Chapitre 484
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 484 : Je ne règne ni ne gouverne
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Depuis que nous avions décidé de partager le Manhan Quanxi de la régresseuse, nous en avions tiré d’innombrables avantages. Ça ne coûtait rien, les plats étaient forcément délicieux et le menu, varié.
Le léger inconvénient de ne pouvoir prendre qu’une bouchée à la fois finissait même par ressembler à un avantage, puisqu’il nous permettait de goûter à tant de plats.
Il y avait tout de même un problème.
Un problème assez grave pour l’emporter sur tous ces avantages.
« Hughes. »
« Oui ? »
« Tu connais le dicton : “Qui ne travaille pas ne mange pas” ? »
Les remontrances de la régresseuse. Voilà le problème.
J’avalai ma bouchée. La salade fraîche, assaisonnée de vinaigre de cédrat, me pesait dans l’estomac comme du plomb. J’observai attentivement l’expression de Shei, puis cherchai une excuse.
« Tout s’est bien terminé. »
« Comment ça, bien terminé ? C’est exactement comme ça que les choses auraient dû se passer depuis le début. »
Dit comme ça, on croirait que j’en sais trop sur l’avenir. Je devrais peut-être reformuler un peu.
« De toute façon, qu’on le veuille ou non, il nous faudra combattre le Roi des Loups. Peu importe qu’un fonctionnaire sème la pagaille. »
« Si ça ne change rien, alors où est le problème ? »
« Un fonctionnaire n’aurait jamais dû semer la pagaille ! Je t’ai emmené avec moi pour empêcher ce genre de choses ! »
Je comprenais mieux pourquoi les enfants adultes ne voulaient pas partager la table de leurs parents. À quoi bon servir un bon repas s’il restait sur l’estomac ?
« Il s’en prenait ouvertement à Azzy, et tu n’as rien fait ! Tu aurais au moins dû veiller sur elle ! »
« J’ai veillé sur elle. Et je ne m’attendais pas à ce que cet homme perde la tête. »
« Donc, dès qu’un imprévu se produit, tu es incapable de faire quoi que ce soit ? Comment veux-tu que je te confie quoi que ce soit ? »
« Pfiou… Tu sais vraiment faire la morale. »
« Faire la morale ? »
À bout, je reposai mes couverts d’un coup sec et me levai. Moi aussi, j’avais ma fierté. Une bête avait beau être d’un naturel placide — non, justement parce que j’étais une bête —, je supportais mal les critiques.
« Tu ne fais que me gronder et me critiquer ! Chaque jour, je dois surveiller ton humeur au point de ne même plus pouvoir avaler quoi que ce soit ! »
« Chef de famille ou pas, c’est moi qui fais tout le travail. »
« Et tu as fait quoi, exactement ? Après toutes tes initiatives inutiles, tu prends la grosse tête juste parce qu’une fois, les choses ont bien tourné ! »
« Quand est-ce que j’ai fait quelque chose d’inutile ? »
« Pour commencer, tu as prétendu ignorer l’avenir alors que tu le connaissais, tout comme la Sainte Vierge ! Ensuite, tu as essayé d’en tirer profit en faisant l’innocent ! Dis-moi franchement : tu avais vu l’avenir, cette fois aussi, pas vrai ?! »
Touchée en plein dans le mille, la régresseuse trouva une excuse avec des réflexes dignes de la Frontière d’inversion céleste.
« J-je ne suis pas la Sainte Vierge. Je suis un homme, tu te souviens ? »
« Quoi ? »
J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ? Mais si je reste une femme, les gens vont me soupçonner d’être la Sainte Vierge, et ce serait fâcheux. Tyrkanzyaka aussi est devenue hostile dès qu’elle a appris que j’étais une femme.
Tu continues à entretenir ce mensonge ? Tyr ne l’a pas découvert ? J’étais inconscient quand nous nous sommes séparés dans les Petits États, mais, à en juger par les souvenirs de Tyr, elle te prenait pour la Sainte Vierge.
… Hughes n’était pas là, il ne peut pas savoir, si ? C’est forcément ça ! Il n’a pas l’air d’avoir remarqué mon genre, jusqu’à présent !
Pourquoi y aurais-je prêté attention… ? Enfin, peu importe. Si elle le voulait, je la traiterais comme un homme. C’était drôle qu’elle s’imagine que le Roi de l’Humanité ne pouvait pas distinguer le sexe d’un humain, mais soit.
« Maintenant, moi non plus, je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. La seule chose dont je suis sûre, c’est que le Roi du Péché apparaîtra et que le monde s’achèvera. Empêcher le Roi des Loups d’agir n’a rien à voir avec une vision de l’avenir. C’est juste une mesure de précaution. Les loups sont trop puissants, alors j’essaie de rassembler des forces de partout. Tu en faisais partie, mais… »
Une fois son histoire au point, la régresseuse me regarda et poussa un profond soupir.
« Je ne pensais pas que tu serais aussi faible et inutile… Enfin, ce n’est pas grave. Je te considérerai comme un lot avec Azzy. »
« Quoi ? Un lot avec Azzy ? »
Bon. Je l’admettais. J’étais faible. Même si j’avais peu à peu repris des forces au cours de notre voyage, je faisais pâle figure face aux véritables monstres.
Une régresseuse ? Quelle régresseuse ? Même Welshi, le chien de garde d’un noble d’Ende, était aussi forte que moi, voire davantage.
Mais là, c’était exagéré ! Me mettre dans le même lot qu’un chien ?
« Azzy n’est rien de plus qu’un chien de compagnie ! Elle est encore pire que moi pour manger et dormir ! »
« Ouaf ? Moi ? »
« Azzy reste le Roi des Chiens, alors elle peut gagner les faveurs des hommes-bêtes canins. Elle combattra aussi le Roi des Loups. Et puis, c’est un chien, alors ce n’est pas grave si elle paresse. »
« Ouaf ouaf ? Pourquoi tout à coup ? »
« Si le Sanctuaire ne m’en avait pas empêché, j’aurais moi aussi guidé l’humanité ! Si on ne m’avait pas volé mes pouvoirs, j’aurais mis un simple loup au tapis d’un seul coup ! À bien y réfléchir, le Roi de l’Humanité affaibli qui s’efforce de tenir sa promesse, c’est encore plus noble, non ? Tu devrais m’être plus reconnaissante ! »
« Ouaf ouaf ouaf ! Merci ! »
« Tu t’efforces de faire quoi, au juste ? Tu ne fais aucun effort ! Qu’est-ce que tu as fait depuis qu’on est ici ? »
« Ouaf… ? »
Azzy. Pourquoi penchais-tu la tête ? Tu avais plus besoin de moi que n’importe qui, et tu avais pourtant l’air de te dire : Maintenant qu’il le dit, il n’a pas tort.
Franchement, tous les deux… Est-ce qu’à leurs yeux, je n’étais plus qu’un parasite ?
Très bien. Si c’était ce qu’elles voulaient, je travaillerais. Ce n’était pas que j’en étais incapable. Je n’avais simplement rien fait !
« Ouf. Shei, tu veux que je fasse quelque chose ? Pour de vrai ? »
« Bien sûr. Fais quelque chose, n’importe quoi. Tu n’es pas le Roi de l’Humanité ? »
« D’accord. Attends ici. Je reviendrai avec des résultats. »
Ce serait pénible et épuisant, mais ça ne pouvait pas être pire que de passer mes journées à mendier des restes et à surveiller l’humeur de quelqu’un. J’enfilai mon manteau et me préparai à partir.
Alors que je sortais, la régresseuse me suivit et demanda :
« Il commence à faire sombre. »
« Il y a du travail même quand il fait nuit. »
« Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Je te le dirai quand ce sera fait. »
« Tu veux de l’aide ? »
« Pas besoin. Je m’en occuperai tout seul. »
« Vraiment ? Alors vas-y. Si ça se passe bien, je te féliciterai. »
« Me féliciter ? À ce moment-là, tu regretteras peut-être tes paroles et me supplieras de te pardonner. Et je ne suis pas sûr de te pardonner. »
Je rabattis ma capuche, rassemblai les cartes qu’il me restait et sortis sur un coup de tête. Dès que je mis le pied dans la cour, le vent froid me caressa les joues.
Soudain, je n’eus plus envie de partir. Je me demandai si elle n’allait pas me retenir, même à présent, mais…
Je me demande ce qu’il va faire. Je devrais peut-être le suivre ?
Tu pensais déjà à me suivre avant même de songer à me retenir ? Sérieusement.
Non. Il m’a repérée quand je le suivais dans l’Abîme. Je ne vais pas lui donner un prétexte alors qu’il essaie de travailler. Je le laisserai faire ce qu’il veut.
Malheureusement, la régresseuse n’avait pas la moindre intention de me retenir ou de m’arrêter.
J’étais parti avec tant d’assurance que je ne pouvais plus faire demi-tour. Laissant derrière moi le manoir aux fenêtres chaleureusement éclairées, j’ouvris le portail de la cour et m’enfonçai dans les ténèbres glacées d’Ende.
Avec le recul, c’était étrange.
Les Rois des Bêtes étaient puissants, mais pas invincibles. C’étaient des êtres conceptuels, suffisamment forts et influents pour représenter une espèce. Ils n’avaient rien à voir avec une loi de la nature ou un dieu.
Azzy était forte, mais elle n’arrivait pas à la cheville des Six Généraux. Nabi avait gémi après que Tyr l’avait frappée une seule fois. Même avec toute leur expérience du combat, des êtres si différents des humains ne pouvaient se battre qu’aussi bien qu’une bête isolée qui saccageait une cour.
Pourtant, la régresseuse avait décrit le Roi des Loups comme une sorte de catastrophe. Quelle que soit la taille d’une meute, elle ne pouvait rivaliser avec la société humaine. Pour y parvenir, il faudrait que toutes les espèces s’unissent. Mais les loups pouvaient-ils réussir là où même les humains avaient échoué ?
Je n’arrivais pas du tout à comprendre pourquoi.
Aujourd’hui, après avoir lu les pensées de plusieurs personnes à Oberli, j’en avais appris un peu plus.
« Snif ! Aujourd’hui, j’ai donné une bonne leçon à deux salauds qui avaient mangé du porc. Maintenant, chaque fois qu’ils mordront dans un morceau de viande, leurs incisives branlantes leur compliqueront la tâche ! »
Le problème ne venait donc pas des loups.
Tout en bas d’Ende, une ville où se mêlaient toutes sortes de choses, se trouvait un endroit qui ressemblait aux entrailles de la cité : on y filtrait encore et encore les eaux usées de la ville pour en récupérer tout ce qui pouvait servir.
Les humains seraient vite tombés malades et morts dans un endroit pareil, mais des hommes-bêtes porcins s’étaient rassemblés autour d’un feu de camp et fanfaronnaient en ricanant des exploits du jour.
« Hé, c’est tout ? Moi, j’ai barbouillé de merde toute une boucherie. La sale gueule du boucher a rougi quand il s’est mis à hurler ! Il a dit qu’il allait m’arracher les tripes et les enduire de merde, lui aussi ! Puhahaha ! Mange ta merde ! Je lui ai dit que s’il voulait le faire, autant qu’il en étale aussi dans la salle de maturation ! »
« Ces gens-là ne savent que remuer la bouche ! Ils croient que parler résout tout ! J’ai saccagé un restaurant, une fois, et qu’est-ce qu’ils ont dit ? Qu’ils ne partageraient plus jamais la moindre bouchée avec des hommes-bêtes porcins ! »
« Depuis quand nous ont-ils partagé quoi que ce soit ? Tout ce qu’ils nous ont donné, c’est une bouchée d’insultes dégueulasses ! »
« On verra bien qui l’emporte si on continue à se battre dans la boue. On est nés dans la boue, alors on n’a rien à craindre ! »
« Mais ce comportement n’est-il pas trop mesquin pour parler de combat dans la boue ? Ce n’est même pas du terrorisme. C’est juste une petite farce. »
Les hommes-bêtes porcins qui partageaient dans l’obscurité leur plaisir vulgaire et visqueux ne me remarquèrent pas tout de suite.
« Même faire l’idiot devient un art quand on s’y donne à fond ! On montre à ces crétins de la ville jusqu’où on est prêts à aller ! »
« Si vous voulez vous faire connaître, il faudrait répandre la nouvelle plus loin. Si vous criez et vous disputez dans un trou pareil, tout ce que vous entendrez, c’est votre écho. »
« Qui est là ? Qui gâche l’ambiance depuis tout à l’heure ?! »
Les grandes gueules cherchèrent d’où venait la voix.
Ils n’eurent pas à chercher longtemps. J’étais assis juste à côté d’eux et leur faisais signe de la main.
« Bonsoir. »
« Toi… ! »
Celui qui m’avait poignardé.
Bien sûr qu’ils me reconnurent. Même des hommes-bêtes porcins n’étaient pas assez idiots pour oublier quelqu’un qu’ils avaient poignardé deux jours plus tôt, à moins de poignarder beaucoup de monde.
« Espèce de salaud… ! »
Alors qu’ils glissaient la main sous leurs vêtements pour en sortir un couteau, je frappai violemment leur poche. Ils saisirent mal le couteau et se coupèrent la main. L’homme-bête porcin poussa un cri et se roula par terre.
« Attrapez-le ! »
Plusieurs hommes-bêtes porcins se ruèrent sur moi de toutes parts, sans doute pour m’accabler sous le nombre. Au moins cinq intentions s’entremêlaient dans un joyeux chaos.
Une attaque maladroite de faibles qui ne savaient même pas où leur propre corps allait les mener.
Autrefois, j’aurais eu du mal à m’en sortir. Mais ce n’était plus le cas. Je fis claquer ma manche et tirai la carte du Dieu démoniaque.
Dix de pique, Ego de Gaïa.
Je ne pouvais ni déformer la terre ni provoquer de séismes grâce à la magie terrestre, mais je pouvais creuser des sillons. Le sol sous les hommes-bêtes porcins se hérissa soudain de bosses irrégulières.
Ceux qui avaient chargé sans regarder où ils mettaient les pieds trébuchèrent ou s’empêtrèrent dans les sillons et tombèrent.
Leurs visages se heurtèrent, l’un se débattit tandis qu’un autre lui tombait dessus. Je poussai et tirai les assaillants pour les empiler bien proprement. Après avoir frappé celui qui se trouvait tout en haut, je vis le dernier foncer sur moi par-derrière.
« Crève ! »
Il abattit son poignard acéré sans hésiter. Ce n’était pas tant qu’il n’avait aucun scrupule à tuer quelqu’un ; il n’y pensait tout simplement pas.
Il était trop occupé à déverser toute sa haine sur moi, juste devant lui.
Même maniée par un idiot, une lame restait dangereuse. Je collai une carte à ma paume et bloquai le poignard.
L’homme-bête porcin dut croire que la carte était ridicule, car il mit encore plus de force dans son coup, comme s’il voulait me transpercer la main en même temps qu’elle.
Mais alors…
« Tada ! »
Comme si la carte l’avait avalée, la lame acérée se dispersa en cartes, ne laissant que la poignée. L’homme-bête porcin contempla, ébahi, les cartes qui voletaient dans les airs.
« Q-quoi ? Des cartes ? »
« Voilà qui ressemble un peu plus à de la magie. »
Le combat était bien plus facile, maintenant que j’avais davantage de cartes à utiliser. De la magie de combat pratique, peut-être ?
J’aplatis le nez du salaud sans défense d’un coup de poing. Tandis qu’il tombait en saignant, je posai le pied sur lui et regardai autour de moi.
Ils étaient un peu plus coriaces parce qu’ils étaient des hommes-bêtes porcins, mais ça restait de simples voyous de ruelle. Il n’y avait rien d’impressionnant à les maîtriser.
Je baissai les yeux vers l’homme-bête porcin qui avait perdu tout courage et pris la parole.
« Bien, vous, déchets de la société. Si vous êtes des déchets, restez enfouis dans une station d’épuration, comme des déchets. Vous vous en prenez aux gens parce qu’ils ont mangé du porc ? Vous vous sentez des affinités avec les cochons ou quoi ? »
« Quoi ? Espèce de salaud, qu’est-ce que tu viens de… ! »
L’un d’eux s’emporta et voulut crier, mais un autre homme-bête porcin lui plaqua la main sur la bouche. Celui qui semblait avoir un peu de bon sens répondit avec un aplomb effronté.
« Q-qu’est-ce qu’on a fait ? Tu as des preuves ?! »
« Des preuves ? Vous ne venez pas de vous en vanter ? »
« C’était une blague entre hommes-bêtes porcins. Qui es-tu pour nous accuser à tort ? Un fonctionnaire, peut-être ? »
Oh ? C’était donc ainsi qu’ils comptaient s’en sortir ? Je me grattai le menton et répondis :
« Non, mais… »
« Tu vas nous passer à tabac et nous accuser sans preuve ? Un humain ? Snif ! Alors, c’est ça, tu veux vraiment aller jusqu’au bout ? »
« C’est vous qui avez dégainé un couteau les premiers. »
« C’était de la légitime défense ! »
Je vois. C’est comme ça qu’ils s’y prenaient.
Paradoxalement, si les gens qui vivaient comme s’il n’y avait pas de lois pouvaient survivre, c’était parce que les lois existaient. Ende restait une terre régie par un ordre et des règles. En tant que cité d’hommes-bêtes, elle accordait à ces derniers un certain nombre de droits.
Les hommes-bêtes porcins n’y faisaient pas exception.
Dans un véritable territoire sans foi ni loi, la loi du plus fort aurait réglé la question. Mais il s’agissait d’une cité d’hommes-bêtes. Impossible d’aller fouiller partout sous prétexte qu’on avait des soupçons.
C’était aussi pour cette raison que l’organisation terroriste appelée Orcma avait survécu.
« Le Dieu céleste et la Terre Mère savent bien que les hommes-bêtes porcins sèment le trouble ces derniers temps. »
« Il y a plus de trente mille hommes-bêtes porcins à Ende. Et encore davantage à l’extérieur ! Comment peux-tu affirmer que c’était nous ? »
« Tu vas nous punir sans la moindre preuve ? Même un fonctionnaire s’attirerait des ennuis pour ça ! »
« Tu veux voir trente mille hommes-bêtes porcins se soulever tous en même temps ? »
On disait qu’à trois, on pouvait prétendre avoir vu un tigre. Avec six ou sept hommes-bêtes porcins qui couinaient en chœur, impossible de l’emporter en se contentant de hausser le ton.
Je fronçai les sourcils d’un air contrarié et déclarai :
« Vous avez l’air sacrément sûrs de vous. Ça ne change rien au fait que vous êtes des criminels. »
« Apporte des preuves ou des témoins ! Sinon, on ne se laissera pas faire non plus ! »
« On rendra ça public, au temple, à Oberli ou n’importe où ailleurs ! »
Des preuves, des preuves… C’était vraiment difficile d’en trouver. Les traces de méfaits n’avaient pas tendance à rester bien gentiment à disposition. Et même si on en trouvait, qui allait rendre le jugement ?
Ils se faisaient appeler Orcma, mais ce n’étaient que des hommes-bêtes porcins ordinaires. Les hommes-bêtes porcins étaient, en général, des voyous. À moins d’éliminer tous les hommes-bêtes porcins, impossible de les chasser.
Impossible de savoir lesquels faisaient partie d’Orcma et lesquels étaient des hommes-bêtes porcins innocents.
Sans même parler du fait qu’il n’existait aucun homme-bête porcin innocent.
« Argh, d’accord. Comme je n’ai pas l’air de pouvoir trouver de preuve valable, je vais aller demander à votre mère. »
« Notre mère ? »
« Ah oui. Vous l’appelez marraine ? Peu importe. J’ai entendu dire que vous appeliez mère quiconque vous donne à manger. »
Mais je n’avais pas besoin de preuve.
J’avais la lecture des pensées.
« La marraine, c’est juste quelqu’un qui nous donne parfois à manger ! »
« Mmh-mmh. Bien sûr, bien sûr. Une vieille femme-bête porcine qui prend particulièrement soin des terroristes et dont on ne sait pas d’où vient la nourriture. Je devrais me renseigner sur son identité. Voilà ce qu’on appelle une preuve, après tout. »
Il y avait une plaisanterie dans ce monde.
Plus de vingt hommes-bêtes porcins ne pouvaient pas se rassembler au même endroit. Ils n’avaient pas assez de doigts et d’orteils pour compter jusque-là.
Des hommes-bêtes porcins qui vivaient au jour le jour avaient fondé Orcma et commettaient des attentats ? S’ils avaient eu autant de temps libre, ils ne seraient pas rongés par la rancœur. Et s’ils avaient eu le sens de l’organisation, ils auraient fondé une nation à l’époque où ils étaient encore des orcs.
« Q-qui… t’a donné cette information… ? »
« Qui d’autre ? Si ce n’est pas un homme-bête porcin qui me renseigne sur les hommes-bêtes porcins, qui veux-tu qui l’ait fait ? »
Pour être plus précis, j’avais lu dans vos pensées.
Une organisation secrète ? Des cellules ? Tout ça ne voulait rien dire. Ces cellules reliaient tout de même des gens entre eux.
Je les suivrais l’une après l’autre jusqu’à atteindre l’endroit le plus reculé.
L’être qui s’efforçait de déchirer la ville.
« Les hommes-bêtes porcins… ? Impossible. La faction d’opposition ? »
« Oups. J’en ai trop dit ? »
Ils semblaient se faire leurs propres idées, mais ça m’allait. Ils se débrouilleraient pour démêler tout ça.
Après leur avoir adressé un grand signe de la main, je m’enfonçai de nouveau dans l’obscurité, tout en repassant dans ma tête les pensées des hommes-bêtes porcins.
J’avais l’impression d’avoir beaucoup d’endroits à visiter, cette nuit.
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