Chapitre 327
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 327 : Un pommier
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Tout en éloignant le cheval, la femme ramassa un des lingots d’acier qui traînaient par terre.
Un tatouage rouge sombre descendait le long de son bras depuis le coude, visible à travers sa manche déchirée. Une lumière d’un blanc pur le parcourut et se glissa dans le lingot. Des lignes verticales et géométriques apparurent sur l’acier.
La femme concentra son arcane.
Une lueur éclata.
En un clin d’œil, le lingot d’acier s’était changé en une charrue solide.
Le pouvoir de modifier la matière grâce à l’arcane. L’alchimie.
Et une alchimie extrêmement avancée, qui plus est.
« Une charrue ? On s’en sert uniquement pour cultiver la terre. »
« … Oui. »
« C’est bizarre. J’ai entendu dire que les Petits États n’avaient pas de champs. Pourquoi fabriquer une charrue ? »
En attachant la charrue au cheval, la femme me jeta un regard et demanda brièvement :
« … Vous êtes un vagabond ? »
« Ah, oui. Je viens d’arriver. »
« … Il y a des champs. Le Seigneur de l’Or est omnipotent. »
Elle se mit à parler davantage dès qu’elle mentionna le Seigneur de l’Or. Comme une avocate défendant son client, elle poursuivit avec un enthousiasme surprenant :
« … Le Seigneur de l’Or crée souvent des champs. Partout où il passe, il laisse derrière lui de vastes champs pleins de cultures. C’est à une telle échelle que le Palais doré possède des Colosses spécialement chargés des récoltes… »
Je vois. Les pillages étaient peut-être la principale source de revenus des Petits États, mais ils ne pouvaient pas se nourrir uniquement de rapines. Il fallait bien que la nourriture vienne de quelque part.
Elle venait donc du Palais doré.
Tout ce qui se trouvait dans les Petits États avait été créé par le Seigneur de l’Or grâce à l’alchimie. Cela dit, quelqu’un capable de bâtir seul des remparts de forteresse pouvait naturellement créer davantage de terres agricoles quand le besoin s’en faisait sentir…
Attends.
En poursuivant mon raisonnement, je compris quelque chose et reposai la question :
« Attendez un instant. Vous ne cultivez pas des champs créés par le Seigneur de l’Or… Vous voulez dire que le Seigneur de l’Or crée aussi les cultures qui y poussent ? »
« … Oui. »
Une seconde.
Ça avait des implications énormes.
Avoir des champs et produire des cultures petit à petit, c’était tout à fait plausible.
Mais si le Seigneur de l’Or pouvait créer les cultures dès le départ ? Si l’alchimie permettait de faire mûrir les céréales ?
« Attendez, c’est de la triche. Si on peut produire de la nourriture quand on veut, les lignes de ravitaillement ne servent plus à rien. »
« … C’est exact. »
« C’est impressionnant, mais pourquoi me raconter tout ça ? »
La femme peinait à attacher la charrue au cheval. Sa création alchimique lui avait pris un instant, mais cette simple tâche lui prenait deux fois plus longtemps. Elle essuya les perles de sueur avec la bretelle de sa salopette et répondit à voix basse :
« … Sachez-le, homme de l’État militaire. »
Je tressaillis.
Quand je laissai paraître ma méfiance en constatant qu’elle m’avait reconnu comme quelqu’un de l’État militaire, elle jeta un bref coup d’œil à mon poignet.
Le bio-terminal, l’une des inventions de l’État militaire. Un dispositif d’identification contenant une grande quantité d’informations biologiques condensées.
Je n’en revenais pas qu’elle l’ait remarqué.
« … Apprenez à quel point le Seigneur de l’Or est grand. Comprenez ce que l’État militaire a osé défier. Vous qui vénérez des gens comme Maximilien, que vous comptez parmi les Six Généraux, ne pouvez même pas en saisir une infime partie. »
Feignant la confusion, je tirai précipitamment ma manche vers le bas.
En voyant mon geste paniqué, la femme dut se dire :
« … Il est trop tard pour le cacher. Le mal est fait. Pauvre imbécile de l’État militaire. »
Parfait. J’avais révélé mon identité sans en avoir l’air.
À présent, les choses étaient un peu plus équitables.
Car je savais aussi qui elle était.
Les Petits États n’avaient pas de territoire fixe, donc pas de classe dirigeante comme les seigneurs féodaux. Cela ne signifiait pas pour autant qu’ils n’avaient pas de classes sociales.
Les chacals étaient des pillards. Pourtant, personne ne pouvait survivre en ne comptant que sur le pillage. Il fallait bien que quelqu’un produise les choses dont les gens avaient désespérément besoin.
Ce lieu était jonché de sous-produits abandonnés par le Seigneur de l’Or. Pour les utiliser comme combustible et allumer un petit feu de camp qui vous permettrait de survivre un jour de plus, il fallait apprendre l’alchimie. La plupart des habitants des Petits États étaient donc des alchimistes compétents. Tout comme les agriculteurs apprenaient à cultiver et les chasseurs à chasser, dans les Petits États, l’alchimie n’était pas facultative. Elle était essentielle à la survie.
Certains d’entre eux sortaient du lot encore davantage.
Des alchimistes élus, capables de traiter les sous-produits spéciaux du Seigneur de l’Or, des substances incompréhensibles qu’on ne pouvait décomposer ni par la force ni par l’arcane.
La femme devant moi comptait parmi les alchimistes les plus puissantes des Petits États, et surpassait même Maximilien dans son domaine.
Même si, pour l’instant, elle cultivait la terre.
« Vous avez l’œil. »
« … Vous êtes sacrément voyant pour un espion. »
Pour entamer une nouvelle conversation, il fallait redéfinir notre relation. Il aurait été étrange qu’un chacal ordinaire demande où se trouvait le Palais doré ou ce qu’était le Seigneur de l’Or.
Mais puisqu’elle savait à présent que je venais de l’État militaire, je pouvais poser la question.
« Je trouvais le sol étrangement meuble et couvert d’herbe. Cette terre devait autrefois être un champ créé par le Seigneur de l’Or. »
« … »
« C’est pour ça que vous avez installé votre camp ici plutôt qu’en ville ? L’alchimie a beau être remarquable, la nourriture reste essentielle. »
« … »
« Mais une chose m’intrigue. Puisque le Seigneur de l’Or peut créer des céréales… pourquoi rien ne pousse dans ce champ ? »
Je tapotai légèrement le sol du pied et regardai autour de moi.
Il n’y avait aucune source d’eau à proximité. La seule eau qui nourrissait son champ se trouvait dans un petit arrosoir. Une clôture basse en fil de fer avait été installée tout autour, mais elle semblait bien trop fragile pour arrêter quoi que ce soit qui s’en prendrait aux cultures.
Et même si les plantes surmontaient toutes ces difficultés et portaient des fruits, les chacals de passage les cueilleraient avant qu’ils mûrissent.
Ou bien le Seigneur de l’Or pourrait repasser par là et transformer le champ en autre chose.
Pourtant, elle continuait à le labourer.
« La terre a perdu sa fertilité. Après tout, un champ créé de force dans un sol inadapté ne pouvait pas durer longtemps. »
« … »
« Le Seigneur de l’Or n’est donc pas omnipotent, finalement ? Ce n’est qu’une imitation ? »
« … Vous. »
« À moins que je me trompe. Peut-être que le Seigneur de l’Or en est capable, mais qu’il préfère s’en abstenir ? Avec assez de temps, de réflexion et d’efforts, il pourrait même modifier le sol… On dirait simplement que les Petits États ne l’intéressent pas. »
Crac.
Le cheval, terrifié, hennit et s’élança. Derrière lui, l’acier qui avait autrefois été une charrue se dispersa sur le sol.
Il s’était effrité en une poudre noire, comme des cendres qu’on aurait éparpillées d’un coup de pied.
Dans la main de la femme, l’acier, qui serait resté intact pendant mille ans si on l’avait laissé tranquille, s’était réduit en rouille en un instant.
Non, « rouiller » ne suffisait pas à décrire ce qui s’était passé.
Il s’était désagrégé.
La structure même qui faisait de l’acier du fer s’était effondrée.
Après avoir rendu la charrue inutilisable en un instant, la femme me lança un regard glacial.
« … Créer est plus difficile que détruire. »
« Bien sûr. J’ai construit des tours de cartes, alors je le sais. Ça demande du travail de les bâtir, mais il suffit d’une pichenette pour les faire tomber. »
« … Le Seigneur de l’Or poursuit ce travail difficile. J’ignore ce qu’un homme de l’État militaire pense de lui, mais… »
« … Comparé à moi, qui ne sais que détruire, celui qui crée toute chose est remarquable. Avec assez de temps, il pourrait même créer le monde… C’est l’être suprême. »
Il existait parfois des gens comme ça. Des gens qui réagissaient plus vivement quand on s’en prenait à ce qu’ils aimaient ou respectaient que lorsqu’on s’en prenait à eux.
Les titiller sur ce point était utile. Ils réagissaient alors plus franchement.
« … Je me fiche de ce que vous faites, vous autres. »
« … Faites la guerre. Tentez un assassinat. Ça ne me concerne pas. Quoi que fasse l’État militaire, il ne pourra pas nuire au Seigneur de l’Or, pas même un peu. »
Ses paroles étaient un peu maladroites. Heureusement que je pouvais lire ses pensées. N’importe qui d’autre aurait eu du mal à communiquer avec elle.
« … Mais si vous essayez d’insulter le Seigneur de l’Or… »
« … Je vous ferai fondre moi-même. »
Ce n’était pas du bluff.
Elle ne libéra qu’un peu d’arcane, mais le sol s’affaissa. Ce n’était ni de la géomancie ni l’Art du qi terrestre. La terre et le gravier qui avaient autrefois été transformés en champ, ce sol où les graines pouvaient respirer, s’effritèrent et s’écroulèrent.
Le sable s’écoula autour d’elle comme dans un piège à fourmis-lions. Un faux pas, et je tomberais dedans.
Une arcane innée de désagrégation. Quelle capacité encombrante.
Même si je la lui volais, elle ne me servirait à rien. Elle ne faisait qu’accélérer la corrosion et l’effondrement ; quelqu’un d’aussi dépendant des outils que moi n’en tirerait aucun avantage.
Au lieu de continuer à nous chamailler, le moment était peut-être venu de devenir amis.
« Je crois que vous avez mal compris quelque chose. Je n’ai nullement l’intention d’insulter le Seigneur de l’Or. »
« … Alors ? »
« Vous parliez comme si vous aviez l’avantage, alors je me suis contenté de souligner vos désavantages pour prendre le dessus dans les négociations. »
L’arcane qui rongeait les environs disparut. La femme retira son arcane innée et demanda :
« … Des négociations ? »
« Oui. Nous sommes des émissaires de paix envoyés par le haut commandement de l’État militaire. »
La femme me regarda avec méfiance.
« … Pas des espions ? »
« Si nous étions des espions, nous ne nous promènerions pas ouvertement sur des montures de l’État militaire. Comme vous l’avez dit, quel espion afficherait son bio-terminal à la vue de tous ? »
« … Je vous prenais juste pour un idiot. »
C’était dur. Azzy était un chien, alors la traiter d’idiote, ça passait. Mais moi, non.
Hum. J’avais lu bien des pensées, mais pas l’emplacement du Palais doré, ni même comment le trouver. Quel genre de pays était-ce, pour que même les gens haut placés l’ignorent ?
Elle était malgré tout une seigneure des Petits États qui s’était rendue en personne au Palais doré. Elle en savait sans doute plus que nous. Ça valait le coup de lui demander.
« Quoi qu’il en soit, ça tombe bien. Nous avons eu du mal à nous repérer dans ce pays étranger, et voilà qu’on rencontre quelqu’un qui connaît le Seigneur de l’Or. Qu’en dites-vous ? Vous aimeriez contribuer à la paix mondiale en nous aidant ? »
« … La paix mondiale ? »
« Ça a l’air grandiose, mais ce n’est pas grand-chose. Il s’agit juste de nous trouver un endroit où négocier. »
« … Négocier avec qui ? »
« Avec le Seigneur de l’Or, évidemment. Si le Seigneur de l’Or n’est pas le souverain des Petits États, qui l’est ? »
« … Vous êtes sérieux ? »
« Pourquoi vous me rendez nerveux ? Il y a un problème ? »
« … Une audience auprès du Seigneur de l’Or pour négocier directement ? Ils n’ont peur de rien ? Ou alors ils n’ont tout simplement pas de plan ? »
La femme secoua la tête et répondit :
« … Faites comme vous voulez. »
« Ça veut dire que vous allez nous aider ? »
« … Non. »
Après m’avoir rejeté sans hésitation, elle me tourna complètement le dos et baissa les yeux vers le sol sous ses pieds. En voyant la terre, désormais plus adaptée à la construction qu’à l’agriculture, elle poussa un soupir amer.
Elle comptait vraiment se remettre à cultiver ? Tss. Elle n’était pas très coopérative.
« Alors dites-moi au moins où se trouve le Palais doré. »
« … Je ne sais pas. »
« Attendez ! Dites-moi alors comment le trouver ! »
« … Normalement. »
« Qu’est-ce que vous entendez par “normalement” ? Comment ça peut être normal si je ne sais pas où il est ?! »
« … Normalement, on lit les traces laissées sur la terre et on demande son chemin. Il n’y a pas d’autre moyen. »
Les gens de ce pays ne savaient même pas où se trouvait leur propre palais ! Même s’il se déplaçait, il devait bien y avoir au moins une personne au courant !
S’il avait été caché dans un endroit secret et étroitement surveillé, j’aurais pu le découvrir en lisant les pensées des gens. Mais comme il parcourait le pays, personne ne savait où il était.
Tss. Je n’avais donc pas d’autre choix que de le chercher à pied ?
« Vous n’avez pas l’air particulièrement occupée, vu que vous cultivez. Accepteriez-vous de nous guider ? »
« … Pas vraiment. »
« Je vous ai dit que nous étions des émissaires de paix. Le sang, les flammes, la guerre ! Nous voulons mettre fin à cette terrible chaîne de tragédies et vivre en bonne entente. Vous devriez nous aider ! »
« … Ça ne me concerne pas. »
« … Vous appelez cette terre les Petits États comme s’il s’agissait d’un pays uni, mais il n’y a que des chacals qui ramassent les sous-produits laissés par le Seigneur de l’Or. Les Colosses vont où bon leur semble, et chaque compagnie ne poursuit que son propre profit. Personne n’obéit aux ordres d’autrui… À moins que le Seigneur de l’Or ne le lui ordonne directement. »
Cette femme était sceptique quant aux négociations, pas à la paix. Ce n’était pas qu’elle n’aimait pas la paix. Elle pensait qu’aucune négociation sérieuse n’était possible, de toute façon.
Tss. C’était décevant.
Je devais lire les pensées du Seigneur de l’Or. Mais si le Palais doré se montrait hostile d’emblée, il ne serait pas facile d’y lire quoi que ce soit. La lecture des pensées était puissante, mais lire le passé prenait du temps. Et surtout, il me fallait une occasion de m’approcher.
Je ne savais pas ce que je ferais au Palais doré, mais je devais d’abord l’approcher de manière amicale.
Cette femme pourrait m’être utile. Elle suivait le Seigneur de l’Or et possédait aussi un Colosse…
Si je ne parvenais pas à la convaincre maintenant, je pouvais au moins préparer le terrain.
« Bon, c’est dommage, mais tant pis. Puisque vous m’avez donné des renseignements utiles, que diriez-vous si je vous en donnais un en retour ? »
« … Pas besoin. »
« C’est une méthode pour bien cultiver, que les nomades ne connaissent pas. Si ça ne vous intéresse pas, tant pis. »
La femme s’arrêta.
Ses paroles et son expression ne laissaient pas transparaître beaucoup d’émotion, mais ses actes, eux, étaient sincères. Ses yeux me disaient de continuer ; je souris légèrement et lâchai mon appât.
« Écoutez bien. Le plus important, quand on cultive, c’est… »
« … Le plus important ? »
« De ne jamais baisser les bras ! Persévérez et travaillez dur ! »
« … »
« Ah, désolé. Ne me regardez pas comme ça. On ne peut même plus plaisanter. »
Ce n’était pas vraiment une plaisanterie. C’était bel et bien le plus important. Je haussai les épaules et ajoutai une explication :
« Toutes les cultures étaient à l’origine des plantes sauvages, qui n’avaient même pas de graines comestibles. Les humains ont sélectionné les plantes un tant soit peu mangeables, puis les ont croisées encore et encore pour obtenir de meilleures variétés. Si on faisait ça entre humains, les gens accourraient en nous jetant des pierres et en criant au tabou de troisième classe. Avec les plantes, cette pratique est largement répandue sous le nom de sélection variétale. »
« … Il y a de bonnes variétés ? »
« Encore faut-il les trouver. Et même là, on ne peut apprendre que par essais et erreurs. Quelle que soit la qualité apparente d’une variété, impossible de savoir si elle poussera bien ici tant qu’on ne l’aura pas plantée et laissée porter ses fruits. On ignore si elle échouera ou réussira, mais il faut semer autant de sortes de graines que possible. »
Elle ne cultivait probablement pas parce qu’elle manquait de nourriture. En tant que seigneure des Petits États, elle ne devait pas manquer d’argent.
Le fruit lui-même comptait moins que le fait d’avoir réussi à le faire pousser.
« … Comment m’en procurer ? »
« Il n’y a pas ces variétés dans les Petits États, alors vous pouvez vous les procurer dans un pays voisin. Dans l’État militaire, par exemple. Il y a même des entreprises spécialisées dans la mise au point de variétés agricoles. Il suffit de signer un accord de trêve ! »
Dès que la conversation revint à l’accord de paix, la femme se désintéressa du sujet.
« … Vous finissez toujours par dire la même chose. »
« Qu’est-ce que j’y peux ? Vous n’êtes pas la seule à semer des graines. Vous ne savez pas si elles pousseront, mais vous devez quand même en planter autant que possible. »
Alors, elle était convaincante, cette longue mise en bouche ?
Cette tirade désespérée ne sembla pas la faire changer d’avis. Sans plus se préoccuper de moi, la femme créa une autre charrue. Elle appela le cheval, resserra les rênes, y attacha de nouveau la charrue et le conduisit lentement plus loin.
Tss. Il n’y avait rien à faire. Comment changer d’avis à quelqu’un qui était retourné à ses cultures ?
« Tss. Si ça ne vous dit rien, tant pis. Azzy, on y va. »
Azzy accourut jusqu’à moi en sautillant.
« Ouaf ! Des accompagnements à la viande ! »
« Tu n’as même pas attrapé le cheval. De la viande, tu parles ! Rien du tout. Aujourd’hui, on mange une bouillie de haricots. »
« Ouaf ?! Menteur ! »
« C’est toi qui as bondi dehors parce que tu ne tenais pas en place. Si tu étais restée tranquille à regarder, j’aurais ajouté au moins un morceau de viande. Rien ! Ne rêve même plus de viande ! »
« Mwoooooong ! »
« Hé ! Je ne suis pas de la viande ! Ne me mords pas ! »
Il faut se méfier du mot « tout ».
Un long voyage demandait un départ tranquille. Nous ne faisions que pénétrer dans les Petits États. Si nous prenions la mauvaise direction à présent, l’erreur ne ferait que s’aggraver au fil du temps.
La régresseuse voulait partir vers l’est, en direction de Claudia, mais si le Palais doré se trouvait à l’ouest, nous perdrions tout le terrain que nous avions parcouru. Même la régresseuse n’avait pas l’air d’apprécier cette idée ; elle essayait donc toutes les méthodes possibles pour en déterminer au moins la position approximative.
Par des moyens quelque peu économiques.
Le camp des Petits États subissait en ce moment une joyeuse riposte économique financée par la régresseuse.
Tss. Elle aurait dû me donner cet argent.
Il n’empêche, les gens pouvaient mentir, mais pas l’argent. Les dépenses extravagantes de la régresseuse avaient apparemment porté leurs fruits, mais les résultats se faisaient attendre. Nous finîmes donc par passer la journée au camp.
Le camp des Petits États n’était pas aussi silencieux qu’une nuit dans l’État militaire.
Même au beau milieu de la nuit, les gens entraient librement dans les tentes des autres et en ressortaient. Un cavalier dévala la ruelle étroite au galop. Les gens qui criaient et bondissaient de côté l’abreuvèrent d’injures, puis reprirent leur chemin.
Il n’y avait pas de lampadaires. Mais les lanternes portées par les gens et les lumières alchimiques fabriquées par les alchimistes le long de la route brillaient de tous côtés, baignant le camp d’une douce lueur.
Au milieu de tout ça, je marchais seul dans le camp, un paquet de cartes à la main.
« Enfin, du matériel qui mérite ce nom. »
Dernièrement, j’avais utilisé mes cartes sans les renouveler. L’arcane stockée dans les trèfles pouvait se reconstituer lentement, mais les carreaux avaient été fortement entamés.
J’en avais perdu beaucoup, et plusieurs étaient si abîmées que leur verso apparaissait. Elles ne pouvaient plus servir à jouer. En plus, il me restait une brochette que j’avais fabriquée dans l’Abîme, si bien que mon jeu contenait deux carreaux un.
Un magicien avait besoin de paires assorties.
Mon jeu était devenu un vrai bazar.
Mais j’étais en plein voyage. Les fabriquer moi-même me prendrait trop de temps. Puisque la régresseuse m’avait donné un peu d’argent de poche, je n’avais qu’à les commander à un alchimiste talentueux.
Je me mis à en chercher un en arpentant le marché nocturne du camp.
Les chacals récupéraient les sous-produits inachevés fabriqués par le Seigneur de l’Or et les vendaient. Cela signifiait qu’il y avait des acheteurs. Les Petits États comptaient des entreprises qui transformaient toutes sortes de matériaux en marchandises.
À moins de posséder un Colosse, les petites entreprises s’installaient naturellement dans les camps très peuplés. Je devais choisir avec soin quelqu’un qui pourrait m’être utile.
Contrairement à l’État militaire, où tout était réglé d’avance, les marchés des Petits États étaient des champs de bataille. Il fallait se battre pour acheter ne serait-ce qu’un bout de ferraille.
« Rhum officiel produit par la compagnie Drum ! Cinquante litres pour 990 alches ! Pas question de baisser le prix d’une seule pièce ! »
« Putain ! Le prix officiel, c’est 500 ! Vous espérez qu’on paie le double ?! »
« Si ça ne vous plaît pas, allez vous-même en chercher et vendez-le. Au suivant ! »
Même l’achat de produits tout simples exigeait d’interminables marchandages.
« Je cherche quelqu’un pour réparer mon véhicule ! »
« Quel genre ? »
« Un deux-roues à engrenages ! »
« À engrenages ? C’est un modèle de Maximilien ? Bon sang, tu te balades sur une antiquité… »
« Ce que je conduis ne te regarde pas. Dégage si tu ne peux pas le réparer ! »
« Quand est-ce que j’ai dit que je ne pouvais pas ? Montre-moi. Et assure-toi d’avoir de quoi payer les réparations. »
Les pièces et les gens étaient si différents qu’il fallait tout ajuster au cas par cas.
« Vous êtes riche ? »
« Monsieur, si cela ne vous importune pas… Pourriez-vous m’offrir une seule coupe de rhum… ? »
Certains allaient même jusqu’à mendier de quoi se mettre quelque chose sous la dent. Toutes sortes de gens se rassemblaient ici, formant un véritable chaudron de chaos.
Naturellement, il y avait aussi des escrocs.
Juste devant moi, une personne âgée en haillons avait agrippé le col d’un marchand, de l’autre côté d’une table.
« Hum, hum. Espèce d’ordure, tu te fiches de moi ? Comment ça, ça ne vaut que quatorze alches ?! »
« Calmez-vous, je vous prie, et regardez la balance. Comment pourrais-je payer davantage pour un bout de ferraille aussi léger ? »
« C’est une pointe de flèche brisée que j’ai trouvée dans une fissure du mur de la forteresse ! Ce n’est pas de la ferraille ! Et mes sens m’ont dit qu’elle pesait plus de trente kilos. Pourquoi elle n’en affiche que vingt-huit ?! »
« Une balance peut-elle mentir ? C’est sans doute vos sens qui déraillent… Enfin, si vous n’avez que trois doigts, ça doit être difficile de tenir même un tel poids. »
Ha, ha, ha.
Les badauds éclatèrent de rire. Le visage de la personne âgée, ridiculisée, vira au rouge et au bleu. Pourtant, aussi furieuse soit-elle, la balance ne changerait pas d’indication.
Pour ça, il fallait appuyer sur la pédale placée à côté.
« Oups. J’ai glissé. »
La balance semblait posée sur une caisse en bois, mais la caisse et la balance ne formaient en réalité qu’un seul ensemble. Feignant de trébucher, j’appuyai naturellement sur la pédale installée sur le côté de la caisse en passant.
L’aiguille de la balance tressauta et avança de trois graduations.
Pendant un instant, tout le monde se tut.
Je traversai tranquillement le silence que j’avais créé.
« Ah, excusez-moi. Bonne vente ! »
« T-toi… ! »
Un instant plus tard, des injures et des cris éclatèrent dans mon dos. Un poing à trois doigts frappa le marchand au visage et lui fit sauter trois dents.
La personne âgée hésita, peut-être sans avoir voulu en arriver là, mais les dents du marchand étaient en or, un métal précieux façonné et serti dans sa bouche. Le marchand s’empressa de les ramasser, mais des chacals aux yeux perçants les avaient déjà glissées dans leurs manches.
Il y eut toutes sortes de remue-ménage, mais ça ne me concernait pas.
« C’est un peu bruyant. Personne ne s’occupe de cet endroit ? »
En maugréant, je laissai derrière moi l’altercation et observai la rue, relativement calme.
Je voulais faire fabriquer un équipement alchimique polyvalent, conçu pour être facile à transporter plutôt que puissant ou solide. C’était un objet qui demandait une quantité absurde de travail par rapport aux matériaux utilisés.
Il me fallait donc un alchimiste hors pair. Quelqu’un pourrait-il le fabriquer en une nuit… ?
Alors que j’avançais en y réfléchissant, une petite tente ornée d’une enseigne négligemment peinte attira mon regard.
[N’importe quoi.]
Hum. L’enseigne respirait l’assurance.
Mais était-ce bien raisonnable ? Les gens qui répondaient « n’importe quoi » n’avaient jamais l’air ravis quand on leur donnait vraiment n’importe quoi.
Voyons voir ce qu’elle vaut.
J’écartai le pan de la tente et entrai.
« Montrez-vous. Un client vous fait l’honneur de sa présen… »
« … Un espion. »
Un visage familier leva les yeux vers moi.
Ah. C’était la femme de tout à l’heure.
Je me demandai pourquoi une seigneure des Petits États faisait ce genre de travail, mais j’étais le Roi de l’Humanité et, en ce moment même, je traînais moi aussi au bord de la route. Pas besoin de poser la question. Chacun avait ses raisons.
Tout d’abord, je devais vérifier une chose.
« C’est bien ici qu’on fabrique n’importe quoi ? Pas l’endroit où l’on réduit n’importe quoi en poudre ? J’ai vu une charrue partir en cendres tout à l’heure. »
« … Sortez. »
« Je voudrais vous commander cet équipement alchimique. »
J’étalai mes cartes sur la table.
À l’origine, c’était clairement un jeu de cartes, mais certaines parties avaient disparu ou s’étaient usées comme si elles avaient brûlé.
La femme ramassa une carte aux bords élimés et effilochés.
Le carreau huit, composé d’objets longs et fins.
Elle examina cette pièce ambitieuse que j’avais tant utilisée, puis marmonna :
« … Ça. »
« Qu’est-ce que vous en pensez ? Elle est bien usée, mais c’est parce qu’elle m’a rendu de fiers services… »
« … C’est de la camelote. Qui a fabriqué ça… »
Quoi ? Elle insultait le travail de quelqu’un juste devant moi ?
Attends. Calme-toi. Elle ne savait pas que c’était moi qui l’avais fabriqué.
Même si elle était nulle en communication, elle ne critiquerait pas une œuvre devant son créateur.
C’était l’occasion rêvée. Je devais lui révéler que j’en étais l’auteur et la mettre dans l’embarras.
« Hum. En fait, c’est moi qui l’ai fabriquée. Quand j’étais jeune et que je n’y connaissais rien, j’ai rassemblé tout le savoir et tout l’argent que j’ai pu pour la créer… »
« … Ça ne m’étonne pas. »
« Ça ne vous étonne pas ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous n’êtes même pas capable de cultiver correctement, et vous insultez un objet fabriqué à la sueur et au sang de quelqu’un ! Vous ne savez donc pas ce que c’est, la considération ? Je me suis retenu tout à l’heure, mais je vais être franc, moi aussi. Vous ne gagnerez jamais votre vie en cultivant ! À côté de vous, même le fermier le plus paresseux passerait pour le dieu de l’agriculture ! »
Quand je m’emportai et haussai le ton, la femme recula un peu et tenta de se justifier.
« … C’est inutile. Gaspillé. »
Était-ce une explication ou une provocation ? Voyons ce qu’elle pensait.
« … C’est cher et compliqué. Ça demande trop de travail. Et le résultat n’en vaut pas le coût. Des pièces d’alchimie précieuses et des techniques avancées pour aboutir à un simple fil fin. C’est extrêmement inefficace. Mieux vaudrait fabriquer d’autres armes… »
En lisant ses pensées, je compris son point de vue.
Je laissai couler parce que je pouvais lire dans ses pensées. Si je n’avais pas eu ce pouvoir, je l’aurais peut-être attrapée par le col. Faites attention à l’avenir.
« … Qu’est-ce que vous voulez ? Une réparation ? »
« On peut dire ça. Je voudrais que vous remettiez en état ces treize cartes dans ce style. Faites-les toutes. Je paierai le prix que vous demanderez. »
Les brochettes, les crochets, les arcs composites, les lances courtes, les faucilles, les revolvers, les fils, les haches à main, les boucliers et les épées.
J’avais perdu ou abîmé la plupart de ces objets au combat, en quittant Amitenggrad, la capitale de l’État militaire. J’avais donné à Ria le revolver qui me restait et, malgré tous mes efforts pour le récupérer, plus de la moitié du fil avait disparu.
J’avais été trop occupé pour renouveler mon équipement jusque-là, mais je devais profiter de l’occasion pour rétablir pleinement ma puissance de combat.
De toute façon, ça ne coûterait pas si cher.
La femme fixa les cartes, puis secoua la tête.
« … Impossible. »
« Vous l’avez traitée de camelote, et maintenant vous dites que vous ne pouvez pas ? C’est comme ça qu’on fait des affaires, de nos jours ? »
« … Non. C’est facile à fabriquer. Mais… »
« Mais ? »
« … C’est pénible. »
Est-ce vraiment ainsi que s’y prenait quelqu’un qui voulait faire des affaires ? Elle refusait parce que c’était pénible ?
Bien sûr, ce n’était pas ce qu’elle pensait vraiment. Voyons ça de plus près.
« … Ce n’est pas difficile. Ça demande trop de travail. Fabriquer des armes transformables, c’est facile, mais leur donner la forme d’une carte… C’est comme coudre chaque point à la main. Et leur donner des formes précises tient davantage de l’art que de la technique. »
Elle avait indéniablement du talent, puisqu’elle avait compris tout ça si vite.
Leur fabrication m’avait demandé beaucoup d’efforts. Même le carreau un, cette brochette polyvalente à la forme la plus simple, m’avait pris une nuit entière. Inutile de dire que les autres m’avaient pris encore plus longtemps.
… Tss. C’était bien pour ça que je voulais faire travailler quelqu’un d’autre.
« Si vous veillez toute la nuit, vous pourriez en terminer trois. »
« … Non. »
« Vous n’étiez pas assise ici pour travailler et gagner de l’argent ? Pourquoi vous mettez-vous en grève face à un client ? Vous ne voulez pas d’argent ? »
« … Blablabla. Que vous êtes bruyant. Je ne suis pas là pour l’argent… »
La femme poussa un petit soupir et leva la main.
« … À la place. »
Elle posa sa paume sur la table.
Le tatouage sur son bras s’illumina. L’arcane pénétra dans la table de fer, qui se mit à luire d’un blanc pur. Dès qu’elle fut enveloppée de cette lumière blanche, la femme leva la main.
Un phénomène étrange se produisit alors.
La table d’acier suivit sa paume vers le haut, comme une pâte qui lui collait aux doigts. Une poussière scintillante tomba en pluie.
Elle n’avait pas fondu. L’alchimie avait rendu l’acier malléable, mais il était resté froid tout en s’assouplissant.
On aurait dit une pelote de fil faite de lumière.
La femme enroula plusieurs fois la masse d’acier autour de sa paume, l’étirant de plus en plus finement. Quand le fil fut assez fin, elle le saisit d’un geste et le répandit sur ma carte.
Un éclat de lumière.
Un instant plus tard :
« … Voilà. »
Le carreau huit se trouvait devant moi, entièrement intact.
Je m’exclamai, admiratif :
« Attendez. Vous l’avez réparé en une seconde ? Et vous avez râlé pendant tout ce temps ? »
« … La structure se répète. Je l’ai copiée. »
Même si la structure était identique, elle avait alchimisé tout l’objet avant de le coller par-dessus ? Elle avait même rendu le fil élastique !
Voilà pourquoi les alchimistes qui voyageaient seuls se donnaient des noms de compagnies. Quand on traitait les matières premières et fabriquait soi-même les produits, on était à la fois une usine et une entreprise à soi tout seul. De quoi pouvait-on bien avoir besoin de plus ?
Le pouvoir de comprendre et de modifier des structures en peu de temps.
L’alchimie.
Tout le monde l’apprenait. Paradoxalement, c’était pour cette raison que les habitants des Petits États avaient moins besoin des autres. S’ils avaient désespérément besoin de quelque chose, ils le fabriquaient eux-mêmes. Ils n’échangeaient que contre des choses qu’ils ne pouvaient absolument pas obtenir autrement.
C’était sans doute pour cela que les Petits États n’avaient pas réussi à former une société de grande envergure. Ils avaient peu besoin des autres…
« Génial. Profitez de votre élan pour réparer les autres cartes aussi ! »
« … Impossible. »
« … Pour celle-ci, je n’ai eu qu’à combler le fil manquant. Mais les autres cartes ont des formes précises quand elles se transforment. C’est en partie de l’art, alors il est difficile d’y toucher. »
« Tss. Très bien. Alors, combien dois-je payer pour la réparation ? »
C’était là le point important.
La régresseuse m’avait donné de l’argent de poche, mais elle ne m’avait jamais dit de lui rendre la monnaie. Cela signifiait que toute somme que je parviendrais à négocier à la baisse finirait directement dans ma poche.
Pour dépenser comme un Premier ministre, il fallait gagner comme Azzy.
J’attendis qu’elle annonce son prix en lisant ses pensées.
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