Chapitre 466
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 466 : Même dans le ventre d’une vampire, gardez votre sang-froid et vous survivrez
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Même Yeiling, une vampire restait une vampire. La cheffe Biritear égalait ma force, voire la surpassait, était immortelle et maîtrisait l’art du sang. Elle n’était peut-être pas particulièrement puissante selon les critères des vampires, mais elle n’en demeurait pas moins redoutable.
« Votre estomac est plutôt spacieux. »
« Si vous ne voulez pas être digéré, rendez-vous sans faire d’histoires. Si la faim obscurcit ne serait-ce qu’une fois mon esprit… il se pourrait que je ne laisse même pas une poignée d’eau sanglante derrière moi. »
Elle ne plaisantait pas. La cheffe Biritear bougeait avec nonchalance, mais elle n’avait pas encore pleinement puisé dans le pouvoir de la Gourmandise. Plus elle l’utilisait, plus elle avait faim et plus le sang lui faisait envie.
Cela dit…
La situation restait gérable.
Je retirai ma main du mur et pris la parole.
« Mère. Je crois que j’ai assez grandi, alors je veux naître maintenant. Ne voulez-vous pas montrer le monde extérieur à votre fils tout juste arrivé à maturité ? »
« Tu as encore assez de place pour plaisanter. Et si je t’en enlevais un peu ? »
Au geste de la cheffe Biritear, tous les meubles de la maison se dirigèrent vers moi. Une chaise de bois grinça en avançant à grands pas. La table, les tiroirs et la louche en bois la suivirent.
Du bois, hein.
« Vous le saviez ? Les arbres ne meurent pas. Ils s’arrêtent, c’est tout. »
Je serrai une carte dans ma main. Le Neuf de pique, l’Arbre de l’Origine. Les malheureux arbres abattus à coups de hache, séchés au soleil, transformés en planches, cloués ensemble et changés en meubles répondirent à mon appel et se mirent en quête de vengeance. Des racines poussèrent, des branches s’étirèrent. Des rameaux acérés surgirent et s’enfoncèrent droit dans le corps de la cheffe Biritear.
Si elle avait appartenu à la lignée d’Erjebeut, spécialisée dans la domination, ça n’aurait pas marché du tout. Mais mon adversaire était une Yeiling de la lignée de la Sangsue. Son art du sang ne suffisait pas à dominer des arbres qui avaient échappé à son contrôle.
« Le druidisme ? Vous avez deux fois la foi dans le cœur ? »
« Non. C’est la vengeance des arbres que vous avez tués ! Goûtez à leur souffrance ! »
La cheffe Biritear brisait les branches de ses bras et de ses jambes, mais les racines incrustées dans la cabane en produisaient sans fin. Sous ce déluge de branches et de feuilles, son champ de vision se rétrécissait peu à peu.
Exact. Les vampires n’étaient pas immunisés contre les blessures. Elles guérissaient simplement très vite. Ils étaient sans conteste plus faciles à affronter que les humains qui utilisaient des techniques énergétiques.
Les objets qui n’étaient pas en bois continuaient de s’approcher, mais ils avaient perdu leur élan initial, car elle ne les contrôlait plus correctement. J’attachai solidement le chaudron qui roulait et le tisonnier avec du fil de fer, puis me dirigeai vers la porte pour m’échapper par l’ouverture.
C’est alors que cela arriva.
« …Je ne veux pas manger de bois. Ça n’a aucun goût. »
Crac. Crac.
J’entendis du bois qu’on mâchait. En regardant la cheffe, je la vis agripper sans ménagement des feuilles et des branches à pleines mains, puis les fourrer dans sa bouche. Branches et troncs se brisaient impitoyablement tandis qu’elle les engloutissait.
Incroyable… Elle dévorait le bois plus vite que l’Arbre de l’Origine ne pouvait en faire pousser.
« Ce n’est que des fibres, ça va mal se digérer. Vous allez passer un sale moment aux toilettes. »
« Mâche, mâche. Glou. Ne vous inquiétez pas. Ne vous l’ai-je pas dit ? Cet endroit… c’est mon estomac. »
À ces mots, une écorce dure se mit à pousser sur tout le corps de la cheffe Biritear.
Le druidisme était particulièrement vulnérable à l’art du sang. Peut-être à cause de la différence entre les plantes et les animaux, le pouvoir de domination de l’art du sang avait l’avantage. Apparemment, ce désavantage persistait même face à une Yeiling.
« Tss ! »
Je m’acharnai sur la serrure avec une brochette. Alors que je sentais enfin le verrou céder, une nouvelle écorce rouge poussa et boucha la fente de la porte. Elle avait digéré l’écorce grâce à la Gourmandise, l’avait dissoute dans le sang qui coulait en elle, puis l’avait reconstituée.
Crac.
La cheffe Biritear avait déjà mangé la chaise et la table. Le ventre énorme, elle se dandina vers moi. En voyant son abdomen gonflé comme celui d’une femme enceinte, je marmonnai :
« J’ai déjà un frère ou une sœur… Il y a trop peu de place pour deux, alors je crois que je devrais sortir le premier. »
« Tu as encore de la répartie. Cela dit, je suis trop pleine pour avoir la place de te manger… Je vais donc simplement t’accrocher à un crochet. »
Quand elle disait que cet endroit était son estomac, ce n’était pas une simple métaphore. Le sang qui s’écoulait dans la cabane était son sang à elle. La cheffe Biritear pouvait digérer ce qu’elle mangeait et le dissoudre dans son sang. Voilà pourquoi elle pouvait continuer à bouger après avoir dévoré la chaise et la table.
Un art du sang si puissant qu’on aurait eu du mal à croire qu’il appartenait à quelqu’un du niveau de Finlay. Enfin, elle était chez elle, et si j’avais vraiment affronté Finlay à l’époque, j’aurais perdu.
Mais je n’étais plus le même qu’alors. Si je combattais maintenant…
« Je gagne. »
En proclamant ma victoire à voix basse, je sortis le Huit de carreau. Tout ce qu’il contenait était fin et allongé. Je tirai sur les extrémités de la carte qui renfermait du fil d’acier alchimisé. La carte unique se déploya en centaines de fils qui s’enroulèrent autour de mes mains.
« Tu comptes encore te battre. Ta ténacité rivalise avec celle d’un vampire. »
J’observai en silence le ventre de la cheffe Biritear se dégonfler à toute vitesse. À première vue, il semblait disparaître en un instant, mais en réalité, elle évacuait les meubles digérés par le sang qui coulait à ses pieds. Tant qu’elle pouvait interagir avec cette cabane, il me serait difficile de m’échapper.
Je n’avais donc qu’à l’en empêcher.
« Vous le saviez ? En réalité, l’estomac se trouve à l’extérieur du corps. »
Les mains enveloppées de fil de fer, je sortis discrètement la bobine électrique. Une boule de fil d’acier et d’éclairs. Lorsque je les combinai, l’électricité parcourut chaque brin de fil.
« Il stocke temporairement les aliments afin de séparer les nutriments qui entreront dans le corps des impuretés qui seront évacuées. Il semble se trouver à l’intérieur, mais l’extérieur et l’intérieur sont séparés. »
« Vous m’expliquez la Gourmandise ? »
« Au cas où vous ne le sauriez pas. »
« Comme c’est gentil. »
Elle avait mangé tout le bois. Il ne restait que le métal, et les vampires étaient plutôt doués pour le contrôler.
La cheffe empoigna son couteau et chargea. J’étendis les fils pour lui barrer la route, mais la cheffe Biritear abattit son couteau à la verticale, comme si elle avait attendu ce moment. Crac. La lame imprégnée d’énergie sanguine trancha les fils, qui ne purent lui résister.
« Même imprégné d’énergie, ce n’est qu’un fil fin. Tu ne peux pas m’arrêter avec ça. Montre-moi une autre astuce. Sinon, c’est fini. »
La cheffe Biritear franchit l’énorme brèche dans le réseau de fils. Elle se plaça de façon à protéger son couteau plutôt qu’elle-même, exposant entièrement son visage et son dos.
C’était une façon d’attaquer typique des vampires, qui utilisaient leur corps comme bouclier. Au besoin, elle me déchirerait avec ses dents. Tandis qu’elle fonçait comme une bête, je saisis de nouveau le fil sectionné.
En vérité, le fil n’avait pas été coupé. Seule la bobine électrique avait été sectionnée ; le fil, lui, pendait en attendant son heure. La cheffe Biritear avait pris l’éclair pour une technique énergétique et s’était jetée droit au milieu du réseau de fils que j’avais tendu. Dès que je sentis une résistance, je donnai un coup de pied dans le chaudron et le fis rouler. En roulant, il tendit les fils.
« Un filet ? »
Quelque chose comme ça. Depuis le début, la carte avait été tissée en filet.
« Hmph. Ce genre de chose… ! »
Un seul chaudron ne suffisait apparemment pas. La cheffe Biritear chargea sans réfléchir, le filet pendu à son corps. Je m’agrippai fermement au fil, mais malgré celui-ci qui lui entaillait le corps, la vampire ne s’en souciait pas et me repoussa de sa seule force. Une charge digne d’un vampire.
« Prêt, Lee ! »
C’était exactement ce que je voulais. Au moment où les fils s’enfoncèrent dans son corps…
« Éclair ! »
La décharge électrique de Bolt parcourut la bobine. Pendant un bref instant, l’éclair traversa tout le corps de la cheffe Biritear. Pour la première fois depuis qu’elle était devenue vampire, elle fut paralysée.
« Qu’est-ce que c’est ? Mon corps s’est immobilisé tout seul ?! »
Le choc la frappa jusqu’aux sens. Ce n’était pas comme l’électricité ordinaire. Ce pouvoir était efficace contre les vampires.
La cheffe Biritear était une vampire expérimentée. Grâce à son art du sang, elle fit circuler son sang dans son corps et reprit le contrôle de chacun de ses membres. Il ne lui fallut pas longtemps pour recouvrer sa maîtrise. Mais ce laps de temps suffit pour que je l’enveloppe dans le filet et la suspende aux poutres. Incapable de toucher à sa cabane en restant ainsi dans les airs, la cheffe Biritear dut reconnaître sa défaite.
« Quel était ce pouvoir, à l’instant… Un alchimiste du Village des Nuages ? Ce n’était pas pareil non plus… »
« De nouvelles choses voient sans cesse le jour dans ce monde. »
Je m’époussetai les mains et frappai à la porte. La force du sang qui y circulait avait nettement diminué. La cheffe ne pouvait plus m’empêcher de sortir.
Argh. J’avais aussi utilisé tout mon fil. Dommage, mais tenter de le récupérer aurait été suicidaire. Je crochetais lentement la serrure et commençai à sortir…
« Oh. Avant de partir. »
Avant de franchir le seuil, je m’arrêtai en entendant l’agitation dehors et désignai la cheffe du menton.
« Vous pourriez dire aux villageois dehors de se disperser ? »
La cheffe se balança au bout de ses liens et répondit :
« …Pourquoi ferais-je ça ? »
« Sinon, un village disparaîtra de la carte aujourd’hui. »
Bien sûr, c’était du bluff. Je n’avais aucun moyen de blesser des dizaines de villageois armés de lances auxquelles ils avaient attaché des outils agricoles. Quoi ? Une faucille attachée à une lance ? Leur centre de gravité variait tellement qu’ils se tailladeraient les pieds en les maniant de travers. Je ne pourrais même pas lire leurs pensées pour anticiper leurs mouvements, et je me ferais taillader en esquivant.
Je pourrais sans doute gagner, maintenant que mon corps s’était amélioré… mais je n’étais pas un vampire. Je n’avais aucune envie de risquer de me faire embrocher par ces vieilles lances rouillées.
Quoi que j’en pense, la cheffe Biritear me prenait pour une menace plus puissante qu’elle. Et un propriétaire n’envoyait pas son bétail à la guerre.
Là où il n’y avait pas de droits, il n’y avait pas de devoirs. Les deux étaient toujours liés.
La cheffe accepta calmement sa défaite et cria :
« …Villageois, écoutez-moi ! Retirez-vous immédiatement et rentrez chez vous. »
« Quoi ? Cheffe, qu’est-ce que vous… ? »
« Tout de suite ! Vous avez décidé de ne plus m’obéir ? »
Quand la cheffe se mit soudain à crier, les villageois qui encerclaient la cabane se regardèrent et commencèrent à baisser leurs lances, un à un. Ils n’avaient aucun devoir. Il leur suffisait de se comporter comme des moutons et d’obéir à la vampire.
Les bruits de pas s’éloignèrent peu à peu. J’attendis qu’ils soient tous partis, puis repris calmement la parole.
« Puis-je vous poser une question ? »
« Allez-y. »
« Je veux quitter le duché. Où puis-je trouver un intermédiaire qui aide les gens à s’en aller ? »
Ce village était niché dans les montagnes, aux confins du duché. Et la cheffe était une vampire qui avait vécu près de cinq cents ans. Elle avait forcément entendu parler de quelque chose. Je l’interrogeai, et la cheffe Biritear me répondit à contrecœur.
« Pourquoi vous le dirais-je ? »
« Si vous ne répondez pas, cette cabane partira en fumée. Vous vous retrouverez en plein soleil, sans protection. »
Bien sûr, c’était encore un mensonge. J’étais incapable de réduire en cendres une cabane imbibée d’autant de sang. La vampire le savait aussi. Jusqu’ici, je n’avais pas montré un pouvoir capable de brûler cet endroit en un instant.
Malgré tout, la cheffe Biritear répondit :
« Traversez la vallée, puis continuez vers l’ouest en grimpant dans les montagnes. Vous trouverez une région où les arbres ne poussent pas. Suivez la limite à partir du dernier arbre, et vous verrez un sommet où les nuages s’amassent. J’ai entendu dire que des gens y allaient et en revenaient. Allez voir par vous-même. »
La vampire m’avait répondu.
En mentant, bien sûr.
« Ce sommet où les nuages s’amassent est gardé par une Ain. Collie, la chienne de berger des vampires ensanglantés. Si tu t’approches sans précaution, elle te chassera aussitôt. »
Elle m’avait aussi donné une information utile. Chercher dans cette direction serait plus simple que de vérifier chaque endroit un par un.
« Merci. Puisque vous m’avez donné une information utile, je partirai sans faire d’histoires. »
Je lui fis un signe de la main, ouvris la porte et mis le pied dans le monde baigné de lumière.
Ouf. J’avais vaincu une Yeiling. Cela me rendait encore plus fier de tout le chemin parcouru. Le cœur léger, je traversai le village désert. Je sentais les humains m’observer depuis l’intérieur des étables, mais cela m’était égal. Ils n’étaient que du bétail, sans droits ni devoirs.
…À une exception près.
« C’était vous… Qu’avez-vous fait à la cheffe… ? »
C’était la fille que j’avais rencontrée avant de creuser le tunnel. Peut-être parce qu’elle m’avait déjà vu, ou simplement parce qu’elle était jeune, elle ignorait la peur et me barrait le chemin. Elle serrait de toutes ses forces une lance qu’elle ne pouvait même pas manier.
Sa résistance était évidemment vaine. Une fille plus faible qu’un humain ordinaire n’avait aucune chance contre moi. Elle aurait dû écouter les adultes mieux que quiconque, mais cette fille désobéissante n’aurait pas dû se mettre en travers de ma route.
« Hé hé. Tu crois pouvoir m’arrêter alors que la cheffe n’y est pas arrivée ? »
« Répondez-moi ! »
La fille brandit sa lance d’un air menaçant, mais je haussai tranquillement les épaules et répondis :
« Pour l’instant, tu n’as pas à m’arrêter. Tu dois sauver la cheffe. »
« …S-sauver la cheffe ? »
« Dépêche-toi. Tu es la seule à pouvoir la sauver, maintenant. Enfin… »
Je rejetai mes cheveux en arrière comme si elle me faisait pitié, puis mon expression se durcit soudain et je la dévisageai.
« Si tu choisis de te battre contre moi, la vie que la cheffe voulait sauver au prix de la sienne pourrait elle aussi être en danger. »
La fille terrifiée inspira brusquement. Dans sa main tremblante, la pointe de la lance s’agitait follement. Je m’écartai pour la laisser passer et lui tendis la main.
« Si tu veux la sauver, je ne t’en empêcherai pas. Mais… si tu comptes me barrer la route, notre conversation s’arrête là. »
La fille prit rapidement sa décision. Elle passa devant moi avec hésitation, puis se mit soudain à courir vers la cabane de la cheffe. En la regardant détaler, je poussai un soupir de soulagement intérieur.
Ouf. J’avais eu de la chance. Au moindre faux pas, je me serais fait embrocher par cette lance.
Bon sang. Lire ses pensées, c’était quelque chose. Dans son esprit, elle pointait clairement sa lance vers moi avec une assurance impressionnante ; mais de là où j’étais, la pointe zigzaguait comme un papillon ivre. Même la lecture des pensées — non, surtout parce que je lisais dans les pensées — ne me permettait pas de prévoir la trajectoire de cette lance. C’était plus menaçant qu’une attaque de vampire.
Quoi qu’il en soit, je l’avais persuadée et j’avais gardé la face. Toujours aussi décontracté en apparence, je pris la route que la cheffe m’avait indiquée.
Avec l’espoir de m’évader.
…Cela dit, Hilde n’était toujours pas réapparue, malgré tout ce vacarme. Elle avait vraiment dû filer. Où avait-elle bien pu aller toute seule ? À me laisser derrière !
* * *
« Haaah. Je me demande si Père sait à quel point “moi” j’ai fait preuve de détermination. »
Hilde songea au « père » qu’elle avait laissé derrière elle et poussa un profond soupir.
« Franchement. De toutes les personnes possibles, c’est le public que je voulais le moins perdre qui s’est retrouvé dans cet état. Je suppose que “moi” n’ai pas d’autre choix que de me sacrifier. Je n’ai laissé une lettre que parce que je ne voulais pas me ridiculiser pour rien. »
C’était un choix inévitable si elle voulait s’échapper. Hilde soupira.
Elle ne s’inquiétait pas. Il était le Roi de l’Humanité. Quelles que soient les épreuves qu’il traverserait, il les surmonterait. Hilde n’avait aucune raison de le croire, mais lui faisait pourtant confiance sans même s’en rendre compte.
Mais si elle restait avec lui… Hilde ne servait plus à rien.
Ses atouts étaient la transformation et le jeu d’actrice. Elle était partout et nulle part à la fois. Pour briser leur encerclement, elle avait rejoint le groupe de poursuivants lancé à ses trousses, avait vécu comme une villageoise de montagne, assassiné les bandits qui avaient attaqué le village et était même passée pour leur chef.
Mais elle ne pouvait pas se transformer quand il était à ses côtés. C’était comme si elle se privait de l’un de ses meilleurs pouvoirs.
Voilà pourquoi Hilde l’avait laissé derrière elle. Pour s’assurer une évasion plus certaine.
Hilde se couvrit le visage et sourit un instant, puis abaissa lentement les mains. Le visage d’homme lisse qui apparut n’avait plus rien à voir avec celui de la jeune fille espiègle qu’elle était quelques instants plus tôt. Transformée en Hughes, Hilde appuya légèrement un doigt contre sa gorge et ajusta sa voix.
« Quand même~. J’ai recueilli assez de données~. Son visage, sa voix, sa façon de parler et… même son corps. Ça devrait suffire pour tromper Tyrkanzyaka pendant un petit moment~. »
Elle modifia son visage, ajusta sa voix et corrigea sa démarche. Elle était son portrait tout craché. Sous son masque, elle se remémora des souvenirs qu’on aurait pu qualifier de nostalgiques, avant de transformer jusqu’à son état d’esprit pour devenir « lui ».
« Un public… Je suis donc condamnée à ne jamais échapper au jeu d’actrice~ ? »
En effet, Hilde était née comédienne. Elle avait joué devant les hommes qu’elle appelait ses pères au bordel, devant des nobles au sein de troupes de théâtre et devant les groupes de poursuite qui la traquaient. Elle l’avait fait pour survivre, et cela l’avait aidée à survivre.
Au fond, elle consistait à jouer quelqu’un d’autre. C’était contradictoire… et pourtant, c’était la bonne réponse. Le jeu d’actrice ne pouvait plus être dissocié de la vie de Hilde.
« Tss. De toute façon, il n’y a que lui comme public. »
Le Dieu céleste voulait qu’elle reste auprès du Corps de l’Épée sacrée. La Sainte Vierge voulait qu’elle soit le Cercueil de l’Ombre. Mais lui voulait qu’elle soit une actrice capable d’embrasser tous les rôles qu’elle avait joués jusque-là, alors même qu’il pouvait se servir d’elle à sa guise.
Le Roi de l’Humanité était ainsi. Une existence qui tenait davantage du phénomène que le Dieu céleste ou la Sainte Vierge, véritablement absolue.
« Depuis le début, je me suis fiée à la mauvaise personne. J’aurais dû partir à la recherche du Roi de l’Humanité. Pourquoi suis-je allée faire du bien aux autres ? »
Après avoir maugréé une dernière fois, Hilde ferma les yeux et convoqua son rôle. Un homme qu’elle avait observé jusque-là, somme de tous les humains : banal, et pourtant capable d’incarner toutes les formes de banalité.
« Je suis Hughes. Le Roi de l’Humanité. »
Le Roi de l’Humanité nommé Hughes.
Blanche-Face.
Le démon qui avait jadis plongé l’Empire et ses États vassaux dans le chaos fit son apparition dans le duché.
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