Chapitre 410
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 410 : Dieu et roi
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Le Château de la Pleine Lune était la capitale du Duché du Brouillard et la résidence de la Progenitrice éveillée. L’antique château sombre, absent de toutes les cartes, se trouvait bien au-delà de la Forteresse du Crépuscule. Si le carrosse de Tyr, tiré par Rallion, n’avait pas été si confortable que j’en sentais à peine le mouvement, le voyage aurait été pénible.
Les coutumes et l’atmosphère singulières du Duché du Brouillard nous fournirent un sujet de conversation intéressant.
« Encore de la viande pour ce repas ? »
« … Tu en as assez ? »
« Non. J’adore ça. Après tout, les humains étaient des chasseurs par nature. Miam, c’est délicieux. On n’avait rien de pareil dans l’État militaire. »
« Si ! C’est juste que les provisions n’arrivaient pas jusqu’à Père ! »
« On avait convenu de dire qu’on n’en avait pas. Mmh. Oh, et c’est même cuit. Qui l’a préparé ? »
« Moi. »
Cabilah sortit de la cabine du carrosse et frappa dans ses mains. Des Soldats-Dents-de-dragon en tablier blanc et coiffés d’un foulard triangulaire apparurent lentement, des assiettes à la main.
Voir des Soldats-Dents-de-dragon squelettiques servir le repas était si étrange que la scène en devenait presque comique. Tandis que Cabilah les dirigeait, elle prit la parole d’un ton boudeur.
« Estimez-vous honoré. Une Ancienne aussi illustre que moi est en train de… »
« … Si je le traite de bétail, ma grande sœur va se fâcher, pas vrai ? Dis quelque chose de gentil. »
« … Je donne des forces au concubin de ma détestable sœur. Non, grande sœur ! Je ne l’insultais pas. Je suis juste jalouse qu’il ait reçu tes faveurs ! C’est pour ça que mes paroles étaient un peu dures ! Ne te fâche pas, s’il te plaît ! »
« Si tu n’arrives pas à dire quelque chose de gentil, quoi qu’il arrive, parle normalement. Tyr, laisse-la faire, s’il te plaît. Ce sera plus simple pour moi aussi. »
De toute façon, j’entendais tout grâce à la lecture des pensées. Si ses paroles et ses pensées divergeaient, je ne ferais que m’y perdre. À ce rythme, quelqu’un finirait par découvrir mon pouvoir.
Je pris Cabilah, qui surveillait la réaction de Tyr, comme accompagnement, tout en remuant les aliments dans mon assiette. Les pommes de terre avaient été cuites à la vapeur, puis dorées à la poêle dans l’huile et recouvertes de fromage. La viande avait mijoté longtemps sous une généreuse couche d’épices et s’effilochait dans le sens des fibres au moindre contact. J’enfournais une bouchée de pomme de terre et de viande, puis mâchai lentement.
« Ce n’est pas de la cuisine de débutante. Tu as de l’expérience. »
« De l’expérience ? Je suis peut-être un vampire, mais j’ai pris deux fois plus de repas que toi. Tu crois qu’un millénaire, ce n’est rien, petit jeunot ? »
« Tu es bien susceptible, même quand je te complimente. J’étais surpris que tu cuisines aussi bien alors que tu ne peux pas goûter. »
« Hmph. Ce n’est pas comme si je faisais ça pour recevoir des compliments de la part d’un type comme toi. »
Malgré ses paroles, elle avait l’air ravie et se mit à bavarder.
« Le bétail reste du bétail, et pourtant, il est tellement difficile pour la nourriture. Même quand je lui sers généreusement de la viande, il ne fait que se plaindre qu’elle est mauvaise ou trop dure. Parfois, il dit qu’il en a assez et demande s’il n’y aurait pas du pain ou de l’herbe ! Le meilleur moyen de lui clouer le bec, c’est de décorer un peu les plats. »
« On n’y peut rien. On ne peut pas manger la même chose tous les jours… Mais à t’entendre, tu cuisines pour eux régulièrement ? »
« Je n’ai rien d’autre à faire, alors ça m’occupe. Et puis, j’ai l’habitude de manipuler de la viande. »
Elle réussissait à donner aussi bon goût aux plats sans les goûter elle-même. C’était comme un peintre aveugle ou un musicien sourd. Même si j’étais déjà presque rassasié, je n’arrivais pas à m’arrêter de manger.
Tyr me regarda engloutir mon repas, puis appela doucement Cabilah.
« Cabilah. »
« O-oui, grande sœur ! »
« Ma grande sœur m’a appelée ! Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai fait quelque chose de mal ? Non, impossible. Elle m’a sûrement juste appelée. »
« … Apprends-moi aussi à cuisiner, plus tard. »
Tyr baissa la voix et le lui murmura. Cabilah poussa alors un cri débordant d’émotion.
« Compte sur moi ! Je vais tout apprendre à grande sœur sur la cuisine ! De la préparation des ingrédients au maniement du couteau, je t’expliquerai exactement comment faire et en quelle quantité, jusqu’au moindre détail ! »
« Chut. Tu parles trop fort. »
Hilde et moi eûmes vite fait de vider nos assiettes. Rassasié et satisfait, je me tapotai le ventre et déclarai :
« Encore une défaite pour l’État militaire. J’imagine qu’un pays sans fondations solides ne peut jamais gagner. »
« Tu cherches encore la bagarre. L’État militaire est simplement strict sur les produits de luxe. On peut aussi préparer des plats comme celui-ci, chez nous ! »
« C’est justement ça qui rend la vie difficile : avoir de bons plats sans pouvoir les manger. Au bout du compte, on doit se contenter de haricots. Ah, est-ce que je pourrai vraiment retourner dans l’État militaire après ça ? »
Quand je m’ennuyais, il me fallait provoquer un peu de conflit. Je rabaissai gentiment l’État militaire à propos de sa nourriture, et Hilde, dont l’orgueil avait été piqué, remplit elle-même le silence.
« C’est parce que l’État militaire compte une population immense ! Les haricots chimères étaient le seul moyen de nourrir les gens dans un État militaire au bord de l’effondrement ! Tu sais pourquoi on est allés jusqu’à l’Arbre de la Corruption pour en voler ?! »
« Je ne critiquais rien. Je ne faisais que comparer. »
« L’élevage, c’est un luxe en soi ! D’après les recherches de l’État militaire, si on abat une vache et qu’on plante des haricots chimères dans son pré, on peut nourrir vingt personnes. Autrement dit, garder une vache, c’est condamner vingt humains à mourir ! Ce n’est pas qu’on ne puisse pas en élever ! »
En regardant Hilde s’agiter, furieuse, je me remémorai ce que je savais du Duché du Brouillard.
La majeure partie du Duché du Brouillard était constituée de prairies. Coincées entre la mer et les montagnes, ses terres humides recevaient peu de soleil ; seules de courtes herbes y poussaient en abondance. Les collines qui s’étiraient des crêtes montagneuses jusqu’à la côte se prêtaient bien à l’élevage de bovins et d’ovins. Même après l’arrivée des vampires dans ces contrées, la végétation n’avait pas changé.
Des troupeaux de moutons couraient avec entrain dans les vastes plaines, suivis de bergers en bonne santé.
… Puis les vampires buvaient le sang de ces humains en bonne santé.
Les vampires du Duché du Brouillard étaient des bergers qui traitaient ces humains comme du bétail.
« Progenitrice. »
Valdamir frappa à la porte. L’homme qui avait conduit le carrosse si silencieusement que je l’avais à peine remarqué s’approchait ; même ce court trajet était donc terminé.
« Nous sommes arrivés au Château de la Pleine Lune. »
« Vous avez bien travaillé. »
J’ouvris la fenêtre et regardai dehors. Un épais brouillard sombre recouvrait les terres. Même à travers la brume, qui rendait difficile de distinguer quoi que ce soit à quelques centaines de mètres, une obscurité plus dense que le reste se dressait devant moi comme un géant.
La capitale du Duché du Brouillard. Un antique château sombre, absent des cartes.
Le Château de la Pleine Lune.
« Caw, caw. » Des goélands à queue noire tournoyaient au-dessus de nos têtes en poussant leurs cris. En contrebas, le murmure sourd d’une foule innombrable rassemblée dans la ville s’élevait. Chaque voix était faible isolément, mais toutes réunies, elles suffisaient à faire trembler le brouillard.
Tous attendaient le retour de la Progenitrice, le cœur partagé entre révérence et inquiétude, comme les habitants de la Forteresse du Crépuscule.
Je compris une nouvelle fois la place qu’occupait Tyr dans le Duché du Brouillard. Elle était à l’origine de tous les vampires. Une déesse vampire à laquelle même les grands Anciens, ces vampires qui buvaient le sang des humains, obéissaient et cherchaient à plaire.
Et pourtant, j’avais fait battre à nouveau le cœur de Tyr. Si je lui rendais aussi pleinement ses sens, alors cette déesse serait à moi…
Ah, pas de pensées compliquées. Alors que je m’apprêtais à descendre, je dis :
« C’est donc le château de Tyr ? C’est une ville immense. Je ne risque pas de m’ennuyer pendant mon séjour. »
« Installe-toi aussi confortablement que tu le souhaites. Cela prendra du temps, de toute façon ; profites-en pour te reposer. »
« Quoi ? On ne devait pas enquêter sur la mort de monsieur Luscinia ? »
« Je vais réunir ceux qui savent quelque chose et tenir un procès. Mais nous n’aurons probablement aucun indice sérieux avant l’arrivée du suspect le plus probable. »
C’était logique. Si l’Ancien Luscinia était mort, le Sage guérisseur qui avait hérité du Sang véritable de Luscinia serait le principal suspect.
Tss, j’aurais dû lire ses pensées plus attentivement lors de notre rencontre. Son étrange art du sang m’avait fasciné, et je n’avais pas réussi à bien lire dans son esprit.
Tout ce que je savais sur cette affaire, c’était que le Sage guérisseur n’avait pas assassiné Luscinia.
« … Et Valdamir a déjà dû mener une enquête approfondie. Recevons son rapport et examinons la situation ensemble. Même pour toi, découvrir la vérité sur un territoire vampire que tu ne connais pas sera difficile. »
Tyr parlait comme si elle s’attendait naturellement à ce que Valdamir ait tout préparé. Et, bien sûr, le Duc écarlate Valdamir avait tout préparé pour la Progenitrice.
« Je vous l’apporte immédiatement. »
« Bien. Je serai avec Hyu, alors fais-le envoyer là-bas. »
Tyr était la déesse des vampires, mais les dieux n’existaient que dans les temples et dans le cœur des gens. Les forces qui faisaient bouger un pays, elles, exerçaient leur influence bien au-delà des murs du temple.
Il semblait qu’une poignée d’Anciens seulement dirigeaient réellement le pays, et que Valdamir y avait une part très, très importante.
Dieu et roi.
Le malaise qui montait en moi n’était probablement pas qu’une impression.
« Viens. Prends ma main et suis-moi, Hyu. Si tu dois devenir le roi de l’État militaire, mieux vaut que les gens te reconnaissent dès maintenant. »
« Et si je ne deviens pas le roi de l’État militaire ? »
« Alors tu devrais d’autant plus rester auprès de moi. Tu es mon… »
« … L’appeler mon concubin me gêne un peu. Je devrais trouver une autre formule. De toute façon, je n’ai pas l’intention de prendre le sang de Hyu ; ce n’est donc pas mon concubin. »
« … Invité d’honneur. Les autres te traiteront comme il se doit s’ils le savent. »
J’espérais que ça s’en tiendrait à un traitement convenable.
D’ordinaire, j’aurais refusé de me montrer, mais cette fois, j’accédai au souhait de Tyr. Je descendis le premier du carrosse, posai un pied sur le marchepied et tendis la main à Tyr.
Tyr la prit, l’air perplexe.
« Tu fais preuve de savoir-vivre ? Qu’est-ce qui t’arrive ? »
« Je te le dis toujours : je sais le faire, je ne le fais simplement pas. Mais il y a des moments et des lieux où il faut se montrer convenable, non ? Surtout dans un endroit où la dignité de Tyr doit rayonner. »
Le mieux était de garder ses cartes cachées. Mais si les circonstances obligeaient à les abattre, autant les révéler avec panache.
Ne valait-il pas mieux que moins de gens soient au courant ? Pas du tout. Ceux qui s’intéressaient à mes cartes et m’observaient attentivement seraient précisément ceux qui voudraient me soutirer tout ce que je pouvais offrir.
J’aidai Tyr à descendre du carrosse. Une main posée légèrement sur son épaule, je la guidai lentement. Le geste était intime, mais Tyr accepta volontiers mon bras, malgré une légère rougeur aux joues.
Quand Tyr apparut ainsi, la scène de la Forteresse du Crépuscule se répéta.
Cette fois, cependant, la réaction fut bien plus vive. Vampires comme humains poussèrent des cris de stupeur.
« La Progenitrice a… un concubin ?! »
Ce n’était pas tout à fait faux. Mais fallait-il vraiment employer le mot « concubin » ? J’aurais préféré qu’ils m’appellent autrement.
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