Chapitre 406
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 406 : Le Dieu démoniaque et le Tabou
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Je n’avais jamais trouvé Tyr rapide.
Elle avançait toujours d’un pas tranquille, son cercueil sous le bras, et ressemblait à s’y méprendre à une tortue. Hors de l’Abîme, elle avait effectivement été plutôt lente.
Pourtant, dans le Duché du Brouillard, Tyr se déplaçait à une vitesse stupéfiante. Peut-être n’exagérait-elle pas quand elle affirmait avoir divisé ses ténèbres pour créer la brume. Elle maîtrisait le brouillard qui nous entourait et s’y faufilait comme si elle nageait. Moi, je restais immobile, mais j’avais l’impression que le monde lui-même était en mouvement.
Quand je repris mes esprits, Tyr et moi étions arrivés dans un pâturage isolé. Après s’être assurée qu’il n’y avait personne dans les environs, Tyr prit une petite inspiration.
« Hyu. Que s’est-il passé, à l’instant ? »
« Rien de bien grave. J’ai simplement utilisé le pouvoir du Dieu démoniaque. »
« Je n’ai aucune idée de ce que tu considères comme rien de bien grave. »
Comme je restais calme, Tyr se détendit un peu elle aussi. Je m’assis sur un rocher à ma convenance et Tyr m’imita, prenant place à mes côtés tandis qu’elle démêlait le chaos dans son esprit.
« Hyu a aussi utilisé son pouvoir pour faire revivre mon cœur. Il s’est souvenu de souvenirs que j’avais perdus depuis longtemps et a ravivé l’étincelle. J’étais alors trop submergée par la joie, et ensuite, je voulais simplement rester avec eux. Je ne lui ai donc jamais demandé d’explications… Est-ce que je pourrais interroger Hyu ? Si je fouille dans les secrets du Roi de l’Humanité, va-t-il disparaître comme une fée ? »
Elle pouvait me poser la question, maintenant. J’avais voulu, si possible, lui cacher que j’étais le Roi de l’Humanité, mais puisqu’elle l’avait découvert, il n’y avait plus vraiment de raison de le dissimuler.
Les cartes de chacun se dévoilaient malgré eux. C’était probablement parce que la régresseuse avait vu l’avenir une fois et avait bouleversé les choses, mais, en conséquence, les secrets n’avaient plus aucun sens. Tout le monde courait à présent à toute allure dans une course lancée vers les extrêmes.
Dans ce cas, mieux valait révéler toutes mes cartes et prendre part à la course plutôt que de les garder cachées.
Avant que Tyr puisse poser sa question, je pris les devants.
« Tyr. Le Dieu démoniaque que j’ai rencontré à Claudia possédait un pouvoir unique. Comme tu l’as vu, il pouvait maîtriser la foudre. »
« Le pouvoir dont Perru s’est servi à la fin ? »
« Oui. Même si nous l’utilisons de manière complètement différente. »
Comme le sujet était venu sur le tapis, je lui présentai ma paume. Des arcs électriques crépitèrent dans le vide. Mon pouvoir n’était pas aussi puissant que celui de Perru ou du Seigneur du Tonnerre, mais il suffisait pour qu’une personne puisse le manier.
Après avoir assisté de ses propres yeux à ce phénomène mystérieux, Tyr finit par choisir sa question.
« Hyu. Le Roi de l’Humanité… peut-il utiliser le pouvoir du Dieu démoniaque ? »
Je le lui avais déjà dit, mais mes explications avaient été trop vagues, à l’époque. Devais-je lui expliquer correctement ?
Si je comptais faire d’elle une alliée, il fallait la mettre sur la même ligne de départ que moi.
« Non. Tous les humains peuvent utiliser le pouvoir du Dieu démoniaque. Le Dieu démoniaque est un principe du monde. »
Tyr réfléchit longuement avant de répondre.
« Un principe du monde… Ça ressemble à ce que disaient les mages de l’Antiquité. »
« C’est probablement la même chose. La magie que les mages utilisent est elle aussi un fragment accordé par le Dieu démoniaque. Tout dépend de la manière dont on s’en sert. »
Ceux qui ne savaient véritablement rien ignoraient jusqu’à l’étendue de leur ignorance. L’esprit de Tyr n’était empli que de questions vagues, sans direction précise. Du point de vue d’un professeur, elle aurait été le genre d’élève le plus difficile à gérer.
Mais qui étais-je ? J’étais le Roi de l’Humanité. Je lus toutes les questions confuses de Tyr et choisis l’unique réponse qui les traversait de part en part.
« Le monde existait avant les humains. Au milieu de ses grands principes et de ses courants, les bêtes vivaient tout simplement. Mais certaines ont su lire le flux du monde et le façonner à leur avantage. »
« Les humains ? »
« Pas seulement les humains. Les oiseaux qui battent des ailes, les araignées qui tissent leur nid, les castors qui construisent des barrages. Toutes les bêtes qui suivent le cours du monde le comprennent et l’utilisent à leur façon. »
D’un mouvement du doigt, je fis voltiger deux cartes comme des oiseaux. Je les dressai sur le rocher et construisis un château de cartes. Après l’avoir renversé, je les plaquai l’une contre l’autre, sans laisser le moindre interstice, pour former un barrage.
« Comprendre le monde et le façonner n’est pas réservé aux humains. Toutes les bêtes font quelque chose de semblable. Les humains sont simplement un peu plus doués. Ceux qui ont fait de cette aptitude une curiosité ont cherché à comprendre le monde pour mieux utiliser leurs outils… et après d’innombrables tentatives, ils ont fini par en atteindre les principes fondamentaux. »
« Les principes du monde ? »
« Oui. Ils ont atteint les principes du monde lui-même, au lieu de se contenter de les utiliser comme des outils. Autrement dit, au lieu de ramasser du feu pour s’en servir, ils ont appris à en créer. Le Dieu démoniaque, c’est ce qui advient quand les principes sont affinés jusqu’à devenir des lois : un don et un pouvoir laissés à l’humanité par un être illuminé qui avait compris ce monde. »
J’appuyai fermement ma paume contre le rocher. J’aurais eu du mal à le déplacer par ma seule force ou mon poids, mais lorsque j’utilisai la magie de la terre, il s’affaissa. Sous l’empreinte de ma main, la roche s’était transformée en terre.
Je décrivis un cercle du doigt, et un pissenlit jaillit d’une poignée de terre. Une graine, dissimulée dans une fissure de la roche et morte de dessèchement, avait été forcée de germer.
« Le pouvoir de changer le monde. La magie n’est que l’utilisation du Dieu démoniaque au moyen de méthodes standardisées. À la base, c’est un pouvoir accessible à toutes les bêtes. »
« … Les vampires ne pouvaient pas l’utiliser. »
« C’était inévitable, à cause de la nature des vampires. La frontière entre l’intérieur et l’extérieur est floue pour vous. Pour changer le monde, il faut s’établir en son centre, mais les vampires n’avaient pas de limite claire entre eux-mêmes et le monde extérieur. Ah, quoique Tyr en soit peut-être capable maintenant qu’elle a retrouvé son cœur. »
Il lui faudrait d’abord maîtriser l’immense pouvoir qui circulait en elle, mais tout de même.
Tyr hocha la tête et passa à sa question suivante.
« Si le Dieu démoniaque est un pouvoir accessible aux humains, pourquoi le Sanctuaire l’a-t-il scellé ? »
« Oh, tu as compris ça. »
« Ce n’était pas évident ? Le Sanctuaire s’est mêlé des affaires de l’Abîme comme de celles du Village des Nuages. »
Elle flairait remarquablement bien l’implication du Sanctuaire. Je hochai la tête.
« Le Sanctuaire n’a pas réellement scellé les Dieux démoniaques eux-mêmes. Il n’en a pas le pouvoir. Comme tu l’as vu avec le Seigneur de l’Or et la Terre Mère, ils se sont révélés au monde au grand jour. »
« C’est vrai. Leurs enseignements se sont aussi répandus dans le monde. Alors, qu’est-ce que le Sanctuaire faisait ? »
« C’est simple. Il a scellé une partie du savoir du Dieu démoniaque pour empêcher les humains de commettre des tabous. »
Tyr réagit au mot « tabou ». En tant que vampire de la Gourmandise qui buvait le sang d’autrui, elle était plus proche des tabous que quiconque au monde. L’air contrarié, elle les évoqua.
« Tu parles des Quatre Tabous que le Sanctuaire a décrétés de son propre chef ? »
« Oui. Tu connais les Quatre Tabous, n’est-ce pas ? »
« Bien sûr. Je les ai si souvent entendus que je pourrais les énumérer tous les quatre, là, tout de suite. »
« Vas-y. »
Je n’avais aucune raison d’expliquer quelque chose que nous savions tous les deux. Tyr accepta volontiers la tâche que je lui confiais.
« Tabou de classe un : la Gourmandise. L’acte de consommer quelque chose de mauvais et d’horrible pour remplir son corps. Ces vermines ont vu les vampires et nous ont condamnés, nous traitant de progéniture de la Gourmandise, avant de nous attaquer. Nous ne faisons que prendre du sang, sans ôter la vie. »
Elle ne le dit pas explicitement, mais la chose mauvaise et horrible était généralement un autre être humain. Tyr fronça les sourcils et poursuivit.
« Tabou de classe deux : la Greffe. L’acte de rejeter le corps créé par le Créateur et de le transformer en autre chose. Les créations de magie noire, auxquelles on coud des cornes ou des ailes de bête sur le corps, sont le résultat de la Greffe. »
« Dans les États mineurs, ils ont remplacé leur corps par des machines. »
« Oui. Ça aussi, on pourrait appeler ça la Greffe. Pour des choses qu’ils ont déclarées taboues, ils ne font pas grand-chose pour les empêcher. Quoi qu’il en soit, le tabou de classe trois est… »
Tyr, qui s’était exprimée avec dignité jusque-là, se tut soudainement. Elle avait commencé à parler du tabou de classe trois, puis s’interrompit, embarrassée.
« … L-le suivant, c’est le tabou de classe trois. »
« Qu’est-ce que c’est ? Tu ne le sais pas ? »
« Si ! C’est… »
« Le tabou de classe trois, c’est l’accouplement… Je sais que c’est tabou, mais comment pourrais-je prononcer un mot aussi gênant devant un homme ?! »
Bon sang. Elle rougissait rien qu’à le dire ? Quel âge avait-elle, à se comporter comme une adolescente ? Si c’était si difficile pour elle, je le dirais à sa place.
« Je vais te le dire. Le tabou de classe trois, c’est l’Accouplement. Il s’agit du tabou qui consiste à unir des humains à autre chose et à concevoir un être qui n’est pas humain. Il existe de nombreuses méthodes, comme la bestialité ou les orgies. L’exemple le plus célèbre est celui de la Reine Agartha, qui se serait accouplée avec toutes sortes de bêtes et aurait couché avec tous les hommes d’une ville… »
« Tu n’as donc aucune honte ?! Je sais déjà tout ça, alors passe vite au suivant ! »
Le visage de Tyr, de plus en plus rouge, elle me donna une tape. J’avais voulu la taquiner encore un peu, mais le coup fit plus mal que prévu. Je passai donc vite au tabou suivant.
« Enfin, le tabou de classe quatre, c’est l’Hérésie. C’est le tabou qui consiste à utiliser un savoir mauvais pour égarer les humains et leur faire perdre la foi. Il vise à condamner et à corriger les esprits corrompus et les fausses croyances. »
« C’est exactement le genre de chose qu’on peut interpréter comme on veut. S’ils n’aiment pas quelque chose, ils la déclarent hérétique et l’attaquent. »
« Je le pense aussi. Alors, Tyr. Nous avons énuméré les quatre tabous. Sais-tu ce qu’ils ont en commun ? »
On les appelait des tabous, mais, en réalité, aucun n’avait quoi que ce soit d’extraordinaire. On en trouvait même, à sa grande surprise, tout autour de soi. Personne ne s’en vanterait, mais, poussé dans ses derniers retranchements, n’importe qui choisirait de commettre un tabou s’il s’agissait du seul moyen de survivre.
Les vampires l’avaient fait. Les habitants des États mineurs l’avaient fait. Agartha l’avait fait. Les tabous existaient au grand jour.
Pourtant, le Sanctuaire avait une raison de désigner toutes ces réalités comme des tabous.
« Les tabous sont des choses qui transforment les humains. »
Pour protéger l’humanité.
« La Gourmandise transforme les humains en proies. La Greffe les transforme en outils. L’Accouplement trouble la pureté humaine. L’Hérésie porte atteinte à la spiritualité humaine. Le Sanctuaire a créé les tabous pour protéger les humains, aussi bien en tant qu’individus qu’en tant qu’espèce. »
« … Protéger les humains ? »
Tyr leva les yeux vers moi, m’interrogeant du regard : comment pouvais-je savoir cela ?
Eh bien, je n’avais rien à répondre à ça.
J’étais le Roi de l’Humanité. Je ne possédais aucun des souvenirs du précédent Roi de l’Humanité. Tout ce qu’on m’avait transmis, c’était une ancienne promesse.
Cette promesse… celle par laquelle la première Sainte Vierge avait lié le Roi de l’Humanité, se transmettait encore aujourd’hui. C’était tout ce que je savais. Je n’avais aucun souvenir de l’Année Un.
Je n’avais donc rien à lui dire.
« Maintenant, revenons au sujet de départ. Le Dieu démoniaque qui a atteint les principes du monde possède le pouvoir de bouleverser le monde. Même si les reliques du Dieu démoniaque n’utilisent jamais leur pouvoir, le simple fait de répandre le savoir des Dieux démoniaques change la manière dont les gens voient le monde et transforme leur vie. »
À la place, je lui dis ce dont j’étais certain.
« Mais, Tyr, les humains font eux aussi partie du monde. »
Le Sanctuaire avait tenté de dissimuler le Dieu démoniaque. Dès qu’il avait appris que Tyr avait découvert l’art du sang, il avait essayé de la tuer et rejeté l’existence des vampires. Il avait déclaré tabous des actes que tout le monde réprouvait en privé.
Tout cela dans un seul but.
Protéger « l’humanité ».
« Le pouvoir du Dieu démoniaque peut changer les “humains”. Pas leur mode de vie, ni leurs actes, mais le concept même de ce qu’est un “humain”. »
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