Chapitre 365
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 365 : Récit du passé : la chute du Royaume doré
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Quand l’or abonda trop, il perdit sa valeur.
Avant que cela n’arrive, personne n’imaginait même que pareille chose fût possible. Le proverbe qui invitait à considérer l’or comme de la pierre signifiait qu’il ne fallait pas s’obséder de sa valeur. Personne n’avait prévu qu’il ne vaudrait réellement pas plus qu’un vulgaire caillou.
Ce n’est qu’après l’avoir vécu que les gens cherchèrent à expliquer le phénomène en lui donnant des noms comme « malédiction de l’or » et « inflation ». Lorsque le Sanctuaire comprit la situation, il consacra à la hâte de l’or « pur » et en garantit la valeur. Jusqu’à ce que l’alchimie se répande et que la monnaie alchimique devienne d’usage courant, l’or consacré fut la seule monnaie du continent à conserver une valeur fiable.
Les autres pays, témoins de l’effondrement du Royaume doré, commencèrent à réformer leurs systèmes et à préparer des contre-mesures. Certains se mirent même à étudier l’économie comme une discipline à part entière.
L’humanité avait appris une nouvelle chose, qui n’avait jamais existé auparavant dans le monde.
Pourtant, tout cela avait été bâti sur les ruines du Royaume doré.
Quelques mois après l’exécution de Demo, le chaos qui régnait dans le Royaume doré devint incontrôlable.
Les artisans, écartés du pouvoir, prirent les armes et se révoltèrent. Ils s’allièrent aux forces régionales, leur fournirent des armes de grande qualité et marchèrent sur la capitale pour reprendre le pouvoir. En avançant, ils exécutèrent tous les alchimistes qu’ils croisaient, et nul ne semblait en mesure de les arrêter.
Mais après la mort de Demo, les alchimistes n’étaient plus disposés à rester les bras croisés non plus.
Ils fabriquèrent des armes grâce à l’alchimie pour tuer. Il n’était pas nécessaire qu’il s’agisse de lances ou d’épées. Du poison, de la poudre à canon, des mécanismes, des pièges. Les alchimistes continuèrent à développer leur art pour survivre et éliminer leurs ennemis.
La guerre engendre le progrès technologique. L’alchimie, qui n’avait servi qu’à fabriquer de l’or ces dernières années, s’étendit peu à peu à d’autres domaines. Des outils bizarres de toutes sortes firent leur apparition, conçus pour la plupart pour tuer. Capables de fabriquer des mécanismes sans fourneau ni atelier, les alchimistes perpétrèrent toutes sortes d’attentats terroristes et plongèrent le Royaume doré dans un chaos toujours plus profond.
La supériorité de la technologie sautait aux yeux. Pourtant, comment les artisans auraient-ils pu accepter l’alchimie ? Ils tentèrent d’éliminer les alchimistes par des moyens conventionnels, tandis que ces derniers, relativement plus faibles, leur échappaient de façons inimaginables et continuaient de résister.
Bataille, destruction, mort, chaos.
Il ne fallut pas longtemps pour que le Royaume doré soit couvert de sang et de flammes.
Tout le pays s’était dressé contre les alchimistes, et pourtant ils s’obstinaient à survivre. Leur savoir-faire y était pour quelque chose, mais c’était surtout grâce à un fantôme qui errait dans le Royaume doré.
« Roi Elik ! Je vous en prie, arrêtez-le ! »
Les artisans qui avaient chassé les alchimistes et repris le pouvoir ne respectaient plus le roi comme autrefois. Aussi exceptionnel fût son talent, il ne pesait pas lourd face à l’alchimie. Après avoir découvert un mystère bien plus grand, ils n’étaient plus très impressionnés par le summum de l’artisanat.
Surtout, c’était une époque où seule comptait la force. Les créations du roi Elik étaient excellentes, mais elles n’étaient pas puissantes. À quoi servait la plus tranchante des lames célèbres si son porteur était faible ? Les seigneurs de guerre détenaient le pouvoir, tandis que le roi n’était plus qu’une marionnette.
Si elle n’avait pas été capable de comprendre d’un seul regard les mécanismes complexes des alchimistes, les seigneurs de guerre ne l’auraient même pas traitée en roi.
« Vous avez dit que le traître Demo était bel et bien mort ! Pourtant, il erre toujours dans le Royaume doré et se sert de l’alchimie ! »
À vrai dire, même aujourd’hui, il était difficile de prétendre qu’ils la traitaient comme un roi.
Elik, que l’on avait encore épuisée à la tâche la veille, se frotta les coins des yeux et répondit à l’injonction du Grand Général.
« Ne restaure-t-il pas les bâtiments effondrés et ne purifie-t-il pas les terres contaminées ? Il y a des problèmes plus urgents à régler pour le moment. »
« Ha ! On dirait que Votre Majesté a aussi perdu la tête ! Vous y croyez vraiment ? »
Elle n’avait même plus la force de reprendre le Grand Général pour son insolence. À l’heure actuelle, c’était lui qui détenait le plus de pouvoir dans le Royaume doré, et le roi Elik était réduit à une couronne posée sur la tête du Grand Général. Épuisée, Elik attendit qu’il poursuive.
« L’alchimie ! Il se sert de l’alchimie en ce moment même ! Les masses ignorantes le remercient d’avoir restauré leurs maisons. Certains imbéciles vénèrent même les alchimistes et les aident ! Ils ne croient que ce qu’ils voient et le couvrent d’éloges, alors qu’il est la cause de la situation actuelle du pays ! Ils ne se rendent pas compte que ce pouvoir est peut-être maudit ! »
Évidemment que les gens lui étaient reconnaissants d’avoir restauré leurs maisons. Si le Grand Général supportait si mal leurs acclamations, il n’avait qu’à les reconstruire lui-même.
Elik ravala son sarcasme et répondit :
« Alors allez arrêter Demo vous-même. Le problème serait réglé, non ? »
« C’est que… »
Le Grand Général s’interrompit.
Rien n’avait d’effet sur Demo. Aucune arme ne pouvait le tuer, aucun poison ne l’atteignait. Il ignorait tous ceux qui lui adressaient la parole et se contentait d’errer dans le Royaume doré, à fabriquer des choses encore et encore.
Un jour, un officier subalterne du Grand Général avait brandi son épée contre lui. Il comptait tuer Demo une nouvelle fois et en faire un exemple.
Ce qui suivit fut le spectacle d’un obstacle qu’on « démontait ».
À ce souvenir, le Grand Général ferma les yeux avant de répondre.
« …Il est hors de tout contrôle. Un démon a pris possession de lui. »
Il n’y avait pas d’autre façon de le décrire. Des lames dignes des meilleures épées de l’époque étaient apparues en un instant et avaient démantelé un être humain. Voir un officier renommé se désagréger fil après fil et s’éparpiller sur le sol dépassait l’entendement. De quoi être secoué de terreur.
Même le prêtre envoyé par le Sanctuaire s’était retiré en marmonnant des paroles sur un Dieu démoniaque. Cela irritait tout particulièrement ceux qui s’opposaient à l’alchimie. Voilà pourquoi le Grand Général adressait cette demande au roi Elik.
Naturellement, Elik trouvait toute cette histoire absurde. Si elle avait eu le pouvoir, les premiers qu’elle aurait balayés auraient été ces chacals assoiffés d’autorité.
Et pourtant, le Grand Général s’attendait soudain à ce qu’elle se débarrasse d’un fantôme. Elle jura intérieurement et poussa un soupir.
« Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? »
« N’est-ce pas là le rôle d’un roi ? La lignée royale détient depuis des générations un pouvoir mystérieux. »
Incapable de trouver une solution, le Grand Général plaçait une foi aveugle dans la capacité du roi à se débrouiller d’une façon ou d’une autre. Croyait-il au roi, oui ou non ?
Elik eut un rire sans joie, mais décida de se plier aux volontés du Grand Général.
« J’irai. Faites les préparatifs. »
Le Grand Général ne s’était peut-être pas attendu à ce qu’elle accepte si facilement. Après un instant d’hésitation, il cria :
« Sa Majesté part ! Que tout le monde se prépare ! »
Dans son palanquin, le roi Elik réfléchit longuement.
Même en tant que roi du Royaume doré, elle n’avait aucun moyen de s’occuper de Demo. Pour commencer, elle ne tenait pas particulièrement à se débarrasser de l’homme qui, même après sa mort, tentait de restaurer le Royaume doré.
Le pays était rempli de vauriens qui se prétendaient loyaux tout en se servant du roi, et qui promettaient de protéger le Royaume doré tout en le détruisant. L’économie effondrée ne montrait aucun signe de reprise, et les artisans encore en vie ne pouvaient rien produire d’utile, trop occupés qu’ils étaient à fabriquer des armes. De surcroît, les alchimistes, dont le chef était mort et que la malveillance consumait, lançaient des attaques aveugles dans tout le Royaume doré.
Si le roi Elik se débarrassait de Demo à présent, la situation ne ferait qu’empirer.
Alors pourquoi se rendait-elle auprès de Demo ?
La raison était simple.
Il était tout simplement plus agréable de voir Demo que le Grand Général.
Après une journée entière de recherches, elle apprit qu’il avait été repéré dans un village isolé, au fond d’une vallée montagneuse. En route pour retrouver Demo, le roi Elik réfléchit à ce qu’elle pourrait lui dire.
Penser qu’il serait plus facile d’affronter Demo que le Grand Général avait été une terrible erreur. Elle l’avait formé, élevé, puis tué. Que pouvait-elle bien dire à son disciple, mort sous le stigmate de la trahison, et qui s’était relevé pour réparer ce qui était brisé ?
De son vivant, elle l’avait détesté et tenu pour responsable de tous les problèmes. À présent, il lui manquait plus que quiconque.
Si seulement il s’était agi de Demo, s’il était encore en vie… Peut-être aurait-il pu restaurer le Royaume doré par une méthode inimaginable, comme lorsqu’il avait transformé une cloche en or…
Mais tout cela appartenait au passé. Demo était mort. Seule subsistait sa volonté, attachée à un cadavre non enseveli qui errait dans le Royaume doré. Qu’il puisse même se servir de l’alchimie était inattendu, mais ce n’était peut-être là encore qu’un miracle né de l’obsession de Demo.
Elik baissa la tête. Comment pourrait-elle seulement lui faire face ? Elle aurait voulu ne jamais arriver à destination.
Mais le palanquin qui la transportait atteignit Demo, faisant fi des espoirs du roi. Dans le palanquin à l’arrêt, Elik prit une profonde inspiration, puis ouvrit la porte.
Au loin, elle le vit réparer une maison effondrée. Uriaa Elik ravala son chagrin et son désir de le revoir, puis prononça son nom.
« …Demo. »
Il ne répondit pas. Demo ne réagit pas. Son visage était pâle comme celui d’un cadavre tandis qu’il faisait bouger les mains dans le vide. Le toit écroulé se reconstitua.
Elle avait cru que la honte l’empêcherait de lui faire face, mais lorsqu’elle le revit, toutes ses inquiétudes s’évanouirent comme un mirage. Uriaa s’approcha de lui avec joie et prit la parole.
« Ton professeur est venu te voir, et tu ne la salues même pas. Je devrais te punir. »
Sa voix ne pouvait atteindre quelqu’un mû par une volonté rémanente. Uriaa le savait et ne fut donc pas déçue. Elle se contenta de l’observer en silence.
Son visage pâle n’avait plus aucune couleur. Ses yeux avaient perdu leur éclat d’autrefois. Il ne réagissait à aucun autre stimulus et errait à la recherche de choses brisées. Chaque fois qu’il en trouvait une, il la restaurait grâce à l’alchimie.
Peu à peu, le village en ruines retrouva son état d’origine. Depuis combien de temps n’avait-elle pas vu quelque chose de productif dans le Royaume doré, où la destruction et la mort faisaient rage ? C’était quelque chose qu’il faisait tous les jours autrefois, et pourtant le revoir à l’œuvre éveilla en elle des sentiments inconnus. Après l’avoir observé longuement, sans rien dire, Uriaa prit soudain la parole.
« Quel regret t’empêche de fermer les yeux… Le pays qui t’a tué pèse-t-il encore tant sur ton esprit ? »
Inutile de poser la question. Même au moment de mourir, il avait dû s’inquiéter pour le Royaume doré en ruines plutôt que de haïr le roi. Uriaa réprima l’émotion qui lui montait à la poitrine, saisit Demo par les épaules et se mit à sangloter doucement.
« Il n’y a que toi. Même dans la mort, tu es le seul à te soucier du Royaume doré. Tous les autres, au lieu de chercher comment le réparer… ne pensent qu’à leur propre sécurité. »
Alors, quelque chose d’étrange se produisit.
Demo s’immobilisa. Comme s’il reconnaissait son roi, il s’arrêta et fixa Uriaa en silence.
En vérité, le Seigneur de l’Or ne savait pas si elle était un obstacle ou non. Uriaa l’ignorait. Persuadée qu’une trace d’émotion l’avait atteint, elle le serra simplement plus fort contre elle.
« …Je suis allée trop loin. Comment pouvons-Nous, non… comment puis-je jamais te rendre ce que je te dois… ? »
La voix au bord de la rupture, elle lui présenta les excuses qu’elle n’avait pas pu formuler de son vivant.
Frrt.
Quelque chose lui entailla le dos. Une brûlure lui dévora le dos, comme si on l’avait passée au feu, et le choc la fit chanceler violemment. Une voix glaciale s’éleva derrière la lame.
« Je savais que cela arriverait. Tant que le roi gardera un cœur aussi tendre, les alchimistes ne disparaîtront pas. »
Derrière elle, le Grand Général se tenait debout, l’épée ensanglantée levée, tandis qu’elle s’effondrait. Il baissa les yeux vers le roi mourant et marmonna d’un ton froid :
« Si l’on retrouve Sa Majesté ici, morte, les gens croiront qu’elle a été tuée lors d’une attaque alchimique. Cela suffira à rallier ceux qui se prétendent loyaux et restent attachés à un roi dont ils ne respectent que le titre. »
Uriaa comprit seulement alors qu’elle était tombée dans un piège.
Le Grand Général avait eu l’intention de la tuer depuis le début. Sachant que Demo se trouvait dans les faubourgs, il avait poussé Elik à partir à sa recherche. Après l’avoir tuée, il comptait faire porter le chapeau aux alchimistes.
L’autorité du roi Elik se transmettait depuis l’Antiquité. Peu importe à quel point le Royaume doré avait sombré dans le chaos, peu importe à quel point l’incompétence du roi était devenue évidente, beaucoup respectaient encore la lignée royale. Le Grand Général comptait se servir d’eux.
« Pour débusquer les alchimistes cachés dans tout le pays, la nation doit agir d’une seule volonté. Je vais mettre à profit la vie de Votre Majesté. »
Alors que le Grand Général se détournait froidement, Demo, qui était resté immobile, se mit en mouvement.
La mort était l’instant où la frontière entre le monde et soi-même s’effondrait. Uriaa était en train de mourir, de devenir un objet, et l’alchimie atteignit également son corps.
Quand les humains meurent, ils deviennent des objets. Non, ils sont déjà des objets de leur vivant. Les forces extérieures ont simplement du mal à les atteindre à cause de leur résistance.
Demo comprit qu’Uriaa était brisée et entreprit de la réparer.
Sans la moindre considération, d’un point de vue purement mécanique.
« Argh… ! »
Cela ne pouvait pas fonctionner. Les parties de son corps qui avaient perdu leur vitalité devinrent des cibles pour l’alchimie, des choses qui n’étaient pas le corps d’Uriaa, mais l’occupaient en feignant de lui appartenir. Ses muscles sectionnés furent noués de force, ses os brisés ressoudés comme s’ils avaient été plâtrés. À chaque torsion de son corps, sous l’effet d’une douleur atroce, son anatomie rafistolée à la hâte subissait des dégâts encore plus grands.
À chaque nouvelle tentative, Uriaa éprouvait l’agonie d’un côté entier de son corps arraché.
Bien plus tard, le Seigneur de l’Or découvrirait comment les récoltes produites par l’alchimie pouvaient former un corps. Mais le Seigneur de l’Or, dont la collection était encore incomplète, n’était pas encore tout-puissant. Uriaa Elik, le Roi d’Acier, hurla tandis qu’on la démantelait vivante.
Et pourtant.
Même au milieu de cette douleur terrifiante, Uriaa ressentit du soulagement. Cette agonie, qui dépassait tout ce que l’on pouvait décrire, lui semblait méritée. Le pouvoir de Demo pétrissait chaque recoin de son corps et le remodelait à sa guise, mais au lieu de ressentir du dégoût, elle éprouva d’abord un plaisir interdit.
« …Dans ce cas. »
Plutôt que de souffrir en tant que roi de nom seulement, peut-être valait-il mieux devenir une partie de lui.
Son existence se fondit en lui. Le Dieu démoniaque l’emporta. Le Roi d’Acier, qui avait autrefois maîtrisé tous les arts, vit son existence même transformée en matière alchimique…
Elle devint la matière dont était fait le Seigneur de l’Or.
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