Chapitre 479
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 479 : La vache fait meuh
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Cuisine Gluta. Un restaurant assez célèbre à Ende. Des ingrédients de qualité et une cuisine excellente avaient certainement contribué à la réputation de Gluta, mais le facteur principal était l’instauration d’un service de livraison. En utilisant des récipients alchimiques pour les plats — le principal souci des livraisons —, l’établissement s’était rapidement développé et avait assis sa place avant que les nouveaux venus aient le temps de le rattraper.
J’avais commandé plusieurs fois chez Gluta et j’avais toujours été satisfait du service, mais après avoir failli me faire poignarder, je ne pouvais pas laisser passer ça. Ils avaient osé me vendre du porc en prétendant que c’était du bœuf, et me mettre en danger ? Ils le savaient et m’avaient trompé, pas vrai ? Ils allaient devoir me dédommager.
« Patron ! Montrez-vous ! »
« Ouaf ! Sortez ! »
Je défonçai la porte du restaurant. Une vapeur brûlante s’en échappait tandis que je criais :
« Vous avez vendu du porc en le faisant passer pour du bœuf ? Quel sale tour à jouer à un client ! Rendez-moi mon argent tout de suite et payez aussi mes frais médicaux ! »
« Ouaf ! Dédommagez-le ! »
J’avais débarqué plein d’entrain, mais malgré sa réputation, la Cuisine Gluta ne comptait pas un seul client. Je m’étais dit qu’en faisant un esclandre sur place, ils seraient assez gênés pour me glisser quelques pièces dans la main.
« Quoi, cet endroit a fait faillite ? »
« Nous sommes ouverts. »
Une voix grave retentit depuis le fond de la cuisine.
« Je me demandais qui venait semer le trouble dans mon restaurant. »
Un homme immense sortit de la cuisine. Il était si grand que, malgré le plafond élevé, il dut se baisser légèrement pour franchir la porte. Ses vêtements blancs et son tablier ne parvenaient pas à dissimuler sa silhouette imposante, celle d’un homme-bête de plus de deux mètres.
Mais surtout, il avait des cornes recourbées sur la tête. L’anneau qu’il portait dans le nez révélait sa véritable nature.
Le propriétaire et chef de la Cuisine Gluta. Un homme-bête taureau. Gluta renifla et me toisa.
« Tu es forcément l’un de ces deux trucs : soit un homme-bête porcin, soit un client attaqué par ces salauds. Comme tu n’as pas d’oreilles, tu dois être un client. »
Il parlait des oreilles des hommes-bêtes, mais à l’entendre, on aurait dit qu’il menaçait de m’arracher les miennes. Je retrouvai aussitôt mes bonnes manières, joignis les mains et lui répondis poliment.
« … Oui, c’est ça. On m’a attaqué récemment, alors je me suis un peu emporté. »
« Les clients sont rois. Ne t’inquiète pas. Je ne vais pas faire griller ton visage sur une plaque chauffante. »
Autrement dit, il me ferait griller la figure si je n’étais pas un client, c’est ça ? Ha ha. Pourquoi ça ne sonnait pas comme une blague ?
Dieu merci, j’étais un client.
« Avant de m’excuser… Client, tu l’as vraiment mangé sans savoir que c’était du porc ? »
« Bien sûr. Comment aurais-je pu le savoir ? »
« La différence de goût entre le porc et le bœuf saute aux yeux. »
Quoi ? Vraiment ? Il y avait une différence notable entre le porc et le bœuf ? La viande, ce n’était pas juste de la viande ? Comment avais-je pu ne pas le savoir ?
À bien y réfléchir, il n’y avait qu’une seule explication. Cet État militaire de malheur. Il ne me nourrissait qu’avec de la viande transformée et compressée, et encore, à peine une fois par mois. Pas étonnant que je ne sache pas distinguer le porc du bœuf !
« … Il y a des gens comme ça, dans le monde. »
« Tu es un étranger qui a gagné de l’argent et s’est installé à Ende ? Dans ce cas, je suis encore plus désolé. Je n’aurais jamais imaginé qu’une personne comme toi existait. »
Bon sang. C’était moi, la victime, alors pourquoi étais-je le plus gêné des deux ? Si j’étais venu au restaurant pour lire leurs pensées moi-même, je ne me serais pas fait avoir. Même le livreur croyait que c’était de la soupe de bœuf et me l’avait apportée sans se poser de questions. Comment aurais-je pu le savoir ?
J’avais tout de même reçu de plates excuses, mais des excuses en paroles seulement, ça ne valait que la moitié. Je m’assis, relevai le menton et lui demandai avec un minimum de courtoisie :
« Alors, qu’est-ce que vous comptez faire ? »
« J’ai ma fierté de restaurateur. Si tu me montres le reçu, je te dédommagerai en conséquence… mais. »
Gluta poursuivit à contrecœur :
« En pratique, je ne peux pas te rendre tout ton argent. »
« Vous disiez avoir de la fierté. »
« Je n’ai pas d’argent. »
Quoi ? Pourquoi était-il sérieux ? Non, surtout…
« Un restaurant aussi grand et célèbre n’a pas de liquidités ? Vous pensez que je vais vous croire ? »
« Il y a une raison à cela. »
« Laquelle ? »
« Tu en as fait l’expérience toi aussi. N’est-ce pas pour ça que tu es venu me voir ? »
Je compris soudain très bien. Ces gens avaient même poussé un type aussi audacieux que moi à se rendre jusqu’au restaurant pour y faire un esclandre.
« Les hommes-bêtes porcins ? »
« Exactement. Plus précisément, Orcma, une organisation formée principalement de Piggys. »
Piggy était un terme péjoratif désignant les hommes-bêtes porcins. Orc était le nom qu’on leur donnait autrefois, quand ils étaient encore des symboles de terreur. Gluta venait de prononcer les deux appellations d’affilée.
Pour comprendre l’origine de ces noms, je devais d’abord expliquer ce qu’étaient les hommes-bêtes. C’était une race qui avait hérité de certains traits des animaux. Ils n’avaient pas perdu les qualités des humains et possédaient donc généralement des capacités physiques supérieures aux leurs.
Les hommes-bêtes canins avaient les sens aiguisés et étaient agiles.
Les hommes-bêtes ovins avaient une laine épaisse et un équilibre qui leur permettait de gravir et de descendre facilement les pentes escarpées.
Les hommes-bêtes bovins avaient une force et une endurance prodigieuses.
Les hommes-bêtes équins étaient dotés d’une vitesse et d’une vigueur écrasantes.
Ceux qui avaient hérité des qualités des bêtes excellaient dans leur domaine respectif.
Les hommes-bêtes porcins, en revanche, possédaient un avantage…
Leur capacité à survivre.
Ils ne souffraient pas des maladies bénignes. Ils pouvaient manger n’importe quoi. Ils avaient beaucoup d’enfants, et leurs instincts d’homme-bête les aidaient à éviter les dangers dans la nature.
Naturellement, leur population augmenta peu à peu. Ils formèrent des clans entre eux et régnèrent sur des territoires. À l’époque, on appelait les hommes-bêtes porcins des orcs.
Mais tout cela appartenait au passé.
À mesure que la civilisation atteignait les moindres recoins du continent et que les nations étendaient leurs territoires, ces clans mal organisés déclinèrent peu à peu. Les hommes-bêtes porcins, dont la seule force résidait dans leur nombre, périrent en résistant à la domination ou se soumirent, humiliés.
Une histoire banale. Plus leur passé avait été glorieux, plus leur chute avait été brutale. Les hommes-bêtes porcins furent relégués au bas de la société et affublés de l’insulte « Piggys », qu’on leur collait sur le front et dans le dos.
Gluta croisa les bras et renifla.
« Ces salauds avaient étendu leur influence petit à petit, mais ils ont commencé à passer à l’action il y a quelques années. À Ende, tout le monde comprenait leurs revendications pour améliorer le traitement des Piggys… mais ils se sont mis à formuler des exigences déraisonnables, comme nommer des Piggys à des postes haut placés dans la ville et interdire aux gens de manger du porc. Maintenant, ils s’en prennent non seulement à ceux qui vendent de la viande, mais aussi à ceux qui en mangent. »
« Quelle bande de tarés. Mais ils ne vous ont pas fait de mal, ici ? »
« Non. J’ai transformé en viande hachée tous les salauds qui ont essayé. »
… À la vue de ses muscles saillants et de ses callosités épaisses, je le croyais. Oui.
« Apparemment, les Piggys n’arrivaient pas à s’en prendre à moi, alors ils ont commencé à terroriser mes clients. Ils suivaient ceux qui sortaient du restaurant et les attaquaient. Je ne pouvais pas empêcher les agressions qui se produisaient à l’extérieur. »
« Alors, c’est à cause de vous. »
« Les clients se sont faits rares, et mes fournisseurs ont aussi été touchés. Quand les pertes sont devenues trop importantes, j’ai ravaler ma fierté et essayé de passer au bœuf… mais changer les fournisseurs, les prix et les recettes, tout à la fois, c’était impossible. J’ai fait semblant de me soumettre aux Piggys, j’ai prétendu avoir remplacé le porc par du bœuf et j’ai changé le menu. Ça a marché quelques semaines. »
« Puis Orcma s’en est rendu compte, et ils ont fait de moi un exemple ? »
« C’est ce qui semble s’être passé. Tu n’as pas l’air blessé… mais ce n’est pas l’important, n’est-ce pas ? Orcma voulait sûrement que les gens sachent qu’un client avait été attaqué. »
Ça se tenait. Le Piggy qui m’avait poignardé avait été maladroit, et l’endroit qu’il avait choisi n’était de toute façon pas vital. Le fait que j’aie été poignardé semblait plus important que le fait de me tuer.
Orcma. Orcma, hein. Une organisation secrète plutôt mesquine. Les petites choses avaient leur importance, mais… ça ne semblait pas assez important pour attirer l’attention de la régresseuse. Elle devait être trop occupée avec le Roi des Loups pour se soucier d’une organisation comme Orcma.
Des hommes-bêtes porcins qui essayaient d’empêcher les gens de manger du porc. Tandis que je retournais cette phrase dans ma tête, le regard de Gluta s’arrêta sur ses cornes.
« Attendez. Vous êtes un homme-bête taureau, non ? »
« Comme tu peux le voir. »
« Alors pourquoi avez-vous dit que vous vendiez de la soupe de bœuf ? »
« Il y a plusieurs raisons. D’abord, si je devais remplacer le porc, le bœuf était la seule viande qui convenait à la soupe. Et puis, ça ne choquait personne qu’un homme-bête taureau comme moi en vende. »
C’était acceptable parce que c’était lui qui en vendait. Je comprenais. Mais ce n’était pas ce que je voulais savoir.
« Gluta. Ça ne vous dérange pas d’utiliser du bœuf ? »
Si les hommes-bêtes porcins évitaient le porc, les hommes-bêtes bovins ne ressentaient-ils pas la même chose ?
Gluta poussa un profond soupir à ma question. Ses lèvres en tremblèrent.
« Ce n’est pas que ça ne me dérange pas. Si. Bien sûr que si. »
« Pourtant, vous en avez vendu. »
« Mon restaurant, mes clients et ma fierté passent avant une aversion sans conviction. Si le prix avait été raisonnable, j’aurais remplacé le porc par du bœuf. Ce n’était pas un mensonge. »
Il le pensait vraiment. Pourtant, contrairement à ce qu’il avait dit plus tôt, ces mots ne reposaient sur aucune conviction ferme.
« … Mais quand le prix de la soupe de bœuf s’est avéré trop élevé, j’ai ressenti un certain soulagement. C’est vrai aussi. »
« Quand je coupe des cornes comme les miennes et que je les mets dans un bocal. Quand je tranche la viande de la tête, bouillie jusqu’à ce qu’elle soit tendre. Une sensation dérangeante me colle aux mains. Et surtout, quand j’essaie d’y goûter… »
Gluta frissonna légèrement, puis se confia avec une expression complexe.
« C’est pour ça que je déteste les Piggys, mais en tant qu’homme-bête, je comprends leur colère. Dans une certaine mesure. »
Ce que je ressentis en découvrant Gluta, au fil de notre conversation et de ma lecture des pensées, n’était ni de la compassion ni du malaise.
C’était de la colère. Seulement, elle était dirigée ailleurs.
L’État militaire était vraiment pourri : il ne m’avait nourri que de haricots et m’avait même privé de la chance de savoir quel goût avait la viande.
Notes de bas de page :
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