Chapitre 477
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 477 : Le Roi des chômeurs
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La plaine de Saint Enger. Une terre bénie qui avait nourri le continent tout au long de sa grande histoire. Elle était si vaste que l’Empire et deux États vassaux s’étendaient sur toute sa surface. Ce don de la terre avait été à la fois l’enjeu et le théâtre d’innombrables conflits.
Même la plaine d’Enger, qui semblait s’étirer jusqu’au bout du monde, finissait par s’arrêter. Si l’on poursuivait sa route vers le sud sans destination précise, la terre s’asséchait peu à peu et des vents arides, chargés d’une odeur de poussière, se mettaient à souffler. Le soleil montait toujours plus haut, veillant sur toute la création, tandis que l’air brûlant vous arrivait au menton et vous coupait le souffle.
Ende se trouvait à cette frontière.
On disait qu’une mer de verdure sans fin s’étendait plus au sud, mais, pour quiconque n’était pas aventurier, Ende était la dernière terre. C’était d’autant plus vrai depuis la chute du Royaume doré et du Royaume, qui avait temporairement interrompu les échanges.
« Voici Ende. »
La régresseuse désigna la ville qui s’étalait à perte de vue.
La barrière, qui ressemblait davantage à une clôture qu’à un rempart, n’avait pas été construite pour tenir les humains à distance, mais les bêtes. Pourtant, à l’intérieur, la ville ne différait guère de la nature sauvage.
Les maisons bâties à la va-vite, de hauteurs très inégales, évoquaient une dentition irrégulière, et chaque mur, chaque toit débordait d’objets en tout genre. Les routes bifurquaient sans prévenir ou s’interrompaient brusquement, comme bon leur semblait. On aurait dit qu’au moment de bâtir la ville, on n’avait prévu que les possibilités.
Les passants étaient aussi variés que les bâtiments. D’ordinaire, on distinguait les gens à la couleur et à la longueur de leurs cheveux, à leur taille ou à leur carrure. Mais à Ende, il fallait aussi prendre en compte leurs oreilles et leur queue. Rondes, pointues, longues, repliées, dressées, duveteuses… Les caractéristiques qui ne s’appliquaient pas aux humains ordinaires vous sautaient aux yeux et vous embrouillaient l’esprit dès qu’il s’agissait des hommes-bêtes.
Et ce n’était pas tout. Il était banal de voir des hommes-bêtes, lassés des rues bondées, bondir de toit en toit. Les accidents causés par des queues qui remuaient à leur guise étaient innombrables. Partout, des gens qui tentaient de se repérer à l’odorat plutôt qu’à la vue se heurtaient aux autres.
Ende était une ville si chaotique que personne ne se serait étonné de voir quelqu’un se fondre dans la foule.
La régresseuse conduisit Azzy et moi dans un grand manoir à la périphérie d’Ende.
« J’ai acheté un manoir. Je me suis dit que vous auriez besoin d’une base. »
Elle ouvrit le portail avec la désinvolture de quelqu’un qui rentrait simplement du marché. Le manoir lui-même avait coûté fort cher, mais ce que la régresseuse sortit ensuite valait encore davantage.
Des élixirs, des outils magiques, des pièces alchimiques. Chacun de ces objets était un trésor qui n’aurait atteint sa véritable valeur qu’aux enchères. Elle me remit sans hésiter assez de ressources pour provoquer de l’inflation dans une ville aussi vaste qu’Ende.
« Tiens. Je te confie la gestion du manoir. Je fournirai autant de fonds et de provisions qu’il t’en faudra. Si tu veux, je peux aussi te présenter des gens que je connais. »
Ce que la régresseuse attendait de moi en échange d’un investissement aussi généreux était étonnamment simple.
« Vaincre le Roi des Loups. »
« … Tu ne fais vraiment pas les choses à moitié. Rien ne garantit que j’y arriverai. »
« Il faudra le faire, même si tu échoues. Je veux simplement voir ce que feront le Roi de l’Humanité et le Roi des Chiens. Je t’aiderai aussi, mais je te laisse entièrement libre de choisir tes moyens et ta méthode. »
Quelle que soit l’ampleur de son investissement, rien ne garantissait que je puisse arrêter le Roi des Loups, moi qui n’étais encore qu’à moitié moi-même. Pour être honnête, je n’avais pas confiance. Si possible, j’aurais préféré attendre d’avoir entièrement recouvré mes forces.
Mais la régresseuse me fit une offre que je ne pouvais pas refuser.
« Alors, je te montrerai tous les Dieux démoniaques que je connais. »
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
« Il faut au moins que je voie où cette tentative nous mène. Si Hughes vainc le Roi des Loups comme il se doit, en tant que Roi de l’Humanité, une grande catastrophe sera écartée. Je pourrai ajouter ça à ma routine pour les prochaines régressions. »
Parce qu’elle pouvait tout simplement régresser si les choses tournaient mal ? Tss. J’enviais cette régresseuse qui n’avait jamais à craindre l’échec.
« Ça ne me dérange pas de lui montrer les Dieux démoniaques. Si je les lui montre tous et qu’il finit par devenir le Roi du Péché, la prochaine fois, je pourrai prétendre que je vais les lui montrer sans le faire pour de vrai. »
Tu crois que je vais tomber dans le panneau ? Je lis tes pensées comme dans un livre ouvert !
« Très bien. Prends le temps de te préparer. J’ai aussi des choses à faire à Ende. »
« Quoi donc ? »
« Des investissements et des affaires. »
« Voyons voir. D’ici peu, une secte va apparaître en même temps que le Cavalier de la Peste, et un État vassal va fermer ses frontières sous prétexte de quarantaine, ce qui provoquera des tensions avec l’Empire. Je ne peux pas empêcher ça, mais je peux limiter les dégâts. La Guilde des Marchands violets devrait séjourner à Ende pour ouvrir des routes commerciales. Je devrais leur parler des mesures préventives et d’un remède précis, puis leur demander de faire des réserves. »
Bon sang, elle avait du pain sur la planche. J’imagine qu’on ne devient pas régresseuse par hasard. Elle avait vraiment sauvé le monde.
« La dernière fois, j’ai oublié et je n’ai pas pu empêcher le massacre perpétré sous prétexte de quarantaine. Cette fois, il ne faut pas que j’oublie. »
Je retire ce que j’ai dit, espèce de salaud. Occupe-toi d’un truc aussi important au moment où ça compte !
La régresseuse me lança un trousseau de clés. Il atterrit dans ma main, lourd des attentes qu’on faisait peser sur moi.
« Je te confie tout ça. Fais ce que tu veux, Roi de l’Humanité. Et Roi des Chiens. »
« Pfiou… C’est un peu lourd, tout ça. Mais je ferai les choses correctement, ne serait-ce que pour tenir notre promesse. »
« Ouaf. »
Azzy et moi hochâmes la tête d’un air déterminé.
Un mois passa.
Le cri furieux de la régresseuse résonna dans le manoir.
« Sortez d’ici, maintenant !!! »
Avant de quitter le manoir pour s’occuper de ses affaires, la régresseuse s’était montrée parfaitement détendue en me voyant me remettre de la fatigue du voyage.
« C’est vrai. Il est temps qu’il se repose. Même s’il part avec l’argent pendant mon absence, ça s’arrêtera là. »
Peut-être était-ce l’assurance que donnait la richesse. La régresseuse me confia le manoir et partit travailler, tout en me mettant secrètement à l’épreuve.
Mais elle ignorait une chose.
Un vrai fauve ne chasse pas.
Environ deux semaines plus tôt, la régresseuse était rentrée après avoir terminé une tâche. En nous voyant, Azzy et moi, étalés sur le parquet, elle avait penché la tête.
« … ? Il se repose encore ? Non, il doit faire une pause après avoir travaillé. »
Elle était restée un moment, puis était repartie s’occuper d’autre chose. Ce n’est qu’après être revenue environ trois fois et avoir retrouvé le même spectacle qu’elle avait enfin compris ce qu’Azzy et moi faisions.
« Vous ne faites rien du tout ! »
Le manoir n’avait presque pas changé. Seul l’argent du coffre-fort avait un peu diminué. Azzy et moi nous en étions servis pour bien manger et dormir profondément. Nous avions si bien récupéré de la fatigue du voyage que nous étions devenus agréablement grassouillets.
« Mais vous êtes quoi, tous les deux ?! »
« Moi ? Le Roi de l’Humanité. »
« Ouaf, moi, toutou ! »
« Ce n’est pas ce que je vous demande, bande de parasites ! Vous avez dit que vous alliez combattre le Roi des Loups, alors qu’est-ce que vous avez fichu ?! »
Toujours étalé par terre, je lui répondis avec une expression résolue.
« J’ai fait des réserves pour le combat. »
« Ouaf. »
« Des réserves de quoi ?! »
La régresseuse s’approcha et retourna le plancher sur lequel Azzy et moi étions allongés. Le chien et l’humain, amollis par un mois de tranquillité, battirent désespérément des bras et des jambes sous cette attaque soudaine. La régresseuse contempla les deux rois qui rampaient lamentablement au sol et s’écria :
« J’aurais compris si vous vous étiez au moins entraînés. Mais vous n’avez fait que stocker de la graisse ! Qu’est-ce que vous comptez faire ? Donner au Roi des Loups une délicieuse collation ?! »
« Non, je n’étais pas prêt à attraper le Roi des Loups. »
« Ce n’est pas pour ça que je t’ai acheté un manoir et donné de l’argent ?! Tu as dit que tu voulais trouver des Dieux démoniaques ! Tu n’as pas besoin d’aide ? »
À vrai dire, j’avais pris mes aises, persuadé que je pourrais lire les pensées de la régresseuse sans avoir à accepter son aide. J’avais même songé à faire semblant de travailler et à tirer les choses en longueur jusqu’à son retour.
Sans la moindre intention de me lever, je me tortillai et lui répondis :
« Mais c’était tellement agréable de se reposer… J’ai fini par me reposer trèèès longtemps sans même m’en rendre compte. »
« C’est le genre de chose que dirait un chômeur fainéant ! Et tu prétends être le Roi de l’Humanité ?! »
« Même les chômeurs sont humains… Alors le Roi de l’Humanité est le roi des chômeurs… »
« Pour une fois, essaie donc d’être le roi des bosseurs ! »
« Je pensais qu’il risquait de s’enfuir, mais je n’aurais jamais cru qu’il ne ferait absolument rien ! Il ne comprend pas à quel point la situation est grave ? Chaque minute, chaque seconde compte en ce moment ! »
Hum. Mais réfléchis un peu. Tu as dit que le Roi du Péché allait apparaître et détruire le monde, non ? Tant que je suis en vie, il n’apparaîtra pas. Alors ne suffirait-il pas de vivre longtemps, tranquillement, le ventre plein et bien au chaud dans son lit ?
« Tu n’étais pas comme ça dans l’État militaire ! Comment as-tu pu tourner comme ça ?! »
« Eh bien, dans l’État militaire, je devais me démener un peu pour échapper aux tentatives d’exploitation de l’État militaire. »
Je jetai un coup d’œil au coffre-fort posé dans un coin. Celui que la régresseuse m’avait confié était plein de pièces alchimiques. J’avais beau dépenser, on ne voyait presque pas la différence. C’était un puits sans fond. Naturellement, j’avais envie d’en profiter.
« Maintenant que j’avais de l’argent à Ende, la ville libre des terres sauvages, je pouvais tout faire. J’ai parcouru la ville pour me renseigner sur la situation et nouer de belles relations. On peut dire que je suis devenu un peu paresseux parce qu’ils font tant de choses pour moi. »
La régresseuse se calma un peu et me regarda avec une pointe d’espoir.
« Alors, tu as rencontré quelqu’un ? »
« Oui. Ende n’a pas de règles strictes et ses habitants ont des personnalités bien trempées, alors ceux qui se ressemblent forment des clans et s’entraident. Une bonne partie des habitants d’Ende sont des hommes-bêtes, d’ailleurs. Les clans se répartissent globalement selon le type d’homme-bête auquel ils appartiennent. J’ai commencé par nouer contact avec eux pour me renseigner sur la situation à Ende. »
« Hmph. Alors, tu n’es pas resté complètement inactif. »
« Comment aurais-je vraiment pu ne rien faire du tout ? Bref, après avoir distribué de l’argent à droite et à gauche pour me faire des relations dans les clans… »
C’est alors que le bruit de sabots pressés s’arrêta devant le manoir. Au même instant, les oreilles d’Azzy se dressèrent. La visiteuse se posta devant l’entrée et m’appela :
« Monsieur Hughes ! Vous êtes là ?! »
« Parlez du loup… Un instant. »
Elle arrivait à point nommé. Je me levai tranquillement et me dirigeai vers la porte. La régresseuse, qui affichait jusque-là un air mécontent, sembla un peu soulagée que j’aie au moins noué quelques contacts.
« Une informatrice ? On dirait qu’il l’a fait venir au manoir au lieu d’aller la voir. Enfin, quand même… Il n’a pas pu passer tout ce temps à manger et à dormir, non ? »
Hum. Ce serait gênant de la décevoir après qu’elle a placé tant d’espoirs en moi.
Quand j’ouvris la porte, une jeune femme-bête équine aux joues couvertes de taches de rousseur m’adressa un sourire radieux et lança gaiement :
« Livraison Express ! Trois portions de soupe au bœuf et de viande bouillie, c’est bien ça ? »
« Avec les os, pour la viande. C’est ça ? »
« Hiii ! Bien sûr ! Vous en avez commandé tellement de fois que je ne risque pas de me tromper ! »
Cling, cling, cling. La femme-bête équine sortit les plats emballés d’une caisse en fer et les posa devant nous. Azzy s’était déjà précipitée à mes pieds, les yeux rivés sur la nourriture, la bave aux lèvres.
Azzy avait appris quelque chose au cours du mois écoulé. Quand les bruits de sabots s’arrêtaient devant la porte, la nourriture arrivait. Dès que la femme-bête équine posa la viande, Azzy s’en empara comme une flèche et se mit à la détacher des os.
Heureusement qu’il y avait des os. Sinon, elle aurait tout englouti en trois secondes et aurait commencé à lorgner sur ma portion. Voilà pourquoi je devais commander de la viande avec les os.
« Ça fera quarante alke ! Si vous rendez les contenants alchimiques jetables, vous récupérerez une alke et demie ! »
« Tenez. Je ne vais pas m’embêter à les rendre. C’est une somme dérisoire. »
« Comme toujours, vous êtes généreux ! »
La femme-bête équine remit la caisse sur son épaule et me fit un pouce levé.
« Bon appétit ! Livraison Express, je repars ! »
La femme-bête équine s’éloigna au galop, sa caisse désormais bien plus légère. Clac, clac. Les fers fixés à ses chaussures faisaient un bruit de sabots. Les femmes-bêtes équines avaient des jambes plusieurs fois plus puissantes que celles des gens ordinaires ; sans fers, leurs chaussures s’usaient en un rien de temps.
Pour les livraisons, rien ne valait les femmes-bêtes équines. Je refermai la porte et rapportai la nourriture à l’intérieur. La régresseuse, qui avait assisté à toute la scène, tremblait comme si elle allait exploser.
« … Voilà. Je me suis lié d’amitié avec des clans qui géraient toutes sortes de services. J’ai collaboré avec eux. »
« Collaboré, mon œil ! Tu as juste trouvé le moyen d’être encore plus paresseux ! »
Elle m’avait percé à jour.
Notes :
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