Chapitre 404
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 404 : Le berger prend mieux soin de ses moutons
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On disait que partout où résidait la Progenitrice devenait le centre du Duché, si bien que le Duché du Brouillard n’avait pas de capitale à proprement parler.
Mais l’endroit où la Progenitrice voulait se trouver était une autre histoire.
Tyr voulait me montrer le plus bel endroit du Duché du Brouillard. Même sur une seule main, il y avait toujours un doigt qu’on préférait aux autres. Elle avait beau prétendre être impartiale, Tyr tenait à visiter la plus grande ville.
« Eeeh~. Ça va être pénible de rentrer une fois qu’on sera encore plus loin de l’État militaire. On ne peut pas rester ici ? »
« Alors tu peux rester ici. »
« C’est méchant. On voyage ensemble en compagnons depuis tout ce temps ! »
Hilde s’accrocha à Tyr en souriant. Même les vampires ne crachaient pas au visage de quelqu’un qui souriait ; Tyr se contenta donc de regarder Hilde au lieu de la repousser brutalement.
Hilde… Je ne lui en veux pas, mais je ne veux pas qu’elle reste dans les parages.
Si je devais mettre un nom sur ce sentiment, Tyr appréciait plutôt Hilde. Son irresponsabilité caractéristique et son ton cynique me rappelaient les miens.
Mais apprécier quelqu’un ne signifiait pas qu’on pouvait le garder près de soi.
Hilde en sait trop sur Hyu et veut en apprendre davantage. Au Duché, aucun secret ne doit absolument rester caché… Pourtant, j’hésite à lui en dire plus sur moi et sur le Duché. Surtout maintenant que Luscinia est mort.
Ce ne serait pas merveilleux si tout le monde vivait dans un monde où chacun disait franchement ce qu’il avait sur le cœur ?
Malheureusement, j’étais le seul à vivre dans ce monde-là.
Tyr dissimula ces pensées et prit la parole.
« Tu as forcément une raison d’être venue jusqu’au Duché. Qu’est-ce qui t’amène ? »
Hilde, qui avait vaguement perçu ce que Tyr taisait, lui retourna la question.
« Qu’est-ce qui m’amène ? Tu as tellement envie de me voir partir ? »
« Sinon, tu comptes rester éternellement à mes crochets ? Il faut au moins que je sache ce que tu viens faire ici, sinon je n’ai aucune raison de te garder. »
« Hmm. C’est une affaire d’État, alors ce ne serait pas un peu indigne d’en parler en pleine rue~ ? »
« Dans ce cas, je m’en réjouis d’avance. Prépare-toi. J’espère que tu sauras donner un contenu à au moins la moitié de tes belles paroles. Sinon, je devrai revoir à la baisse l’intérêt que tu présentes. »
Leur échange glacial, où chacune dissimulait ses véritables sentiments, prit fin. Tyr se tourna bientôt vers moi avec un doux sourire.
« Viens, Hyu. La Forteresse du Crépuscule a été bâtie pour repousser les invasions ; elle présente donc bien des lacunes. Je veux te montrer le Château de la Pleine Lune. Il me reste encore beaucoup de choses à te faire découvrir au Duché. »
« Hum. Ça ne me dérange pas d’y aller… mais Tyr, ça ne posera pas de problème ? »
« Poser problème ? Qu’entends-tu par là ? »
Je répondis à Tyr d’un ton plutôt sévère.
« Je suis le Roi de l’Humanité. Le représentant qui parle au nom de tous les humains. Mais les vampires considèrent les humains comme du bétail, non ? Je ne pense pas que tu devrais me montrer fièrement des humains traités comme des bêtes, juste sous mon nez. »
Bien sûr, je n’étais pas un défenseur des droits de l’homme.
J’étais le Roi des Bêtes, et les bêtes avaient fondamentalement pour nature de dévorer ou d’être dévorées. On faisait du bétail avec d’autres bêtes ; aucune règle n’interdisait donc d’en faire autant avec les humains, qui étaient eux aussi des bêtes.
Je n’avais combattu et renversé l’État militaire que parce que j’avais senti que le Sanctuaire s’immisçait dans le commandement de l’État militaire.
Plus précisément, j’avais eu l’impression que la Sainte Vierge, qui lisait l’avenir, retenait les citoyens de l’État militaire avant même qu’ils aient commis le moindre crime. On aurait dit qu’elle voulait découper la bête qu’était l’humanité à sa convenance pour en faire autre chose ; j’avais donc prêté main-forte à la régresseuse, qui souhaitait bouleverser l’État militaire.
Le commandement de l’État militaire s’était toutefois révélé quelque peu différent de ce à quoi je m’attendais.
Les vampires étaient eux aussi des humains et, même s’ils maîtrisaient les autres par la force, cela n’avait rien d’anormal. Partout dans le monde, les faibles étaient traités comme du bétail.
À bien y réfléchir…
« Hé hé. Tu me sous-estimes beaucoup trop, moi et mon pays. Même si je n’avais rien à craindre, est-ce que je te montrerais le côté honteux de ma nation ? »
Tyr rit légèrement, malgré l’insolence de ma question.
« Je te montrerai ce qu’il en est avant notre départ. Tu verras à quoi ressemble ce pays. »
La brume marine qui s’élevait de la Mer des Léviathans cachait le soleil et formait des nuages. Portés par le vent, ceux-ci passaient au-dessus du Duché comme un immense toit, puis se heurtaient à une haute chaîne de montagnes et s’y retrouvaient piégés.
Sauf en un endroit, où ils s’amassaient au-dessus de collines basses et finissaient par s’échapper.
Un lieu où les rayons du soleil ne parvenaient jamais, plongé dans l’obscurité toute l’année. Un lieu où le vent marin apportait constamment une odeur de poisson. Un lieu où cette odeur se mêlait à la puanteur du sang jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les distinguer.
Le Duché du Brouillard, où coulaient le chagrin et le sang frais.
Là-bas…
« Allez, pas cher ! Pas cher ! On a toutes sortes de viandes ! »
« Boudin noir en vente ! Un seul suffit largement pour couvrir deux mois d’impôt sur le sang ! Mangez du boudin et refaites le plein de sang ! »
« Excusez-moi. Il y a un Yeiling qui cherche du sang en ce moment ? Sinon, un Twit fera l’affaire. »
C’était bien plus animé que je ne l’aurais cru.
Je déambulais dans le marché sans ressentir la moindre morosité. Comme pour prouver que ce n’était pas le soleil, mais une vie confortable et de bons repas qui égayaient le cœur des gens, les habitants d’ici semblaient heureux et en bonne santé.
Au milieu de la rue, je marmonnai, stupéfait :
« Pourquoi vivent-ils si bien ? »
« Pour qui nous prends-tu ? Cela fait plus de mille ans que nous avons cessé de prélever le sang des gens à sens unique. Cette méthode ne satisfaisait ni les vampires ni les humains. »
La tête dissimulée sous une capuche d’ombre, Tyr me répondit comme si elle me faisait visiter fièrement cette rue animée.
« Boire jusqu’à la dernière goutte parce qu’on a soif ne vaut pas mieux que de démanteler un puits entier. Notre cruauté ne s’exerce que contre nos ennemis. Nous engraissons nos alliés et prenons soin d’eux. »
L’explication de Tyr n’avait rien d’exagéré.
Les étals débordaient de nourriture bonne pour la santé : viande salée, poisson séché, lait et boudin noir, fromage, huile. Le blé et le riz, qui avaient besoin des bienfaits du soleil, étaient rares, mais avec une telle variété d’ingrédients, le riz et le pain ne me manquaient pas.
Les fruits de mer sortaient particulièrement du lot. Il y avait de tout, des poissons familiers aux coquillages. On ne pouvait trouver une telle diversité de produits de la mer qu’au Duché du Brouillard.
Il n’y avait pas beaucoup de fous prêts à aller pêcher dans une mer peuplée de bêtes marines.
Le Duché du Brouillard avait une autre particularité, plus importante encore : c’était un pays où les vampires formaient la noblesse. Or, les vampires ne pouvaient pas manger.
Ce qui signifiait que toute la nourriture de ce marché…
« Tout ça est pour les humains, pas vrai ? Les vampires n’ont pas besoin de ce genre de nourriture. »
Toute l’économie du marché tournait autour des humains. Tyr acquiesça avec un sourire.
« Hé hé. Exactement. Quelques vampires ennuyés en mettent parfois dans leur bouche, mais ce n’est qu’un divertissement. Les vampires n’en sentent pas le goût. »
« Personne ne dépérit d’anémie. Pourquoi est-ce que je m’imaginais toujours cet endroit comme une ville grise et lugubre ? »
« Hi hi. Ce n’est pas entièrement faux. C’est bel et bien gris. Mais si nous prélevons trop de sang, il n’y en aura pas assez à boire le lendemain ; les prélèvements excessifs sont donc interdits. »
Tyr semblait ravie de ma réaction. Quoi qu’il en soit, je contemplais moi aussi la rue avec fascination.
Le pire ennemi des humains, c’étaient les autres humains. Ils possédaient inévitablement ce dont les autres avaient besoin.
Les vampires, bien qu’humains eux aussi, étaient un peu différents. Ils exigeaient du sang, la chose la plus essentielle à la survie des humains, mais ne se souciaient de rien d’autre. N’ayant besoin ni de nourriture, ni de sexe, ni de sommeil, ils ne réclamaient que du sang et pouvaient céder tout le reste.
Et encore, ils ne pouvaient recevoir ce sang qu’à condition que leur source reste en vie et en bonne santé. De ce point de vue, les vampires étaient peut-être les nobles les plus idéaux qui soient.
Comme des bergers prenant soin de leur troupeau.
« J’ai entendu dire qu’autrefois, des gens se pavanaient en se prétendant rois ou nobles et affirmaient que leur sang n’avait pas la même couleur que celui des gens ordinaires. »
« Un mensonge. Quand je les ai tous attrapés et que je leur ai vidé le sang, j’ai découvert qu’il était rouge, comme celui des autres. Seuls les vampires avaient vraiment un sang différent. »
« Alors, c’était à l’époque où Tyr était encore en activité. Enfin, il vaut mieux que des nobles réellement différents règnent. Les vampires réclameraient-ils de l’argent et de la nourriture pour satisfaire leur goût du luxe ? Tout au plus convoiteraient-ils ton corps. »
À l’évocation de corps convoités, Tyr tressaillit un instant et me reprit.
« Dit comme ça, c’est bizarre. Remplace ça par “sang”. »
« À quoi diable pensais-tu ? Le sang fait aussi partie du corps, non ? »
« Tu devrais parler correctement pour éviter toute confusion. »
Je ne voyais pas ce qui pouvait prêter à confusion. N’était-ce pas Tyr qui avait un démon dans la tête ? Un démon qui voulait transformer mon corps en vampire !
« Maintenant que j’y pense, tous les aliments vendus au marché sont bons pour la santé et donnent des forces. Boudin noir, foie, viande, fruits de mer, et ainsi de suite. »
« Tu orientes étrangement la conversation dans cette direction. Ce sont simplement des aliments qui permettent de refaire facilement le plein de sang. »
« C’est presque pareil. Je manque peut-être un peu de sang, moi aussi, mais j’ai envie de viande. »
La viande était difficile à trouver dans l’État militaire. Utiliser des céréales pour en faire de la chair animale destinée à l’alimentation était terriblement inefficace. Là-bas, la viande compressée en conserve était le plus grand luxe qu’on puisse s’offrir.
Pourtant, au Duché, où l’on prélevait le sang des humains, on les encourageait à manger de la viande pour refaire leurs réserves. Quelle ironie.
Puisque j’étais venu jusqu’au Duché, autant me faire plaisir un peu. En regardant autour de moi, j’aperçus un étal. Un énorme morceau de viande était embroché au-dessus du feu, et le vendeur en découpait des portions à la demande.
La vue de cette pièce de viande gigantesque me fit penser à Azzy. Cette bête que j’avais laissée à Claudia aurait-elle pu résister en voyant ça ? Peut-être valait-il mieux qu’elle soit là-bas plutôt que de semer le chaos dans l’ordre public du Duché.
« Bienvenue ! »
Alors que je m’approchais de l’étal en soupirant, le propriétaire m’accueillit avec un grand sourire de commerçant. J’examinai les marchandises et déclarai :
« Deux portions de votre plat le plus populaire, s’il vous plaît. »
« Bien, monsieur ! Un instant ! »
La graisse fondait et ruisselait le long des couches de viande empilées en un énorme bloc. Le propriétaire en découpa des tranches dorées avec un couteau à large lame, les déposa dans une assiette avec des légumes sautés et de la sauce, puis me la tendit.
J’ignorais quel genre de pays était le Duché du Brouillard, mais sa cuisine semblait au moins rivaliser avec celle du reste du monde. La bouche déjà pleine de salive, je fouillai mes poches.
Et je me rappelai quelque chose que j’avais momentanément oublié.
Ah.
Je n’avais pas d’argent sur moi.
Où était-il ? Dans ma chambre, tout à l’heure ? Non, je n’avais même pas sorti d’argent dans ma chambre. J’avais laissé tout ce que je possédais à Claudia. À force de fréquenter des gens comme le Seigneur du Vert-de-gris et le Seigneur de l’Or, j’avais cessé d’accorder beaucoup de valeur à l’argent.
« Monsieur ? »
Le propriétaire jeta un regard à ma poche rebondie, comme pour me dire de payer. Mais je n’avais pas d’argent sur moi.
« Patron. »
« Oui ? »
« Je n’ai que des cartes sur moi. Je peux payer par carte ? »
« Des cartes ? Quel genre de cartes ? »
Des cartes.
Les objets que j’avais créés un peu plus tôt grâce au pouvoir du Dieu démoniaque.
Je sortis de ma poche une dizaine de cartes et les étalai devant le propriétaire. Elles portaient toutes un pique. Le propriétaire fronça les sourcils, perplexe.
« Ces cartes sont le fruit d’un mystère si profond que les humains peuvent à peine le concevoir. Ce sont des chefs-d’œuvre créés par nul autre que le dieu de la magie. »
J’essayai de les vendre en ne disant que la vérité, mais mon interlocuteur était un commerçant chevronné qui tenait cet étal depuis près de dix ans. Il ouvrit de grands yeux et demanda :
« Vous vous fichez de moi ? »
« Allons, ne dites pas ça. Regardez. S’ils n’avaient pas été créés par le Dieu démoniaque, comment pourrait-il y en avoir autant ? »
Je sortis encore et encore des cartes de ma poche. Il en jaillissait beaucoup trop pour tenir dans un si petit espace. En vérité, je dissimulais dans ma main les cartes que je venais de sortir et faisais semblant d’en tirer d’autres ; mais pour quiconque ne connaissait pas l’astuce, on aurait dit qu’elles se déversaient de ma poche.
« Vous voyez ? Elles sont infinies. »
Le propriétaire fut fasciné un instant, mais un seul. Ce commerçant chevronné ne se départit pas de ses soupçons.
« C’est une astuce intéressante. Mais nous n’acceptons que l’argent. »
« Vous ne voyez pas ? Les cartes n’arrêtent pas de sortir. Vous pourriez sûrement en tirer quelque chose chez un ferrailleur. »
« Alors allez les échanger chez un ferrailleur ! Dégagez ! »
On me repoussa, la viande juste sous mon nez.
Tss. Quel adulte blasé. Toute capacité d’émerveillement avait disparu chez lui.
Après avoir échoué à manger sans payer, je retournai auprès de Tyr en traînant les pieds.
« Tyr. Cette personne a osé lever le doigt sur moi, ton invité. Gronde-la. »
« Hé hé. Quelle blague. »
« Non, je suis sérieux. »
Je le pensais vraiment, mais elle prit ça pour une plaisanterie. Je lui demandais bel et bien d’abuser de son autorité. J’avais la Progenitrice derrière moi ; pourquoi aurais-je accepté un traitement aussi lamentable ? On disait que le rang faisait l’homme. Si j’occupais une position élevée, je pouvais bien me montrer un peu tyrannique !
« Si tu le souhaitais, je pourrais prendre tout ce qu’il y a dans cette rue, mais ce n’est pas ce que tu veux. Nous sommes sortis incognito, alors observons encore un peu le quotidien des gens ordinaires. »
Se promener ensemble au marché comme ça, c’est agréable. On dirait une sortie ordinaire.
Une sortie ordinaire ? Rien que d’y penser en faisait déjà quelque chose de spécial ! Les gens ordinaires n’arrivaient pas à dormir parce qu’ils s’inquiétaient pour leur argent !
« Les gens ordinaires ont aussi de l’argent. Sans argent, même les scènes ordinaires que Tyr veut voir ne valent pas mieux que des gâteaux peints sur un tableau. »
« S’inquiéter pour l’argent ? Pour qui me prends-tu ? Je suis la propriétaire de ces terres et l’ancêtre de tous les vampires. Tu crois vraiment que je manquerais d’argent sur mon propre territoire ? »
« J’ai l’impression que ça pourrait arriver à Tyr. Ça ne t’est pas déjà arrivé plusieurs fois ? »
Ma prédiction se révéla exacte.
Tyr fouilla dans ses vêtements, puis poussa un petit soupir. Elle n’était pas du genre à transporter délibérément la monnaie qu’utilisaient les gens ordinaires.
C’est humiliant… ! Hyu a faim et je ne suis même pas capable de la satisfaire ! Tant pis. Puisqu’on en est là, je révélerai mon identité s’il le faut !
Voilà pourquoi les gens s’accrochaient aux puissants.
Alors que j’aiguisais déjà la lame de ma vengeance contre le propriétaire qui avait osé éconduire l’invité de la Progenitrice…
Notes :
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