateurs, le duc Erectus s’avança avec assurance et fronça les sourcils en lisant les pancartes. Après avoir parcouru les slogans qui décrivaient les griefs et les problèmes des hommes-porcs, il pencha la tête.
« C’est bien écrit. Vous connaissez votre place, au moins. Alors pourquoi ? Vous la connaissez, mais voilà que vous voulez la dépasser ? »
Les manifestants d’Orcma reconnurent l’humain reconnu qui se tenait devant eux. Eux qui n’avaient pas prêté la moindre attention aux agents de sécurité marquèrent une brève pause devant un humain reconnu.
Le duc Erectus était un personnage plus important que prévu, mais ils s’étaient attendus à ce que quelqu’un finisse par se montrer. Le porc qui menait la manifestation s’avança et prit la parole.
« Duc Erectus ! Nous… »
« C’est moi qui parle ! Ne m’interrompez pas ! »
Le duc Erectus n’était pas venu discuter. Sans laisser le manifestant poursuivre, il hurla dans le haut-parleur afin que tout le monde l’entende.
« Que voulez-vous qu’on fasse de vous ? Vous êtes trop lents pour servir de livreurs. Devrait-on vous confier le toilettage alors que votre poil est court et rêche ? Vous avez moins de force et d’endurance que le bétail, et tout ce que vous savez faire, c’est réclamer ?! »
L’autre camp n’avait manifestement aucune intention d’écouter, mais c’était tout de même l’occasion de faire entendre la voix d’Orcma à Oberli. Profitant d’une pause dans les cris, le porc qui menait la manifestation exposa désespérément leur point de vue.
« Ce n’est pas ce qu’on dit ! On subit des discriminations même dans des domaines qui n’ont rien à voir avec ça ! Il suffit de regarder Oberli. Aucun homme-porc n’est jamais devenu chef de clan ! »
« Si vous étiez aussi capables, il y en aurait au moins un parmi vous à Oberli ! Quelqu’un comme Gruel aurait été invité, même s’il n’avait pas voulu venir ! Vous n’avez même pas ça pour vous ! »
Gruel. Son nom revenait encore. La gloire des hommes-porcs, si souvent invoquée pour les rabaisser. Quelques orcs se hérissèrent et lancèrent des jurons, la voix étouffée par un sentiment d’infériorité grandissant, mais leurs cris désunis se dispersèrent en un vacarme sans effet.
Lis ant leur sentiment d’échec, le duc Erectus ricana et s’approcha.
« Au moins, les autres hommes-bêtes d’Oberli ont des qualités dont ils peuvent se vanter ! Votre seule qualité, c’est d’être délicieux ! »
Le silence tomba sur les rues animées d’Ende.
Comme si le monde s’était soudain figé. Même le vent ardent semblait retenir son souffle, et une pensée terrifiante s’imposa à tous.
Ende était une ville d’hommes-bêtes. Une vérité dérangeante que tout le monde connaissait et à laquelle chacun était mêlé.
C’était pour cela que cette vérité constituait un tabou évident, qu’il ne fallait jamais prononcer à voix haute. Pourtant, elle venait de sortir de la bouche d’un humain reconnu.
Le duc Erectus poursuivit sans se soucier de leur réaction.
« Ah, mais même ça, vous ne l’avez plus, pas vrai ? La Sainte Vierge a eu pitié de vous et vous a acceptés, vous aussi. Vous devriez être reconnaissants d’avoir perdu jusqu’à votre seul atout, au lieu de venir geindre ici ! »
Pour tirer parti de leur qualité, la seule solution était de les tuer et de les manger. Ils auraient dû se réjouir d’avoir échappé à ce sort.
Même le porc qui avait mené la manifestation se hérissa de colère et se mit à trembler de tout son corps en entendant ces mots.
« Vous… cruel… »
« Cruel ? Tu crois que ce mot a le même sens quand il sort de ton groin ? Je suis un humain reconnu. Je ne suis pas comme vous ! »
Le duc Erectus parlait et se comportait de façon brutale et désinvolte. Il était pourtant difficile de dire qu’il manquait de savoir-vivre. Quand il avait affaire à des humains comme la régressée ou Sapien, il écoutait à sa manière leurs opinions. Il avait les compétences nécessaires pour diriger le Département de la chaleur et n’était pas stupide.
Et pourtant, le duc Erectus ne cessait d’injurier les hommes-bêtes.
Car, à ses yeux, les hommes-bêtes n’étaient vraiment pas humains.
« Le mot “cruel” ne s’emploie que pour les humains ! Vous, les bêtes engendrées dans le ventre de la Reine ! »
* * *
Il y a longtemps, très longtemps. Dans un passé lointain.
Agartha, reine du Royaume des Dix Mille, méditait devant un porc.
Les porcs grandissaient vite et mangeaient de tout. Surtout, c’étaient des bêtes d’élevage très savoureuses. Leur viande tendre et grasse était délicieuse, quelle que soit la façon de la cuisiner. Agartha, qui avait goûté elle-même des centaines de recettes, claqua la langue avec regret.
Les porcs étaient délicieux.
Mais inutiles.
La contrée était déjà une terre désolée, où l’eau et la nourriture manquaient. La situation aurait peut-être été différente s’ils avaient pu cultiver la plaine d’Enger, mais l’humanité n’était pas encore assez prospère pour cela. Pour élever des porcs sur les terres d’Agartha, il fallait que les gens renoncent à leur propre nourriture.
Ils étaient difficiles à manipuler, ne servaient à rien et ne pouvaient pas travailler correctement. Comparés aux bovins, aux moutons, aux chevaux ou aux chiens, ils leur étaient largement inférieurs. Certains prêtres avaient déjà commencé à prêcher qu’il fallait interdire leur élevage et leur consommation.
Ne serait-il pas merveilleux d’avoir des bêtes qui travaillent comme des humains tout en produisant une viande délicieuse ?
Tandis qu’Agartha marmonnait dans sa barbe, une idée lui vint soudain. Elle était si pure qu’elle en devenait démoniaque : une méthode qui commettait des dizaines de péchés d’un seul coup.
Elle n’avait qu’un seul défaut.
Agartha avait le pouvoir de la mettre en œuvre.
Peut-être en allait-il autrement aujourd’hui, mais à l’origine…
Les hommes-bêtes n’étaient pas humains.
Ils n’étaient que du bétail légèrement amélioré.
Notes :
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