Chapitre 42
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 42 : Comment cacher un cadavre
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La nuit était tombée et les lumières du jour s’étaient éteintes. Dans l’obscurité totale, seules de faibles veilleuses éclairaient le monde. Le couloir de la prison semblait recouvert d’un papier carbone sur lequel on aurait passé un crayon, ne laissant que des contours noirs. La nuit était si profonde qu’on aurait pu ne pas remarquer le mur juste devant soi, si l’on n’y prenait pas garde.
Dans cette obscurité, un homme avançait sans bruit.
Un gros paquet était attaché sur son dos, et des bras et des jambes, pliés en des angles grotesques, dépassaient des nœuds. Ils se tordaient d’une façon impossible pour un corps humain normal, comme si les membres n’étaient pas rattachés aux articulations habituelles d’un vertébré.
Ou comme s’ils avaient été tout bonnement arrachés.
Quiconque l’aurait vu transporter un corps démembré aurait cru qu’il cherchait à cacher un cadavre. Il aurait dû être arrêté sur-le-champ et interrogé sur son crime, mais le voile de la nuit dissimulait sa silhouette autant que son péché. Ce qu’on ne voyait pas n’était pas un crime. Profitant de l’obscurité, il passa inaperçu…
« Ouaf ? Qu’est-ce que c’est ? »
« Chut. Azzy, va un peu plus loin. C’est un cadeau surprise. »
« Ouaf ? Un cadeau ? Pour moi ? »
« Comme si. »
Sans être dérangé par qui que ce soit, il cacha le corps démembré dans un endroit secret.
« Ouaf ! »
« Ne déterre pas ça ! Hé ! Ne le mange pas ! Méchante ! »
Il le cacha. Bref, voilà ce qui s’était passé.
Une nouvelle journée paisible. Je rassemblai les stagiaires et me plaçai devant le tableau noir. Quand je voulus prendre une craie, je découvris que la boîte était vide et désignai la régresseuse.
« Nous n’avons plus de craie. Stagiaire Shei, pourrais-tu en prendre dans l’armoire au fond ? »
« Tu es obligé de me faire faire ça ? »
« Tu es juste à côté. S’il te plaît. »
« Tss. Bon, puisque tu le demandes. »
La régresseuse se dirigea vers l’armoire d’un pas traînant et arrogant. Je comptai lentement ses pas.
Un. Deux. Trois. Ta-da.
Comme prévu, la régresseuse ouvrit brusquement la porte de l’armoire.
À cet instant, un corps aux membres pliés en des angles grotesques, les muscles d’un rouge éclatant tressaillant, jaillit de l’armoire. La langue pendante, comme celle d’un mort, son visage croisa le regard de la régresseuse avant de basculer lentement vers elle, suivi de ses membres tranchés.
Un cadavre grotesque apparu sans prévenir, sans la moindre explication. Toute personne d’un courage ordinaire serait tombée à la renverse sous le choc.
La régresseuse lui fit face sans broncher.
« Frontière d’inversion céleste. »
Comme si la scène ne méritait pas qu’on s’en effraie, elle garda un visage impassible et repoussa d’une main le cadavre qui s’écroulait…
« Aaaaah ! »
Seul son visage demeura impassible.
Contrairement à son apparence calme, la régresseuse poussa mentalement un cri de surprise. Quand le bras droit détaché du cadavre tressaillit, elle frissonna et le repoussa précipitamment à l’intérieur de l’armoire.
« Ça m’a fait peur… ! Qu’est-ce que c’est que ça ?! Pourquoi il y a un truc pareil dans l’armoire ?! »
Elle faisait tout un drame dans sa tête, mais pas la moindre émotion ne transparaissait à l’extérieur.
La technique de la régresseuse, la Frontière d’inversion céleste, gravait des mouvements précis dans le corps afin qu’il puisse réagir par réflexe en toute situation. Elle s’activait même lorsqu’elle était horrifiée par quelque chose d’inattendu. Son cœur battait à tout rompre, mais son corps, forgé par d’innombrables épreuves, conservait un esprit inébranlable. Non, un corps immobile.
La régresseuse me jeta un coup d’œil et parla d’un ton égal.
« Il y a un cadavre là-dedans. Hé, tu sais quelque chose à ce sujet ? »
« …Depuis quand y a-t-il un cadavre ici ? Ne me dis pas qu’il était là depuis mon arrivée. C’est… flippant. »
Quoi ? Elle se reprit bien vite. Tss. Je m’attendais à ce qu’elle soit plus surprise. J’avais préparé cette boîte à surprises avec un soin méticuleux, et tout ça pour rien.
J’avalai ma déception et répondis avec autant de calme que si je n’y étais pour rien.
« Tiens. Depuis quand est-ce que c’est là ? »
Azzy dressa les oreilles et se leva.
« Ouaf ! Je sais ! Hier… »
« Ha ! Comment un animal ose-t-il interrompre son seigneur humain ?! »
Je plaquai une main sur la gueule du chien témoin et fis un geste désinvolte.
« On dirait que quelqu’un a caché ce cadavre dans l’armoire. Il faut enquêter. Stagiaire Shei, pourrais-tu le sortir un instant ? »
« Ça ? »
« Tu es juste à côté. S’il te plaît. Tu n’as pas peur des cadavres, tout de même ? »
« C’est vrai. »
La régresseuse hissa nonchalamment le cadavre sur son épaule. À la voir, elle semblait parfaitement indifférente. Ses pensées étaient plutôt sereines elles aussi.
On disait que l’esprit suivait le corps. Sans cette Frontière d’inversion céleste, elle se serait ridiculisée. Quel dommage.
« Voilà. »
La régresseuse étendit le corps démembré de l’immortel. Je me penchai et rassemblai les membres juste devant elle. Je remis en place la langue que j’avais tirée la veille pour accentuer l’effet, puis le bras droit dont j’avais noué les doigts un par un au cas où il aurait résisté.
À mesure que les morceaux se rejoignaient et reprenaient peu à peu forme humaine, le regard de la régresseuse s’assombrit.
« Ce n’était pas un cadavre. Un homme immense et musclé, à la peau sombre… C’est forcément cet immortel. »
Ah. Enfin.
Je n’avais pas caché l’immortel dans l’armoire uniquement pour effrayer la régresseuse. Ce n’était qu’un objectif secondaire.
D’après ses souvenirs, cet immortel avait apparemment survécu jusqu’au bout à chaque cycle précédent… Ce qui était normal, puisqu’il était immortel.
Au cycle précédent, alors qu’elle cherchait des renseignements, la régresseuse avait rencontré l’immortel et entendu un récit sommaire de ce qui s’était passé à Tartare. Puis, pour obtenir des informations plus précises, elle s’était infiltrée ici.
C’était tout ce que j’avais pu lire. Ses souvenirs s’arrêtaient là, et je n’avais aucun moyen de savoir quelles informations elle avait reçues de l’immortel ni ce qui s’était passé au cycle précédent. J’aurais bien aimé pouvoir lire tous ses souvenirs de ce cycle, mais, pour une raison ou une autre, je ne les voyais qu’à travers les réminiscences de la régresseuse.
Alors, pour découvrir pourquoi j’étais mort, je devais amener l’immortel devant la régresseuse. Ainsi, peut-être qu’un petit indice finirait par sortir de sa tête.
La régresseuse posa la question d’un ton plus grave.
« Cet immortel est là depuis tout ce temps ? »
« Qui sait ? »
« Impossible. Il aurait perdu du sang avec de telles blessures. Tyrkanzyaka n’aurait pas pu ne pas s’en apercevoir. »
La vampire répondit elle-même à la question.
« Non. Si c’est bien la personne que je crois, même moi, je ne l’aurais pas remarquée. »
La vampire, qui utilisait encore son cercueil comme siège aujourd’hui, contempla sans émotion le corps privé de ses membres.
« C’est un peuple de la terre venu de quelque part dans les steppes. »
« Un peuple de la terre ? »
« Comme nous sommes toutes deux immortelles, nous les appelons ainsi pour les distinguer de nous. Eux nous appellent les spectres sanguinaires. Nous ne sommes pas particulièrement proches. Ils nous considèrent comme maudites, et nous ne pouvons pas non plus boire leur sang. »
La vampire leva la main. Une fissure s’ouvrit légèrement dans le cercueil, et du sang rouge vif s’en écoula. Il rampa vers l’immortel, comme s’il allait le dévorer d’un instant à l’autre.
Mais dès que le sang toucha le corps de l’immortel, il perdit rapidement sa vigueur. Le sang rouge noircit, s’effrita comme du sable et tomba par terre.
« Leur chair ressemble à la Terre Mère. Ils ont acquis l’immortalité après avoir offert toute leur race en sacrifice humain. Leur chair est du sable et leur sang, de la boue. Leurs corps sont extrêmement impurs et répugnants, et ne leur conviennent qu’à eux. C’est pourquoi, même hors de leur corps, leur sang n’est pas affecté par mon art sanguin. »
La vampire fronça légèrement le nez et agita la main. Le sang, à l’exception des parties réduites en sable, retourna vers elle. Elle le rejeta comme si elle avait touché à quelque chose de répugnant.
La régresseuse acquiesça.
« …Je comprends. Alors, personne ne sait depuis combien de temps cet immortel est ici. »
En entendant la régresseuse marmonner, Azzy se redressa et prit la parole.
« Ouaf, je sais ! Hier… »
« Ha ! Comment quelqu’un avec un QI à deux chiffres ose-t-il prendre la parole dans un club réservé aux trois chiffres ? Même un chien d’école écoute poliment pendant trois ans. Comment une simple chienne de garde de prison ose-t-elle ouvrir la gueule ? Dix ans, c’est bien trop tôt pour toi ! »
« …Grrr. »
J’eus l’impression qu’Azzy m’aimait un peu moins, désormais. Il faudrait que je lui brosse le pelage pendant au moins une heure plus tard pour me faire pardonner, ne serait-ce qu’un peu.
Mais l’urgence était de la faire taire. La régresseuse se désintéressa bien vite d’Azzy et de moi.
« Qu’est-ce qu’il raconte encore à Azzy… ? Bah. Ce n’est pas comme si son comportement étrange datait d’hier. »
Voilà pourquoi il fallait soigner sa conduite habituelle. Même quand on faisait quelque chose d’insensé, les gens laissaient passer sans trop se méfier. Tous mes efforts pour me comporter bizarrement jusque-là avaient porté leurs fruits.
« L’immortel passe d’abord. Il semble grièvement blessé. Est-ce qu’il peut seulement se réveiller ? À la surface, ce serait différent, mais ici, dans l’Abîme, coupé de ses veines. Il aura du mal à se rétablir tout seul. »
La régresseuse examina l’immortel avec doute. Les immortels se régénéraient facilement, même après des blessures mortelles, mais il n’y avait aucun moyen de les soigner dans l’Abîme.
« Peut-être qu’avec la bénédiction de la Terre Mère… S’il consommait une énorme quantité de récoltes, peut-être. Mais j’ignore combien de temps ça prendrait. Est-ce que je devrais utiliser une potion ? Si ça change les choses par rapport au passé, les informations dont je dispose ne vaudront plus rien. »
Pas étonnant qu’il ait englouti des marmites entières de bouillie de haricots, un plat qu’aucun humain ordinaire n’aurait pu supporter. C’était pour régénérer ses blessures.
À l’origine, je comptais seulement le lui montrer et en rester là. Hmm. Vu la situation, est-ce que je devrais essayer de le réveiller ?
Bon, me décidai-je. Je fis un geste vers la régresseuse.
« Stagiaire Shei, toi qui aimes les hommes, cesse de dévorer le corps d’un homme du regard et retourne à ta place. »
La régresseuse, perdue dans ses pensées, chancela. Elle se rattrapa de justesse avant de tomber, puis me lança :
« Q-Qu’est-ce que tu racontes, tout à coup ?! »
« Cet homme est inconscient, mais le laisser exposé au regard brûlant d’un autre homme qui aime les hommes me semble un peu déplacé. »
« Quel regard brûlant ?! Je suis normale ! »
« Quoi ? Tu aimes les femmes ? Alors, qu’est-ce que c’était, la dernière fois, quand tu as lavé Azzy toi-même ? Quand tu l’as lavée, tu frottais la saleté noire ou tes noirs désirs ? »
« Non ! Bien sûr que non ! »
« Bien sûr que non. Puisque tu aimes les hommes. »
« M… ! »
Prise dans une contradiction qu’elle ne pouvait réfuter, la régresseuse rougit.
La vampire tapota le bureau avec son ombrelle.
« Ça suffit. »
Elle entrouvrit l’ombrelle et cacha son visage derrière. Une voix légèrement embarrassée s’éleva de derrière celle-ci.
« Je me porte garante de lui. Comme tu me l’avais demandé, j’ai observé la dernière fois. Quand Shei a lavé le Roi des Chiens, il semblait seulement gêné et n’a montré aucun intérêt particulier. Il est probablement vrai qu’il aime les hommes… Oh là là. »
« Attends, Tyrkanzyaka ! »
« Ce n’est rien, Shei. »
Incapable de croiser son regard, la vampire ne laissa voir que ses lèvres et défendit la régresseuse avec un sourire chaleureux dont je ne compris pas le sens.
« J’y ai longuement réfléchi. Ton inclination ne fait-elle pas aussi partie de toi ? Même si tu as renoncé à l’ordre céleste de l’harmonie entre le yin et le yang, je suis moi aussi un monstre qui défie le ciel. Nous sommes toutes deux des êtres que le Sanctuaire ne peut accepter. Ce n’est pas à moi de te blâmer. »
« Je ne suis pas comme ça… ! »
« Ce n’est rien. Je comprends. »
Ayant décidé d’accepter l’autre sans réserve, la vampire lui adressa un sourire si doux que même la régresseuse, pourtant grossière, ne put protester.
Il n’y avait plus moyen d’y échapper. La régresseuse se tut, le visage écarlate.
« Autant leur dire maintenant que je suis une femme… ! Non ! Je ne peux pas. Si je leur dis maintenant que je suis une femme, on croira que j’ai perdu ! »
Sa fierté avait pris une tournure vraiment étrange. À ses yeux, se faire acculer au point de révéler la vérité revenait à perdre.
De mon point de vue, moi qui avais lu chacune de ses pensées, c’était plutôt amusant.
Après tout, elle ignorait que je pouvais lire dans les pensées. Je pouvais continuer à lire les siennes et à la taquiner ainsi.
« Et puis, avec le Masque d’Agartha que j’ai récupéré dans le trésor, j’ai fait en sorte qu’on me prenne toujours pour un homme au premier abord. Le seul moyen de défaire cette suggestion, c’est de me déshabiller… Mais je refuse catégoriquement de le faire, même si je dois tuer quelqu’un ! »
Je m’étais demandé pourquoi son déguisement si sommaire n’avait pas été percé à jour. Il s’agissait donc encore d’un de ces trésors incompréhensibles. Le monde regorgeait de choses étranges.
Attends. Quoi ? Même si elle devait tuer quelqu’un ? Pas même si elle mourait ? Qui comptait-elle tuer ?
Je m’empressai d’intervenir pour mettre fin à tout ça.
« Bon, bon, ça suffit ! Réveillons cet immortel, victime d’un si regrettable accident ! »
…Très bien. J’arrêterais de la taquiner. Dans ma grande magnanimité, j’offris à la régresseuse une échappatoire et désignai l’immortel étendu là, privé de tous ses membres.
Notes :
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