Chapitre 358
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 358 : Le roi qui tue les autres, le dieu qui se tue lui-même - 16
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Hilde tenta d’arrêter Perru, mais je la retins d’un regard. Le cœur humain était comme une marmite en pleine ébullition. Dans ces moments-là, il fallait laisser la vapeur s’échapper avant que l’autre puisse se calmer.
On n’y pouvait rien. Son pays était sur le point d’être détruit. Enfin, si la nouvelle de la chute de l’État militaire se répandait, je l’accueillerais à bras ouverts.
Je pris la parole, les lèvres desséchées.
« Je ne voulais pas non plus que les choses tournent ainsi. Je ne m’attendais pas à ce que ça finisse comme ça. Mais… »
En regardant le Palais doré qui disparaissait au loin, je choisis mes mots avec l’air le plus contrit dont j’étais capable.
« Le Seigneur de l’Or voulait ce résultat. Il n’était pas le souverain des États mineurs, mais le restaurateur du Royaume doré. À ses yeux, les États mineurs étaient un autre pays qu’il fallait détruire. Le vrai problème, c’est qu’il en a à la fois le pouvoir et la volonté. Enfin, peut-être que cela aussi fait partie de la grandeur du Seigneur de l’Or. »
Quoi que je fasse, je ne pouvais pas contraindre le Seigneur de l’Or à agir d’une certaine façon. Il n’en faisait qu’à sa tête.
En s’en rendant compte, Perru serra les dents et me lâcha le col d’une bourrade. Sa force n’avait rien de surhumain, aussi retrouvai-je facilement mon équilibre. Elle me lança un regard plein de ressentiment, puis me tourna le dos et marmonna amèrement :
« … Je n’aurais pas dû t’aider.
— M’aider ? Je crois que tu te méprends, Perru. »
Je pouvais accepter la plupart des reproches, mais celui-là me semblait injuste.
« Je ne t’ai pas emmenée pour atteindre notre objectif. Tu nous as été très utile, mais même sans toi, nous serions arrivés à un résultat similaire. »
Le Colosse de Perru, l’Arche d’Or, nous avait assuré un voyage confortable. C’était indéniable.
Dit autrement, c’était tout ce qu’il avait fait.
Même sans l’Arche d’Or, nous aurions obstinément fini par trouver le Palais doré, rencontrer le Seigneur de l’Or et le pousser à se déchaîner, comme il le faisait à présent. Seul le temps nécessaire aurait changé. Le reste était déjà joué. La régresseuse et moi avions la volonté d’aller jusqu’au bout, et les obstacles n’étaient pas bien nombreux.
Ce qui avait changé, en revanche, c’était ceci.
« Je suis venu avec toi pour t’aider, Perru.
— … M’aider ? »
Même sans Perru, le voyage aurait suivi le même cours jusqu’ici. Nul besoin d’être prophète pour le savoir.
Mais tout ce qui viendrait ensuite serait différent.
« Sans toi, les États mineurs auraient tout de même été détruits. Après m’avoir écouté, le Seigneur de l’Or aurait fait le même choix. Mais tu es là, maintenant. Un Seigneur doté du pouvoir du Vert-de-gris, qui rend toute alchimie inutile et sans valeur. »
L’Arcane innée de Perru, Seigneur du Vert-de-gris, était l’ennemi naturel de l’alchimie. Son pouvoir ne se contentait pas de la sceller : il niait jusqu’à la force qui en constituait le fondement. Elle n’avait même pas d’homoncule.
C’était pour cela que Perru se tenait à l’opposé du Seigneur de l’Or.
Les habitants des États mineurs avaient besoin du Seigneur de l’Or, mais ils ne pouvaient pas rester à ses côtés. Il utilisait tout ce qui ne lui était pas nécessaire comme matériau pour créer ce dont il avait besoin ; les autres n’avaient donc pas leur place dans son monde, puisqu’ils ne lui servaient à rien. À moins d’être au niveau d’un Seigneur et capables de « communiquer » avec lui, ils n’avaient même pas le droit de s’en approcher.
Les habitants des États mineurs n’avaient pas besoin de Perru, mais… ils n’hésitaient pas à aller vers elle. Son Arcane innée lui imposait d’avoir besoin des autres, alors elle ne leur faisait pas de mal. On pouvait la garder près de soi sans danger et, le moment venu, lui demander de l’aide.
Le pouvoir façonnait-il la personnalité ? Ou bien cette personnalité conférait-elle son pouvoir à quelqu’un ? Même moi, je ne connaissais pas le lien de cause à effet.
« Perru. Tu as toujours voulu mettre tes capacités au service d’une cause utile, n’est-ce pas ? Mais le pouvoir du Vert-de-gris efface toute valeur alchimique. Tant que la valeur à laquelle tu croyais était la “valeur alchimique”, ton souhait ne pouvait pas se réaliser. »
Si quelqu’un capable de vivre seul cessait d’accorder la moindre valeur aux autres humains et essayait ensuite de tous les effacer…
Alors le souhait de Perru se réaliserait.
« Mais la balance qui pèse le monde n’a pas deux plateaux. La valeur alchimique n’est pas le seul critère. Les États mineurs que le Seigneur de l’Or compte détruire n’ont aucune valeur à ses yeux, mais ils doivent en avoir pour toi. Tu dois l’arrêter d’une façon ou d’une autre, pas vrai ? »
« … Toi. »
« C’est ta première chance, et peut-être la dernière. La chance de protéger le pays où tu es née et d’empêcher le Seigneur de l’Or, que tu respectes, de devenir un fléau. »
L’Arcane innée du Seigneur du Vert-de-gris était une manifestation de son esprit, mais pas une capacité qu’elle avait souhaitée. Aux yeux des États mineurs, le pouvoir du Vert-de-gris n’avait qu’une valeur négative.
Elle voulait aider les États mineurs. C’était pour cela qu’elle cultivait la terre et repoussait les ennemis. Ceux qu’elle protégeait ne s’enrichiraient peut-être pas, mais ils ne risquaient jamais de se faire piller. Une attaque ne ferait qu’entraîner des pertes.
Perru avait toujours voulu avoir l’occasion d’aider quelqu’un.
Et cette occasion s’était présentée. Sentant cette vérité jusqu’au plus profond de ses os, Perru répondit d’une petite voix tremblante :
« … Je ne voulais pas de ça. »
Elle le pensait vraiment. Enfin, la chance d’exaucer un souhait ne se présentait pas toujours au moment idéal. Elle n’apparaissait probablement que lorsque le manque avait atteint son paroxysme.
Qu’elle le veuille ou non n’avait aucune importance. Elle pouvait renoncer à cette occasion, mais je ne pouvais pas la laisser la manquer. Je désignai le dos du Seigneur de l’Or, désormais hors de vue au loin, et pressai Perru d’avancer.
« Va. Réalise ton souhait. »
Le temps nous était compté. Craignant de perdre le Seigneur de l’Or, Perru serra les poings et se mit à courir.
Les tentes dressées en prévision de la guerre avaient disparu. Les soldats s’étaient eux aussi retirés. Il ne restait que la route marquant le début du chemin royal du Seigneur de l’Or.
« Ouf, c’était épuisant. »
Je venais de traverser l’enfer dans le monde mental. Mon corps allait bien, mais mon esprit était un peu éreinté.
Comme je m’affalais à l’endroit où commençait la route, Hilde s’approcha. Rongée par la curiosité, elle me demanda : « Père, as-tu amené Perru ici pour ça ? »
« Dès le départ, a-t-il choisi Perru pour qu’elle s’oppose au Seigneur de l’Or ? Pour donner plus d’ampleur à l’histoire des États mineurs en les faisant s’affronter ? »
De quoi parlait-elle ? Le monde n’était pas une histoire, et je n’étais pas écrivain. Encore moins prophète.
Je ne savais pas ce qu’était le Seigneur de l’Or, comment il réagirait ni quel choix Perru ferait. Je n’avais jamais songé à bâtir une histoire. Pourtant…
« Hilde. Tu as déjà joué au poker ?
— Oui. Pas aussi bien que toi, Père, mais j’y ai déjà joué.
— Alors ce sera plus facile à expliquer. Quand tu gardes une carte, tu ne sais pas quelle main tu obtiendras. Une paire, une suite, une couleur, un full, ou simplement une main sans aucune valeur. »
Perru aurait pu nous aider, ou nous mettre des bâtons dans les roues. Elle aurait pu devenir la subordonnée du Seigneur de l’Or et nous attaquer, ou nous protéger contre un Seigneur de l’Or déchaîné.
J’ignorais quelle forme cela prendrait. Pourtant, une chose était sûre.
Perru agirait pour réaliser son souhait. Cela me suffisait.
Hilde me dévisagea avec intensité. Son regard tenait davantage de l’observation que de la contemplation : c’était celui d’une actrice cherchant à interpréter le personnage que j’étais.
« Je ne sais pas. Je peux comprendre les autres dans une certaine mesure, mais je ne suis pas sûre de jamais réussir à cerner Père. J’aimerais savoir. Si je comprenais bien le Roi de l’Humanité, peut-être pourrais-je incarner tous les autres êtres humains. »
Son interprétation ne la satisfaisait apparemment toujours pas, car Hilde réfléchit longuement avant de reprendre soudain la parole.
« Père, tu cherches à exaucer les souhaits des autres. Quels qu’ils soient.
— Qui sait ? »
Tout dépendait du souhait. Je ne pouvais pas les exaucer sans discernement.
Hilde réfléchit encore et encore, puis se mit soudain à parler de tout autre chose.
« Père. Tu vois, “moi”, j’ai reçu une révélation du ciel. Devenir le commandant du Corps de l’Épée sacrée au regard perçant. C’était la seule voie qui m’était offerte. Alors que “je” vivais sans but, sans même avoir de “moi”, la révélation m’a montré la voie que “je” devais suivre avec plus de clarté et de certitude que tout le reste. On me traitait comme une lame qu’on pouvait utiliser, mais c’était la seule voie qui m’était offerte. À partir de là, “je” suis devenu l’épée du Sanctuaire, chargée de protéger la Sainte Vierge. »
« Waouh. C’est impressionnant. »
« Mais était-ce un tour du destin ? Ou bien même ce salut était-il un luxe trop grand pour “moi” ? La Sainte Vierge qui m’avait appelé était, parmi toutes les personnes possibles, une prétendue Sainte Vierge déchue, expulsée du Sanctuaire. Alors “je” suis devenu l’épée qui protégeait l’État militaire à sa place. Une épée froide, qui abat n’importe qui, quelles que soient les circonstances, pour protéger le pays. »
Une main sur le cœur et l’air pitoyable, Hilde récita son monologue. Sa voix débordait d’émotion, juste assez humide pour atteindre le cœur le plus sec.
Qu’est-ce que c’était que ça ? Elle essayait d’interpréter mon personnage, et voilà qu’elle se mettait soudain à expliquer le sien ?
« “Moi”, l’un des Six Généraux, je dois arrêter Perru. En l’assassinant ou en la ligotant quelque temps. Ainsi… le Seigneur de l’Or détruira les États mineurs, et l’État militaire en tirera profit. Alors, Père, mon souhait… »
« Je connais ce personnage. Très bien joué. »
C’était le genre de souhait que je ne pouvais pas exaucer.
Qu’il soit vrai ou faux n’avait aucune importance. Pour Hilde, le mensonge était vérité, et la vérité, mensonge. Dès qu’elle croyait sincèrement à son rôle, les distinguer n’avait plus aucun sens. Elle pouvait même « jouer » la foi, à présent.
Bien sûr, Hilde avait toujours voulu que quelqu’un la trouve. Dès que je compris qui elle était et que je jetai l’ancre d’un être capable de lui servir de point de repère, elle me suivit.
Mais ce n’était pas parce qu’elle voulait cesser de jouer. Ni parce qu’elle voulait retirer son masque et retrouver son véritable moi.
« Quelle originalité. Assassiner la seule rivale qui lui vienne à l’esprit au moment décisif, et semer un chaos encore plus grand. L’État militaire tire profit de cette brèche. Oh ! Le conflit entre le héros et le méchant s’effondre en un instant et se transforme en épopée. Fascinant. Pour ça, je t’applaudis. »
Parce qu’elle avait besoin d’un public.
Et seul quelqu’un qui se trouvait en dehors de sa scène pouvait jouer ce rôle. Quelqu’un comme moi.
Après avoir applaudi un moment, je changeai d’attitude et lui demandai d’un air déçu :
« Mais est-ce que tu le feras vraiment ? Est-ce vraiment la meilleure option ? »
Hilde, qui m’avait supplié les yeux pleins de larmes, changea d’expression en un instant. L’humidité de ses yeux se mua en étincelles espiègles, et sa voix, légèrement plus aiguë, semblait trahir son enthousiasme plutôt que ses pleurs. Comme pour reconnaître que tout ce qu’elle m’avait montré jusque-là n’était qu’un jeu, elle reprit d’un ton plus malicieux :
« Ce serait dramatique, mais pas très réaliste, pas vrai ? Hé hé. Exactement ! Un Seigneur de l’Or déchaîné serait plusieurs fois plus terrifiant qu’un Seigneur de l’Or dompté ! Si “moi” tenais vraiment à l’État militaire, “je” devrais plutôt m’assurer que Perru l’emporte, puisque ses capacités sont limitées ! Les chances de l’emporter face à Perru sont bien meilleures que face au Seigneur de l’Or ! »
Hilde me posa ensuite une nouvelle question, comme une enfant qui attendait qu’on la félicite.
« Qu’en penses-tu, Père ? C’est proche de ce que tu pensais, pas vrai ?
— Non. Je me demandais seulement qui l’emporterait. Deux personnes parfaitement opposées qui confrontent leurs volontés. N’est-il pas naturel de vouloir regarder ? »
Hilde eut l’air trahie. Ma réponse était à mille lieues de ce qu’elle avait espéré. Repensant à tout ce que j’avais fait, elle marmonna intérieurement :
« Je ne comprends pas la personnalité de Père. Mais j’ai l’impression de commencer à comprendre quel genre d’être il est. Pourquoi le Sanctuaire définit Père comme la barbarie. »
Son intuition était juste. Hmm, lui avais-je donné trop de matière pour qu’elle cherche à me cerner ? J’avais peut-être sous-estimé Hilde.
« Le Roi de l’Humanité affirme tout ce qui est humain. Le bien comme le mal. Les désirs les plus vils comme les missions les plus nobles. Même si deux personnes aussi différentes que le Seigneur de l’Or et Perru se battent jusqu’à ce que l’une d’elles meure. »
Ce n’était pas grave. De même qu’Hilde avait compris certaines choses sur moi, j’en avais compris quelques-unes sur elle.
C’est alors que la régresseuse et Tyr s’approchèrent par l’autre côté, surveillant les environs avec méfiance. La régresseuse balaya les alentours du regard, nous aperçut, Hilde et moi, affalés au bord de la route, puis vint rapidement vers nous.
« Pendant le combat, les homoncules du Seigneur de l’Or se sont tous retirés d’un coup. Ça a marché ? »
Ah, ça. Il fallait que je lui réexplique. C’était un peu pénible, mais Perru n’était plus là pour m’empoigner par le col. Autant être honnête.
« Madame Shei. Il y a une bonne et une mauvaise nouvelle.
— … Le fait que tu parles de mauvaise nouvelle m’inquiète. Tu as encore causé des ennuis ? »
Comment l’avait-elle deviné ?
Je réconfortai mon cœur alarmé, puis leur exposai la bonne et la mauvaise nouvelle plus simplement que tout à l’heure.
Notes :
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