Chapitre 345
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Traducteur : Hydrogen B
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Chapitre 345 : Le roi qui tue les autres, le dieu qui se tue lui-même - 5
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« Je suis bouleversé par les enseignements de Votre Majesté ! Au début, j’ai cru que vous aviez dit cela uniquement pour vous débarrasser de moi… Ma foi était insuffisante ! Pardonnez à votre humble serviteur insensé ! »
Au début, elle avait pris cela pour une plaisanterie de mauvais goût. Elle avait supposé qu’il cherchait simplement à l’amuser par une démonstration d’esprit ; au lieu de le réprimander, elle était donc entrée dans son jeu.
Mais… elle ne tarda pas à comprendre que la découverte de son disciple était bel et bien un fait, une vérité.
« Comme Votre Majesté l’avait conjecturé, toutes choses ne font véritablement qu’une. De même que nous, artisans, pouvons travailler toutes sortes de fer, alors que le fer reste fondamentalement du fer, toute chose vient d’une origine unique ! Une forme pure qui constitue la matière elle-même ! Bien sûr qu’on peut la transformer ! »
Le disciple était fermement convaincu qu’Elik avait déjà découvert cette vérité et lui avait posé la question pour partager son savoir avec les autres. Chaque fois qu’il la voyait, il se lançait dans des explications incompréhensibles.
Mais Elik ne comprenait pas un traître mot de ce qu’il racontait.
Ça n’avait aucun sens, même selon le bon sens le plus élémentaire. Comment pouvait-on transformer du fer en or ?
On pouvait faire des armes avec du fer. Pourtant, même une fois transformé en arme, le fer restait du fer. Mélanger différents métaux pour obtenir un alliage, c’était comme ajouter des graines de sésame à de la pâte de farine : on n’obtenait pas pour autant une pâte de riz gluant ou de sarrasin. Ce genre de procédé ne relevait plus de l’artisanat.
De la fraude.
Elik, qui possédait le pouvoir du roi, le comprenait parfaitement. Pourtant, les propos de son disciple dépassaient de loin tout le savoir qu’elle… non, que l’humanité avait accumulé jusque-là.
« Faute de foi, je n’osais pas l’imaginer. Mais quand Votre Majesté m’a éclairé, mes yeux se sont ouverts ! Je ne sais pas s’il s’agit d’une masse si infime qu’elle échappe à la vue, ou si elle s’écoule comme de l’eau. Peut-être est-elle si petite qu’elle n’a rien à voir avec les formes que nous connaissons. Si le sable était assez fin, ne s’écoulerait-il pas dans les fissures de la pierre comme de l’eau ? »
Elle ne savait pas.
Un invité indésirable avait pénétré dans un monde où tout se divisait entre le possible et l’impossible. Elle ne savait pas. Quel que fût le savoir auquel elle faisait appel, elle ne parvenait pas à saisir la moindre parcelle de ce qu’il disait.
Pourtant, elle qui avait régné toute sa vie… n’avait pas le courage de déclarer sans détour qu’elle ne savait pas.
Ce serait renier le nom d’Elik, transmis depuis l’Antiquité, et le pouvoir qu’il renfermait.
Uriaa Elik réprima l’expression défaite qui menaçait de s’effondrer et déclara :
« Vous avez bien compris. Je suis moi aussi parvenue à une conclusion similaire, même si je ne l’ai pas examinée aussi en profondeur que vous. »
« Votre Majesté a d’innombrables affaires à régler. C’est bien compréhensible. Être le premier disciple à saisir les intentions de Votre Majesté est déjà bien plus que je ne mérite ! »
Pas du tout. Elle n’avait rien voulu dire de tel. Son disciple avait simplement mal compris de son propre chef.
« Pourriez-vous me montrer cette forme ? »
« Eh bien… J’y ai réfléchi, moi aussi… De même qu’il faut un four pour faire fondre de l’acier pur, séparer cette forme pure nécessiterait un haut-fourneau des centaines de fois plus chaud… Peut-être que Votre Majesté… »
Inutile d’en dire davantage. Grâce au pouvoir du roi, elle connaissait la réponse.
Impossible. Les technologies dont disposait l’humanité ne le permettaient pas.
« C’est irréalisable. Même si vous atteignez la température nécessaire, le four lui-même fondra. »
« Je vois… Alors, même si c’est un raccourci, nous n’avons pas d’autre choix que d’y parvenir grâce à l’Arcane innée. L’Arcane innée est le seul moyen de répandre à travers le monde le principe découvert par Votre Majesté. »
Si l’Arcane innée était le seul moyen d’y parvenir, Elik ne pouvait pas l’imiter. Elle secoua la tête.
« Je ne peux pas. Pour quelqu’un qui possède le pouvoir du roi, apprendre l’Arcane innée est presque impossible. »
C’était vrai. Ceux qui héritaient du pouvoir du roi n’avaient jamais eu de talent pour l’Arcane innée. Leur autorité écrasante dévorait leur aptitude à manifester des images mentales.
Mais cette vérité en dissimulait une autre.
Celle qu’Elik ne pouvait même pas deviner le principe, et encore moins manifester une image mentale.
On disait qu’un roi ne pouvait comprendre le cœur de son peuple, mais le peuple n’osait pas davantage deviner celui de son roi. Son disciple, qui vénérait, admirait et aimait sans bornes la grande Elik, s’écria sans comprendre ses véritables intentions :
« A-alors, je deviendrai l’Arcane innée de Votre Majesté ! »
« … Vous le ferez ? »
« Ce pouvoir aussi est une grâce que Votre Majesté m’a accordée. Pour vous le rendre, je mettrai ce pouvoir à votre service jusqu’à la fin de mes jours ! »
Elik eut un rire creux.
Son disciple avait atteint quelque chose qu’elle n’avait ni appris ni enseigné, tout cela à cause d’un léger malentendu. Il avait surpassé jusqu’au pouvoir du roi et atteint un domaine qu’aucun être humain n’avait encore jamais foulé.
Peut-être que l’ennui était un sentiment d’un luxe extrême. Comparé à cette impuissance, à ce sentiment d’infériorité et à ce plaisir sordide…
« Je vous y autorise. »
« Merci ! »
« Et désormais… répandez votre découverte toujours plus loin, Demo. »
Reconnu par le roi qu’il aimait, Demo sourit de toutes ses dents et inclina la tête.
« Je vous obéirai ! »
Quelques années plus tard, des gens qu’on appelait alchimistes apparurent dans le Royaume doré. Plusieurs artisans formés par Demo réussirent à transformer l’acier en or. Les alchimistes s’enrichirent et gagnèrent naturellement en influence, jusqu’à devenir la véritable puissance du Royaume doré.
Là où il y avait de la lumière, il y avait aussi de l’ombre. À mesure que les alchimistes s’élevaient, les forgerons et les artisans qui formaient le socle du Royaume doré traversèrent des temps difficiles. Même les fiers artisans du Royaume doré ne pouvaient rivaliser avec les alchimistes, capables de créer de l’or directement.
Pourtant, cela n’avait pas d’importance. L’or du Royaume doré se répandait dans le monde entier et revenait sous toutes les formes de richesse. Même ceux qui ramassaient les miettes laissées par les alchimistes vivaient dans le luxe. Les plus grands maîtres en oubliaient jusqu’à leur métier et passaient leurs journées à boire.
Le Royaume doré dissimulait ses fissures grandissantes sous l’éclat de l’or et de la soie, tandis qu’il s’enfonçait sans fin dans l’extravagance et les plaisirs.
Puis, un jour…
« N-nous n’accepterons plus d’or à partir d’aujourd’hui… »
Comme toujours, l’effondrement survint en silence et sans faute.
« I-il y en a trop. Il y a plus de pièces d’or que de grains de céréales. Donnez-nous autre chose, s’il vous plaît… »
Qui aurait pu le prévoir ?
L’or. Depuis longtemps, il symbolisait la richesse et était un métal précieux utilisé comme monnaie partout dans le monde. Il avait aussi une grande valeur comme catalyseur de pouvoir arcanique, et tout le monde le convoitait.
Mais lorsque l’or frappé par les alchimistes devint plus abondant que les cailloux, les gens commencèrent à le traiter comme tel. La logique économique renversa une valeur qui avait perduré pendant des milliers d’années.
Une telle chose ne s’était jamais produite ; personne ne l’avait donc anticipée. Personne ne s’y était préparé non plus. Naturellement, personne n’avait de solution adaptée. Le chaos prit des proportions incontrôlables.
« Achetez mon or, je vous en prie ! »
« Pourquoi vous ne me donnez pas ça, alors que j’ai tout cet or ?! »
« Des bandits nous ont attaqués ? Engagez des mercenaires ! Dites-leur que je leur donnerai tout l’or que j’ai… Quoi ? Ils n’en veulent pas ? »
La tour bâtie sur l’or s’effondra en un instant. Ils n’avaient perdu confiance qu’en l’or, et pourtant chaque pièce d’or du Royaume doré perdit aussitôt toute valeur et devint un fardeau. Aucun alchimiste n’aurait jamais pu accomplir pareil exploit.
Rien n’avait changé, et pourtant tout le monde s’était appauvri en même temps. Les troubles éclatèrent. Les gens ne voulaient plus se battre selon la logique de l’or.
Ils ramassèrent plutôt des armes d’acier.
Avec l’avènement de l’âge de l’acier, les artisans qui avaient perdu richesse et pouvoir au profit des alchimistes reprirent leur essor.
La première chose que firent ceux qui avaient pris les armes fut d’attaquer les alchimistes. Ils tuèrent ceux qu’ils tenaient pour responsables de la catastrophe et s’emparèrent de leurs biens. Jusque-là, les alchimistes n’avaient été que des artisans transformant l’acier en or. Ils ne connaissaient rien au combat et ne purent rien faire face aux attaques répétées. Ni l’or auquel ils s’étaient tant fiés ni ceux qu’ils avaient soumis grâce à lui ne purent leur sauver la vie.
Dans tout le pays, les alchimistes furent traqués et exécutés. L’or souillé de sang se répandit sur le sol. Une soudaine tempête sanglante balaya tout le Royaume doré.
« Demo, criminel de haute trahison, écoutez-moi. Il est difficile de pardonner le crime d’avoir plongé le pays dans la ruine par vos actes insensés. »
Même Demo, le premier des alchimistes, ne put échapper aux flammes.
« Mettez-lui des chaînes autour du cou et suspendez-y une boule de fer. Puis fouettez-le et faites-le errer à travers le Royaume doré. Je laisse son jugement au peuple du Royaume doré. »
Alors que la haine des alchimistes atteignait les cieux, le créateur de l’alchimie allait être lapidé par le peuple.
Uriaa Elik, roi du Royaume doré, baissa sur Demo un regard froid et prononça sa condamnation à mort.
* * *
Oui. Je le sentais. Ce souvenir ressemblait à ceux du passé que j’avais vus sous l’Abîme.
Il existait une chose qu’on appelait une empreinte résiduelle. Quand un humain ayant atteint un haut degré mourait, le pouvoir arcanique et l’énergie vitale accumulés de son vivant subsistaient même après sa mort. Parfois, ils forçaient même le corps à bouger et reproduisaient les habitudes qu’il avait eues de son vivant.
Les empreintes résiduelles disparaissaient lorsqu’on procédait à des funérailles, par crémation ou par inhumation, ou lorsque le cadavre était endommagé au point de ne plus conserver sa forme. Mais si l’on préservait son apparence d’origine d’une manière ou d’une autre, elles subsistaient.
Comme au fond de l’Abîme.
Et… comme dans ce Palais doré.
La question était de savoir pourquoi je sentais l’empreinte du roi Elik plutôt que celle du Seigneur de l’Or.
« Tyr. Alors ? Tu ressens quelque chose… Tyr ? »
Hein. Où était donc passée ma garde du corps ?
Elle était sans aucun doute à côté de moi, et nous étions venus ici ensemble, mais elle avait disparu sans que je m’en aperçoive. Qu’est-ce que c’était que ça ? Quand je lus ses pensées, elle semblait être dans les environs.
Plus important encore… quelque chose clochait.
Pourquoi y avait-il une clairière après que nous avions traversé le champ de maïs ?
Les maïs étaient hauts et denses, mais quand je m’étais approché tout à l’heure, il n’y avait pas eu de vaste espace dégagé comme celui-ci. Au-delà du champ, je n’avais vu que d’autres maïs. Pourtant, après avoir dépassé le Seigneur des Fournaises et franchi un seul pied de maïs, une clairière était soudain apparue.
Le paysage était bucolique.
Une grande salle de village servait aussi d’entrepôt. Elle n’était pas décorée, ce qui la rendait d’autant plus accueillante. Derrière elle s’élevait une colline basse, et un ruisseau bruissait au-delà. Le grincement d’une roue à eau résonnait avec force.
On aurait dit un paysage de campagne comme il en existait partout.
Naturellement, on ne pouvait pas le voir de l’extérieur. J’avais l’impression d’être entré dans un autre monde.
Je regardais autour de moi quand des fermiers sortirent du champ de maïs derrière moi en traînant les pieds.
Les bras chargés de maïs, ils se dirigèrent vers l’entrepôt. Sans un mot, ils le remplirent, puis repartirent en chercher d’autre. De vraies fourmis ouvrières.
Pourtant, je ne sentais pas leur présence. Je ne pouvais pas lire leurs pensées.
Parce que tous ceux qui travaillaient ici étaient des homoncules.
« V-vous ! Comment êtes-vous entré dans le Palais doré ?! »
Une personne âgée portant un chapeau de paille me dévisageait, stupéfaite.
C’était Hecto, le Seigneur de la Suppression. Comme je m’y attendais, Hecto était bel et bien lié au Palais doré.
« Comment a-t-il fait pour arriver ici ?! On ne peut même pas le voir de l’extérieur ! »
Je pouvais lire les pensées de Hecto : c’était donc bien l’original. Je suis arrivé ici en lisant vos pensées.
« Vous n’aviez pas dit que vous nous accorderiez un jour de délai ?! Vous violez notre accord ! »
« De quoi parlez-vous ? Je me promenais dans le champ de maïs et je suis tombé ici par hasard. C’est ça, le Palais doré ? »
« Q-quoi… ?! »
Après avoir paniqué un instant, Hecto reprit ses esprits et s’écria :
« Ne mentez pas ! Vous avez trouvé le Palais doré, gardé par un Gardien, au milieu de cet immense champ de maïs, et vous prétendez que c’est un accident ? Absurde ! »
L’esprit de Hecto était vif, comme je m’y attendais. Mais qu’est-ce qu’il pouvait y faire ? À part s’obstiner à répéter que je mentais, que pouvait-il faire ? S’il ne pouvait pas le prouver, alors c’était la vérité.
« C’était vraiment un accident. Je ne suis venu jusque-là qu’en faisant du repérage. Si vous m’aviez indiqué tout de suite où se trouvait le Palais doré, je ne serais pas arrivé ici, même par hasard. »
« Vous aviez l’intention de venir ici dès que vous avez commencé votre repérage ! »
« Non. Vous êtes entré dans mon esprit et vous en êtes ressorti ? »
Si Hecto en était capable, il devrait être le Roi de l’Humanité. Quand je campai ouvertement sur mes positions, Hecto ne trouva rien à répondre et se contenta de bouillir de rage.
C’est alors que cela arriva.
« Ça suffit. Laissez-le venir. »
La porte de la salle du village s’ouvrit, et une femme en sortit.
Ses cheveux d’un or éclatant, comme si on avait fait fondre de l’or véritable, étaient attachés en queue-de-cheval. Quel gâchis. Ses vêtements moulants ne semblaient pas destinés à mettre sa silhouette en valeur, mais simplement à éviter que des pans traînants ne la gênent dans son travail. Elle portait des gants de cuir et des bottes montant jusqu’aux chevilles, et m’examina d’un regard perçant.
« Êtes-vous le Seigneur de l’Or ? »
« Non. Mais vous avez sûrement quelque chose à me dire. »
« Je suis venue offrir la paix au Seigneur de l’Or. Comment voulez-vous que je sache qui vous êtes ? »
La femme posa une main sur sa poitrine et se présenta.
« Je suis Uriaa Elik, le Seigneur d’Or. Souveraine du Royaume doré et seigneur de la connaissance. »
La souveraine du Royaume doré, une reine capable de reproduire tous les arts du monde.
Et un roi qui avait été « dévoré » par le monstre de la connaissance.
« Je suis aussi… le Palais doré qui gouverne les États mineurs. »
L’homonculus du roi Elik s’exprimait avec un calme empreint de dignité.
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