Chapitre 429
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 429 : Un récit lointain : le Dieu démoniaque, le péché et le sang
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Le Seigneur d’Or Perru avait pris sur lui de gouverner les Petits États, qu’il le veuille ou non. Pour quelqu’un qui plaçait la valeur humaine au-dessus de tout, la mort allait à l’encontre du principe même de la valeur. Sa philanthropie était rationnelle ; il ne pouvait donc s’empêcher d’être bienveillant.
Le Sage guérisseur Lir Nightingale portait un lourd fardeau. Ayant brisé les liens de la vie et de la mort, elle devait s’impliquer dans la mort de chacun. C’était pourquoi le Sage guérisseur soignait les blessés : ainsi, personne ne mourrait pour une autre raison que son incapacité, son indifférence ou sa paresse.
La Régresseuse Shei voulait sauver le monde. Le faisait-elle pour vivre ou pour mourir ? Shei elle-même l’ignorait. Quel que fût son état d’esprit, elle œuvrait pour la noble cause du salut du monde.
Trois personnes désireuses de sauver l’humanité s’étaient réunies. Toutes étaient liées aux Dieux démoniaques. Elles étaient extrêmement compétentes et leurs intentions, nobles. Si trois sauveurs mettaient leurs idées en commun, ils trouveraient à coup sûr une solution incroyable.
Et c’est ce qu’ils firent.
Dans le cercueil de verre, le cadavre du Seigneur du Tonnerre Elkid déversait sans cesse son sang.
Comme une source intarissable, il ne cessait jamais de couler.
Le corps d’Elkid avait été créé grâce à l’autorité du Seigneur d’Or. Le pouvoir de Perru faisait de son corps une usine qui produisait du sang en continu.
« … »
« … »
« … »
Elles avaient contemplé la scène pendant des heures, mais chaque fois qu’elles passaient devant, toutes trois se taisaient, accablées. L’une détournait le regard, une autre claquait la langue, et la dernière fixait la scène sans ciller. Leurs réactions différaient, mais elles ressentaient toutes la même chose.
Une vague culpabilité. Le désagréable sentiment d’avoir touché à un interdit.
Même en sachant qu’on n’y pouvait rien, elles ne pouvaient se défaire d’une aversion instinctive.
Lir Nightingale, la vampire la plus habituée à ce genre de spectacle, fit ce qui devait être fait. Grâce à l’art du sang, elle recueillit le sang dans le cercueil de verre et le plaça sous son contrôle. Il ne coagulerait pas avant d’être utilisé pour les soins.
Shei, qui avait le moins à faire, la suivit et lui demanda :
« Tu as tout récupéré ? »
« Oui. Grâce aux soins d’urgence que nous avons prodigués avec ce sang, personne n’est mort d’une hémorragie. »
Elle parla comme si elle cherchait à justifier la provenance du sang. Peut-être les sentiments de Lir s’étaient-ils glissés dans sa voix sans qu’elle s’en rende compte. Si même une vampire éprouvait cela, qu’en penserait Shei, avec sa sensibilité humaine ordinaire ? Surtout que le cadavre prisonnier du cercueil avait autrefois été pour elle une sorte de compagnon.
Shei jeta un coup d’œil à ce qui avait été Elkid, puis demanda avec hésitation :
« Alors, on devrait arrêter d’en produire… ? »
Un humain ordinaire aurait pu compatir, mais Lir était une vampire. Elle secoua fermement la tête.
« Impossible. Certains patients doivent subir une opération invasive, et il leur faudra plusieurs fois plus de sang. Arrêter les transfusions maintenant ne ferait qu’accroître les risques. »
« … Beurk. Je suppose que tu as raison. »
Elkid avait été une compagne en qui Shei pouvait avoir confiance pour veiller sur ses arrières ; le Sage guérisseur Lir Nightingale avait été un phare. Dans l’avenir où la guerre déferlait sur le continent, où les tragédies devenaient monnaie courante et où le péché se répandait parmi les hommes, le Sage guérisseur était une unique fleur rouge éclose au milieu des cendres. Elle avait mis fin à plusieurs guerres et même un temple fervent lui avait fait une place, malgré sa nature vampirique.
… Comme toutes les fleurs écloses au cœur d’une tragédie, Lir aussi fut impitoyablement piétinée et réduite au silence.
Mais cela ne s’était pas encore produit. Shei secoua la tête, puis s’adressa plutôt à Perru.
« Seigneur du Vert-de-gris. N’y a-t-il pas un autre moyen, qui ne nécessite pas d’utiliser le corps d’Elkid ? Je ne vous reproche rien. C’est juste pénible à regarder. »
Si les humains avaient une valeur, où résidait-elle ? Dans leur esprit brillant ? Ou dans le corps qui abritait leur énergie ?
La croyance de Perru en la valeur n’avait pas changé. Pourtant, l’aiguille de la balance qui la mesurait vacillait sans cesse, à l’image de ses yeux tremblants et de son cœur incertain.
Il avait ramené le Seigneur du Tonnerre à un état ni vivant ni mort — un être à peine différent d’une création du Seigneur d’Or — puis s’en servait comme d’une usine à sang. Était-ce vraiment la philanthropie rationnelle que Perru cherchait à pratiquer ?
Il n’y avait pas de réponse tant que Perru n’en aurait pas trouvé une lui-même. Il répondit sans conviction :
« … C’est impossible. »
« Pourquoi ? »
« … Le pouvoir du Seigneur d’Or ne permet pas de créer. Il permet de restaurer et de reproduire. Si je ne sais pas ce qu’est une chose, je ne peux pas la fabriquer. »
« On a déjà beaucoup de sang, non ? Tu ne peux pas simplement le copier tel quel ? »
« … Non. Le sang n’est pas une matière. C’est une structure. Sans le processus qui le forme, sa fonction devient trop rudimentaire. »
L’explication de Perru était encore trop concise pour que Shei la comprenne immédiatement. Ce n’était pas un problème qui lui était propre. Personne d’autre, à sa place, n’aurait compris non plus.
« Tu respectais Elkid, toi aussi, non ? Il faut vraiment utiliser son cadavre ? Il n’y a aucun autre moyen ? »
Le sang jouait de nombreux rôles dans le corps. Pour les remplir fidèlement, il fallait le recréer en reproduisant, au moins indirectement, le processus qui lui avait donné naissance. C’était si difficile qu’on aurait pu parler de miracle, mais l’autorité du Seigneur d’Or rendait la chose tout juste possible. Le corps du Seigneur du Tonnerre se prêtait aussi particulièrement bien à l’alchimie.
Malgré tout, l’autorité du Seigneur d’Or avait ses limites. Ce n’était pas une question des capacités de Perru, mais un problème structurel inhérent à l’alchimie. Une structure trop parfaite ne pouvait pas facilement se mêler à quoi que ce soit d’autre. De même que les cultures créées par le Seigneur d’Or avaient détruit des corps humains imparfaits, le sang fabriqué sans corps hôte rejetterait la chair du patient.
C’était pourquoi Perru devait se servir du corps d’Elkid comme d’un abrasif, pour contaminer le sang.
Perru n’avait ni les capacités ni la force nécessaires pour expliquer tout cela. Lui aussi en était attristé.
Il marmonna donc d’un ton sombre :
« … Moi aussi, je voudrais faire ça. »
Les paroles de Perru étaient trop brèves pour expliquer quoi que ce soit.
Mais elles suffisaient à exprimer ses sentiments.
Il le voulait, mais il ne le pouvait pas. Perru souffrait de l’écart entre ses intentions et ses capacités ; Shei ne trouva donc rien à ajouter. Adossée au mur, elle poussa un profond soupir.
« Alors, au bout du compte, le péché est inévitable… »
Sentant le destin peu à peu converger, Shei se remémora le passé.
Un passé qui ne s’était pas encore produit, mais qui avait bel et bien déjà eu lieu.
Le Roi du Péché.
Il maniait toutes sortes de pouvoirs des Dieux démoniaques. Il fracassait la terre, fendait le ciel, lançait des éclairs, tirait des rayons de lumière et déformait les perceptions. Face au Roi du Péché, les humains devaient douter de tout. Les illusions les aveuglaient, tandis que des murmures démoniaques trompaient leurs oreilles. Leur sens de l’orientation était bouleversé, et même le haut et le bas devenaient difficiles à distinguer : nul ne pouvait savoir ce qui était réel.
Pas même les compagnons qui se tenaient devant eux.
Nevida, de Druid. Une prêtresse au service du Roi du Péché. Le seul Dieu démoniaque encore vivant.
Son pouvoir consistait à faire pousser des fruits sur l’Arbre de la Corruption, des fruits dont naissaient des bêtes.
Le Roi du Péché plaçait les humains au sommet de l’arbre.
Il n’y avait ni vie ni mort. Tout ce qu’on voyait était à la fois vrai et illusoire. Ceux qui étaient morts la veille agitaient la main et riaient le lendemain. Les gens qui prêchaient la foi abandonnaient leurs dieux et se tournaient vers le Roi du Péché. Incapable de distinguer ce qui avait été créé de ce qui était réel, l’humanité sombrait dans la folie.
Le seul moyen de résister était d’attaquer le Roi du Péché.
… Même si personne n’avait jamais réussi à le vaincre.
C’était sans doute pour cela que Shei éprouvait une aversion encore plus forte pour cette méthode. Le Roi du Péché s’accomplissait en brouillant les frontières de l’humanité.
Et la création commune de Perru et de Lir ne manquerait pas de le rapprocher du Roi du Péché.
« Mais on n’a pas le choix. Il faut le faire. »
Elle ne pouvait empêcher ce qui s’était déjà produit. Détruire le cercueil de verre, incinérer Elkid et réduire Perru au silence pour empêcher que cela ne se reproduise, voilà ce qu’aurait fait le Sanctuaire, pas Shei. Si elle échouait malgré tout, elle n’aurait qu’à régresser. Mieux valait observer le déroulement de cet avenir.
À la place, Shei le compara au passé et chercha ce qui avait changé.
La réponse était évidente.
Hughes, qui se proclamait Roi de l’Humanité.
Il prétendait être un petit criminel ordinaire entraîné dans l’Abîme, mais il était en réalité le Roi de l’Humanité, dissimulant son identité. Il devait être venu dans l’Abîme pour chercher des Dieux démoniaques.
Quoi qu’il en soit, dès qu’il s’était mêlé aux affaires, les Dieux démoniaques avaient commencé à apparaître comme par magie. Terre Mère, Nevida, le Seigneur d’Or, le Dieu du Tonnerre. En si peu de temps, il les avait tous croisés. Qu’il parte à leur recherche ou qu’ils viennent à lui, il allait sans doute continuer à se retrouver mêlé à leurs affaires.
… Il finirait certainement par passer aussi par le château flottant de la Fédération arcanique et la Forêt de la Branche d’Argent du Sanctuaire.
« Mon instinct ne m’avait pas trompée. Je l’avais compris dès le début. Il était suspect. »
Si Shei avait été une personne ordinaire, ces paroles n’auraient eu aucun sens à présent.
Mais Shei était une régresseuse. Elle n’avait pas de regrets. Elle pouvait revenir sur ce qui s’était déjà produit. Pour elle, les regrets du passé devenaient un pas vers l’avenir.
Et pourtant…
« Pourquoi fallait-il que ce soit le Duché du Brouillard… Qu’est-ce que je vais faire ? »
La puissance du Duché du Brouillard était d’un tout autre niveau que celle de l’État militaire. Dans les ténèbres du Duché, où la plupart des Yeux aux Sept Couleurs ne servaient à rien, les vampires, ces êtres mystérieux par leur seule existence, étaient partout. Même Shei ne pouvait affronter qu’un seul Ancien à la fois ; et si celui-ci se spécialisait dans le combat martial, elle ne pouvait même pas évaluer ses chances de victoire.
Shei était une stratège. Elle avait un avantage écrasant dans les combats où elle pouvait exploiter les différences de puissance et de compatibilité, mais lorsqu’un adversaire l’affrontait avec un talent martial pur, comme la Lance absolue, elle était désavantagée. Dépouillée de sa puissance écrasante et de ses techniques, Shei n’était qu’une personne ordinaire à qui de nombreuses rencontres favorables avaient souri. Sans la Frontière d’inversion céleste apprise auprès de la Maîtresse de l’épée, même douze régressions n’auraient pas suffi.
… Et même la Frontière d’inversion céleste ne suffisait pas contre le Duc écarlate Valdamir, qui possédait à la fois un talent et une autorité écrasants.
Shei n’avait actuellement ni les bases ni la puissance nécessaires pour s’opposer au Duché du Brouillard. Pour oublier l’horreur qu’elle avait sous les yeux, elle se concentra sur autre chose.
« Beurk. Le Duché du Brouillard devrait rester intact jusqu’à l’arrivée du grand raz-de-marée. Voyons… C’était prévu pour quand, déjà ? »
À cet instant, Shei porta la main à sa taille et se redressa. Son corps réagit avant son esprit. Se fiant à son instinct, elle étendit ses sens.
Au loin, si loin qu’on ne l’aurait pas remarqué sans y prêter attention, une présence immense approchait lentement.
Sans chercher le moins du monde à dissimuler son identité.
Shei reconnut les visiteurs grâce à ses Yeux aux Sept Couleurs et marmonna :
« Erjebeut et Dogo ? »
Les Anciens étaient des monstres capables de détruire une ville à eux seuls. Des Anciens avaient déjà ravagé cet endroit, et voilà que deux autres venaient leur rendre visite ?
En voyant les choses du bon côté, ils avaient peut-être dissimulé leur identité pour éviter de semer le trouble. Si Lungken ou Cabilah était venu, ceux qui se souvenaient de leur apparence auraient provoqué un tollé.
Mais qui ne reconnaîtrait pas la comtesse, dont les portraits s’étaient répandus par dizaines de milliers sur tout le continent, ou le grand moine momifié ? Il n’y avait eu que treize Anciens dans toute l’histoire. On pouvait ignorer leur visage, mais chacun connaissait leurs particularités.
Les Anciens, à tout le moins, ne cherchaient pas à éviter les conflits. Ils pouvaient même secrètement les espérer.
Si cela arrivait, Claudia était perdue. Shei claqua la langue.
« Erjebeut, passe encore, mais Dogo aussi ? Je ne peux pas battre celui-là. »
Le moine ressuscité. Un sage immortel qui avait choisi la corruption plutôt que l’ascension. Un ascète qui marchait avec la peau brûlée par le soleil.
On l’avait dit immortel de son vivant. Devenu vampire, son art martial avait atteint un nouveau domaine. Il était quelque peu démodé, mais cette rudesse même convenait à un vampire. L’Art démoniaque du combat sanglant était devenu célèbre comme un art martial invincible quand on pouvait le mettre en pratique. En matière de technique, il n’était dépassé que par Valdamir.
Un seul Ancien était déjà un adversaire redoutable, mais deux ? Shei ne pouvait pas gagner dans son état actuel.
Mais…
« Attends. Si ce sont Erjebeut et Dogo… C’est peut-être possible. »
Si c’étaient précisément ces deux-là, dont l’arrogance n’avait pas d’égale, Shei pouvait s’en sortir.
Pas en gagnant, mais en réglant la situation.
De toute façon, Shei aurait du mal à sauver qui que ce soit par la force. Elle décida donc de faire ce qu’elle savait faire de mieux.
Shei sauta par-dessus la rambarde de la tour Paratonnerre.
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