Chapitre 359
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 359 : Le roi qui tue les autres, le dieu qui se tue lui-même — 17
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J’expliquai toute la situation à la régresseuse et à Tyr. J’avais essayé de convaincre le Seigneur de l’Or, mais sa colère s’était portée ailleurs. Perru était intervenue pour l’empêcher de tuer jusqu’au dernier chacal.
Je m’attendais à ce qu’on m’empoigne de nouveau par le col, mais, à ma grande surprise, la régresseuse acquiesça avec compréhension.
« Eh bien, ça arrive. »
« Quoi ? Ça arrive ? »
« Tout ne se passe pas toujours comme prévu. Surtout quand on a affaire à une inconnue comme le Seigneur de l’Or. »
Moi aussi, j’ai tout fichu en l’air en mettant mon nez dans les affaires des autres. J’ai essayé d’arrêter l’État militaire, emprunté les pouvoirs du Sanctuaire, proclamé qu’ils étaient l’axe du mal, et j’ai même allumé l’étincelle d’une guerre mondiale.
Quelque chose clochait. Quand Perru ou Hilde me critiquaient, je ne ressentais pas grand-chose, mais la compassion de la régresseuse me fit comprendre que j’avais vraiment fait une énorme connerie. Est-ce que j’étais à son niveau ? Impossible. J’étais bien plus normal qu’elle ! Il le fallait !
Soulagée, la régresseuse prit généreusement ma défense.
« Quoi qu’il en soit, beau travail. Tu as empêché la guerre, pour le moment. »
« Mais les États mineurs sont sur le point d’être détruits à cause de moi, non ? »
« Ce n’est pas toi qui les détruis. C’est le Seigneur de l’Or. Tu n’as aucune raison de t’en vouloir. »
Ce serait bien plus étrange si Hughes pouvait contrôler le Seigneur de l’Or à sa guise. Seul le Roi du Péché en serait capable. Cela dit, une chose est sûre, maintenant : Hughes peut communiquer avec les mystères… Il a dit qu’il venait de l’État militaire. L’un de ses parents pourrait-il être un prince impérial rejeté par l’Empire ? Enfin, ses origines n’ont pas beaucoup d’importance.
Pourquoi se comportait-elle ainsi ? Ça me mettait mal à l’aise. J’avais l’impression d’être une ordure.
Après avoir à peu près compris la situation, la régresseuse se leva aussitôt.
« Très bien. Allons-y. »
« Où ça ? »
« Arrêter le Seigneur de l’Or. On ne peut pas laisser les États mineurs se faire détruire, si ? »
Elle le disait comme si c’était évident. Ça ne l’était pas du tout. Hilde répéta sa question, comme si elle n’arrivait pas à croire ce qu’elle venait d’entendre.
« Sans même parler de la raison pour laquelle il faut empêcher la chute des États mineurs, comment sommes-nous censés arrêter le Seigneur de l’Or ? »
« On verra sur place. Nous ne pouvons pas l’arrêter seuls, mais nous aurons peut-être une chance si le Seigneur du Vert-de-gris est là. »
« Perru ne nous a même pas aidés. Pourquoi risquer nos vies pour arrêter le Seigneur de l’Or au profit de quelqu’un d’aussi ingrat ? »
« Ce n’est pas une raison pour le laisser faire. »
« Si, justement ! Pourquoi est-ce qu’on se mêle des affaires de ce truc ?! »
Sans prêter attention à Hilde, qui trépignait, la régresseuse s’étira comme si elle comptait vraiment partir.
Après avoir pris le temps de récupérer et défini une ligne de conduite sommaire, elle rassembla Chanteciel et l’Épée terrestre Jizan, puis regarda autour d’elle.
« Allons-y. Pour nous guider… »
La régresseuse parcourut les environs du regard, repéra une route qui commençait au milieu du champ de maïs et marmonna :
« Nous n’en aurons pas besoin. »
Il n’était pas difficile de retrouver la trace du Seigneur de l’Or. Une route traversait le champ de maïs en ligne droite pour le rejoindre — ou plutôt, une route qu’il avait tracée en avançant.
Hilde emprunta une charrette à un chacal du coin, du moins à l’en croire. Elle n’avait pas de cheval et se résumait à une caisse montée sur des roues, mais ça suffirait. Nous hissâmes une voile et nous servîmes de Chanteciel pour créer du vent. La force du souffle se transforma directement en vitesse et propulsa la charrette.
La route tracée par le Seigneur de l’Or ne faisait aucun détour, et la puissance de Chanteciel nous permettait de vaincre la résistance de l’air. Quand nous sortîmes du champ de maïs, nous aperçûmes au loin le Seigneur de l’Or qui pénétrait dans la ville.
Nous nous tûmes tous.
« C-courez ! »
« Oh, mon Dieu… ! »
Comment décrire ça ?
Le Seigneur de l’Or était… oui, comme un chiffon. Pas parce qu’il était sale, mais parce qu’il essuyait la saleté et révélait ce qui se cachait dessous.
Des chacals vivaient dans la ville voisine du champ de maïs. Comme ils comptaient la quitter un jour, ils ne prenaient pas soin des lieux. Ils arrachaient les loquets des fenêtres et les gonds des portes pour les vendre, jetaient leurs ordures où bon leur semblait et abattaient des murs ou des piliers dès qu’ils avaient besoin de place. La ville était animée, mais crasseuse.
Le Seigneur de l’Or la traversa, effaçant cette crasse comme un chiffon.
À chacun de ses pas, la saleté incrustée qu’on appelait les États mineurs s’écaillait. Le Royaume doré, caché sous cette simple couche, retrouvait ses couleurs. Des ruines éparses se relevaient et redevenaient des rues animées.
Tout ce qui se trouvait dans un rayon de cinq cents mètres fut recouvert d’un seul coup par le Royaume doré. Le Seigneur de l’Or était un gigantesque outil de nettoyage destiné à restaurer une nation, avec un rayon d’action de cinq cents mètres.
« Aaah… ! »
…Et il éliminait aussi les humains.
Je vis des gens se faire écraser. Des parties du corps des chacals avaient été remplacées par des cultures créées par le Seigneur de l’Or. C’étaient des matériaux alchimiques de grande qualité ; dès qu’ils entraient dans le domaine du Seigneur de l’Or, ils pouvaient être décomposés et utilisés comme ingrédients.
Jusqu’ici, le Seigneur de l’Or ne les avait pas récoltés activement. Le Seigneur de la Suppression les avait empêchés de s’approcher de lui, mais le Seigneur de l’Or ne s’était pas assez intéressé à eux pour s’en soucier.
À présent, tout était différent. Le Seigneur de l’Or attaquait les chacals sans distinction.
La ville se déplaçait. Les chacals qui fuyaient dans ses rues hésitaient, leur chemin barré. Tandis qu’ils perdaient du temps, les homoncules du Seigneur de l’Or les attaquaient sans faire de distinction.
Impossible d’échapper aux homoncules d’un Seigneur. Les chacals furent écrasés avec la ville sous une force écrasante. Et pourtant, la ville réapparut, plus propre encore qu’avant. Le Seigneur de l’Or l’avait restaurée avec davantage de beauté, en excluant l’humanité.
« Tout le monde ! Par ici ! Montez dans un véhicule aussi vite que possible ! »
Le Seigneur de la Suppression Hecto l’annonça à travers une large plaque de fer qui amplifiait sa voix. Les chacals s’enfuirent à toute vitesse, tirant pleinement parti de leur mobilité. Il y avait eu des victimes, mais beaucoup étaient encore en vie.
Cela déplut peut-être au Seigneur de l’Or. Il passa à l’étape suivante.
La ville se souleva comme si elle était vivante.
Un chacal qui s’enfuyait à deux pattes sentit quelque chose d’étrange. Il était sûr de sa vitesse, pourtant ses jambes s’alourdissaient et son cœur battait à tout rompre. D’abord, il crut que c’était la peur et se força à accélérer.
En tombant, il comprit que son épuisement n’était pas qu’une impression.
Son corps racla le sol et glissa vers le bas, comme s’il avait dérapé sur une pente raide. Il s’agrippa aux pavés avec ses ongles cassés et marmonna :
« L-la ville… penche… »
Sur ces mots, il « tomba » en direction du Seigneur de l’Or.
Cette ville était l’œuvre du Seigneur de l’Or. Pour se débarrasser des insectes qui y vivaient, il eut recours à une méthode très simple.
Il « replia » la ville.
C’était comme une palourde géante qui refermait sa coquille. Les chacals qui n’avaient pas réussi à s’enfuir dévalaient les rues transformées en pentes et en toboggans. Beaucoup prenaient appui contre les murs avec leurs pieds, mais les moins chanceux heurtaient quelque chose et mouraient avant même d’y parvenir. D’autres roulaient jusqu’au Seigneur de l’Or et étaient « résonnés ».
Un bon nombre d’entre eux étaient encore en vie, mais ce n’était qu’une question de temps. Quand la ville refermerait sa gueule, ils devraient choisir entre deux morts.
Tomber à la mort ou être résonnés.
Les chacals terrifiés crièrent :
« Aidez-moi ! Je vous donnerai tout l’argent que j’ai ! »
« Je vous en prie, sauvez-moi ! Peu importe qui, sortez-moi de là ! »
Ils pouvaient hurler autant qu’ils le voulaient, personne ne pouvait les sauver. Même si quelqu’un était capable d’en secourir un, quel chacal risquerait sa vie pour sauver tous les autres ?
Les chacals qui avaient réussi à quitter la ville de justesse, ou qui avaient eu la chance de se trouver à l’extérieur, s’en éloignèrent encore davantage, de peur d’être pris dans les conséquences de l’attaque.
Puis…
La ville s’arrêta.
Au même moment, quelqu’un remonta le courant et pénétra dans la ville. C’était Perru, montée sur Aurea. À son approche, la ville qui se repliait eut un soubresaut, comme si quelque chose l’avait retenue.
Son pouvoir fonctionnait mal contre les créatures vivantes. C’était particulièrement vrai pour une bête aussi vigoureuse qu’un cheval. Perru visualisait la structure de la ville tandis qu’elle chevauchait Aurea, qui fonçait en soufflant bruyamment.
…Les fondations de la ville sont en acier. La source d’énergie ? Du fer torsadé ?
Le fer possédait une force de rappel. Si l’on saisissait les deux extrémités d’une barre d’acier pour la tordre comme une corde, elle déployait une force immense en essayant de reprendre sa forme d’origine.
Le Seigneur de l’Or avait alchimisé du fer torsadé dès le début et l’avait utilisé comme source d’énergie pour déplacer la ville.
Perru, Seigneur du Vert-de-gris, avait elle aussi atteint les sommets de l’alchimie. Elle ne pouvait pas en créer elle-même, mais il lui suffisait d’observer l’ouvrage pour comprendre dans les grandes lignes le plan du Seigneur de l’Or.
…Dans ce cas, la source d’énergie.
Elle allait la détruire.
La force de rappel du fer disparaissait si sa structure s’effondrait. Le pouvoir de Perru ne pouvait pas créer ce qui n’existait pas, mais il pouvait effacer ce qui existait déjà.
Voilà pourquoi elle s’était retenue de s’en servir, mais le moment était venu. Perru tendit la main vers l’image mentale.
Les objets en métal pouvaient être fondus et réutilisés. Une fois usés, on pouvait les polir, les fondre de nouveau et en faire quelque chose de neuf. L’alchimie ne fonctionnait pas autrement. Tant qu’on pouvait en payer le prix, on pouvait réparer et réutiliser les choses encore et encore.
Perru était née dans une famille de chacals pauvres, et réutiliser un même objet des dizaines de fois était chose courante. Sa précieuse poupée en fer-blanc avait d’abord été un rayon de roue, puis un pied-de-biche en fer, avant de subir des dizaines d’autres transformations.
Alors…
Jusqu’où pouvait-elle changer ?
Sa curiosité d’enfant la guidait. Perru appliqua à sa précieuse poupée l’alchimie qu’elle avait apprise.
Elle la transforma. La ramena à son état d’origine. En changea la matière. La refit en fer-blanc. La fit bouger. Lui donna une pose.
Perru aimait sa poupée et aimait l’alchimie. Elle avait joué avec cette poupée durant toute son enfance et s’y était attachée. Elle lui était précieuse, alors elle la gardait d’autant plus près d’elle.
Pourtant, la poupée comme l’alchimie avaient leurs limites. Tout comme un humain qui remplissait son corps d’éléments extérieurs continuait de vieillir, la poupée, sans cesse exposée à la magie qui la transformait, finit par atteindre son terme.
Elle ne réagissait plus à l’alchimie, et son corps s’effondra sous son propre poids. Le fer-blanc, chargé d’impuretés, se tacheta de rouge comme de la rouille.
Elle avait beau essayer de la réparer. Elle avait beau rassembler les morceaux pour lui redonner forme.
Elle ne faisait qu’accélérer la fin de la poupée.
Un jour, la poupée disparut tout à fait.
La fin. Un jour ou l’autre, tout prenait fin. L’alchimie avait beau être parfaite, les humains qui la pratiquaient étaient imparfaits.
Aussi merveilleuse et puissante que fût la magie, l’alchimie ne pouvait que se heurter à ses limites tant que les humains qui l’utilisaient avaient les leurs.
Son Arcane innée était la répétition infinie de l’alchimie. C’était le terme que pouvait atteindre un objet alchimisé sans cesse dans un monde clos. Si l’alchimie était le voyage imposé à un objet, son pouvoir en était la destination finale.
Arcane innée, Fin de l’Or.
.
..
...
Crac.
Le fer rouillé se fendit. La structure affaiblie ne put résister à la torsion. Elle s’effondra sous sa propre force et se brisa comme du verre.
L’emprise de la ville se relâcha. La palourde en train de se refermer s’entrouvrit, comme à bout de forces. Grondement. La ville repliée se déplia de nouveau. Ceux qui étaient sur le point de tomber dans la gueule du Seigneur de l’Or furent éjectés loin de lui. Après avoir survécu à une chute moins terrible, ils risquèrent leur vie pour s’enfuir hors de la ville.
Les murs qui leur barraient le passage et les piliers qui les soutenaient s’effondrèrent comme des châteaux de sable dès qu’ils furent touchés par le pouvoir de Perru, ouvrant une brèche. Les chacals se déversèrent comme les eaux d’un barrage éventré. Les homoncules ne pouvaient pas les poursuivre. S’ils le faisaient, ils tomberaient sous le pouvoir de Perru.
La messagère de la fin, qui détruisait tout sur son passage, chevaucha seule vers le Seigneur de l’Or.
Même le Seigneur de l’Or ne pouvait pas l’ignorer. Au bout de la route ouverte par le pouvoir du Vert-de-gris, il fixa Perru du regard.
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