Chapitre 311
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 311 : Nous sommes tous les otages de nous-mêmes
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Quelles qualités un otage doit-il posséder ?
A-t-il de l’importance ou une valeur symbolique aux yeux de l’autre camp ? Le simple fait qu’il ait été pris en otage peut-il servir de moyen de pression ? Les éléments à prendre en compte sont nombreux, mais, avant tout, il faut qu’il soit relativement faible. Un otage dont on ne peut pas se servir quand on en a besoin, c’est aussi gênant que de l’argent qu’on ne peut pas retirer au moment voulu.
À cet égard, Historia était à bien des égards inapte à servir d’otage. Dès que celle qu’on appelait la Fille de l’État militaire serait neutralisée, le moral de l’État militaire s’effondrerait. Plus important encore, Ria était trop forte. Avec la plupart des Six Généraux hors de combat, combien faudrait-il sacrifier pour maîtriser ou tuer Historia ?
Historia, que j’avais désignée, s’assit en silence, plongée dans ses pensées. La régresseuse répondit, déconcertée :
« … Tu veux prendre la Tireuse en otage ? C’est seulement possible, ça ? Non, mais pourquoi ? »
« C’est différent. Ce n’est pas Historia qui est prise en otage. »
Le sourire de Hilde s’effaça. Elle bondit de mes genoux sur la table ronde et appuya sur le terminal biologique à son poignet. Ses vêtements amples se resserrèrent aussitôt pour épouser sa silhouette.
« L’otage, c’est l’État militaire. Historia, l’une des Six Généraux, est nécessaire pour constituer la dernière ligne de défense de ce pauvre pays qui pourrait s’effondrer d’un instant à l’autre. Le Hallebardier Maximilien est parti, le Cercueil de l’Ombre Zikhrund s’en est allé et le Lien céleste Eimeder est absent. Sans la Tireuse Historia, le pays pourrait s’effondrer à tout moment. »
Étonnamment, l’État militaire possédait les qualités requises pour être un otage. S’il tombait, le chaos s’abattrait sur le monde. S’il tenait bon, il deviendrait un allié fiable. Selon la manière dont nous nous y prendrions, il pouvait s’effondrer très vite ou se rétablir tout aussi rapidement.
Un pays tout entier en otage. J’avais encore du mal à m’habituer à cette échelle.
Pourtant, quand je songeais à ses atouts, pourquoi cela me semblait-il si logique ?
« Bien sûr, la présence d’Historia ici ne signifie pas que l’État militaire ne s’effondrera pas ! Mais si le quartier général ne dispose d’aucune force à mobiliser au besoin, il n’aura plus la moindre influence ! L’officier de transmission de Père va bientôt atteindre ses limites, lui aussi ! Qu’en dis-tu, Père ? Tu acceptes ? »
Qu’est-ce que j’en avais à faire ? Je haussai les épaules.
« Inutile de me demander. Tu devrais demander à Ria. Ria, tu acceptes d’être prise en otage ? »
« … »
« Apparemment, Ria a besoin de réfléchir. C’est compréhensible. »
Je répondis à la place d’Historia, qui gardait le silence. Hilde insista :
« Même si l’État militaire s’effondre ? »
« Tu sais ce que je répétais le plus souvent quand je vivais dans l’État militaire ? “Ce pays stupide n’a qu’à s’effondrer, et vite.” Le jour est enfin venu où je peux réaliser ce souhait que je n’avais fait que répéter. »
« Incroyable ! L’ascension et la chute d’un pays ne te font même pas sourciller. Comme on pouvait s’y attendre de Père ! »
Hilde poussa un cri de joie en me couvrant d’éloges. Tyr, qui avait assisté à toute cette mascarade, se couvrit de nouveau la bouche et se mit à échafauder un malentendu encore plus énorme.
« Elle l’appelle Père avec tant de naturel, et ils collaborent si bien… ! À les voir comme ça, ils se ressemblent vraiment… ! Est-ce vraiment sa fille ? Mais quel âge avait-il quand il s’est marié… ! »
Non. À vrai dire, Hilde était plus âgée que moi ; il aurait donc fallu remonter à avant ma naissance pour que j’aie pu avoir un enfant.
Mais la voir s’enfoncer toujours davantage dans son erreur était plutôt amusant, alors je la laissai faire. C’était Tyr qui se trompait et Hilde qui en pâtirait. Je n’avais qu’à regarder.
« Bref, reprenons cette discussion après nous être un peu reposés. Voilà tout. »
À peine eus-je annoncé cela que Tyr s’approcha prudemment de Hilde. Elle pinça délicatement le bord de sa jupe d’une main et s’inclina avec élégance.
« Enchantée, mon enfant. Je suis Tyrkanzyaka. Le monde appelle ce corps indigne la Progenitrice des vampires, mais Hyu m’a beaucoup aidée dans l’Abîme. N’aie donc pas peur. Je le jure sur mon sang : je ne convoiterai pas le tien. »
« Quoi ? Pourquoi se comporte-t-elle comme ça, tout à coup ? »
Ah, Hilde cligna des yeux, déconcertée. Même elle pouvait perdre contenance.
Mais Hilde avait été une excellente actrice avant de devenir une métamorphe. Elle accepta donc la situation sans difficulté.
« Enchantée, Tyrkanzyaka. J’ai entendu dire que Père avait beaucoup reçu votre aide. »
« C’est peu en comparaison de ce que j’ai reçu, mais nous avons beaucoup échangé et nous sommes largement épaulés l’un l’autre. Tu peux compter sur moi, toi aussi. »
« Waouh ! C’est rassurant. J’adore ! »
… Je te faisais confiance pour gérer ça, Hilde. Ne l’appelle pas Mère par accident, c’est tout.
Je laissai ces deux-là nourrir leur malentendu et me dirigeai vers la régresseuse.
« Bref, passons à autre chose. Mademoiselle Shei, tu reconnais enfin tout le mal que je me suis donné, non ? Je me tue à la tâche et personne ne me remercie. »
La régresseuse me lança un regard agacé avant de détourner sèchement la tête.
« … D’accord ! Merci ! Je suis vraiment contente que tu sois là ! »
« Waouh. Tu me fais mendier les remerciements que je mérite. Si possible, exprime ta gratitude avant que je sois obligé de te la réclamer, à l’avenir. »
« Même quand je te remercie, tu as encore quelque chose à redire ! Si tu me l’avais dit plus tôt, je ne me serais pas inquiétée ! »
La fautive s’énervait. Pourquoi se plaindre alors que je réclamais ce qui me revenait ?
Et toi aussi, tu m’as caché pas mal de choses.
« Mademoiselle Shei. Quand Ria et moi avons affronté Maximilien, nous avons essayé de discuter pour gagner du temps. »
« Ah, tu m’as dit que tu t’étais battue contre ce type. »
« Ce salaud de Hallebardier adore se vanter. Il a vraiment l’air du genre à baisser sa garde et à se faire frapper. »
« Oui. Quand j’ai parlé du Roi du Péché, Maximilien a dit quelque chose. Il a affirmé que le Roi du Péché ne pouvait pas exister. Il m’a demandé si je voulais parler du Roi de l’Humanité sous un autre nom. »
J’abordai le sujet avec précaution. La régresseuse secoua fermement la tête.
« Non. Le Roi du Péché est le Roi du Péché. »
« Mais il a dit que le péché n’était pas une bête. Puisque seuls les humains sont des bêtes capables de pécher, ça ne signifie pas que le Roi du Péché doit être le Roi de l’Humanité ? »
« Non. Le Roi du Péché n’est pas le Roi de l’Humanité. Ce sont deux êtres différents… Ils doivent l’être. »
Oh ?
C’était donc pour cela que la régresseuse, pourtant si mauvaise menteuse, l’avait affirmé sans ciller.
Le Roi du Péché était différent du Roi de l’Humanité. La régresseuse n’y croyait pas. Elle voulait y croire.
Autrement dit, elle n’y croyait pas du tout.
Elle en savait long sur les Rois des Bêtes et les secrets du monde. Pourtant, elle détournait désespérément le regard de la conclusion selon laquelle le Roi du Péché ne pouvait être que le Roi de l’Humanité. Elle persistait à le nier, allant jusqu’à se mentir à elle-même.
« Parce que… »
« Je ne veux pas penser que l’être que je dois affronter est le Roi de l’Humanité… un roi qui représente tous les humains. Cela signifierait que l’humanité a été abandonnée par un autre humain… moi comprise… »
Si elle ne pouvait pas le croire, sa détermination volerait en éclats.
C’était une simple question de sentiments personnels. Ça pouvait arriver. Après tout, la motivation était terriblement importante.
« Hmm. D’accord. Si tu le dis. »
« Tu me crois ? »
« Que je te croie ou non, je n’ai pas vraiment le choix. Tu dis que le monde va finir. C’est difficile à croire, mais tu en sais bien trop, plus que la plupart des Saintes Vierges. Même si tu ne l’expliques pas très bien. »
« Ah, eh bien… »
« En plus, te suivre m’apporte certains avantages. Cette fois, j’ai profité du chaos pour me rapprocher du quartier général de l’État militaire. La crise est une occasion à saisir. C’est une réussite que je n’aurais jamais pu obtenir dans les ruelles. »
« C’est ça qui t’intéressait ?! »
« Peut-être que tu es vraiment un escroc épouvantable, mademoiselle Shei. Mais ce n’est pas grave. Et si c’était une escroquerie à l’échelle mondiale ? Si j’en tire quelque chose, j’y gagne. Les escroqueries sont plus lucratives quand on les accompagne plutôt que quand on les démasque. »
« … Je commence à me demander si je devrais te faire confiance. »
La régresseuse secoua la tête, puis me regarda et se plongea dans ses pensées.
« À bien y réfléchir, Maximilien m’a demandé si Hughes était le Roi de l’Humanité. C’était une conclusion tirée à la va-vite, simplement parce qu’Azzy était dans les parages, mais si… »
J’attendais ce moment. J’allais enfin pouvoir en avoir le cœur net.
Le fait que j’étais le Roi de l’Humanité était avéré et s’était manifesté de plusieurs façons. Pourtant, la régresseuse, qui aurait dû être la première à connaître ce secret, ne l’avait jamais remarqué. Depuis notre première rencontre jusqu’à aujourd’hui, elle n’avait même jamais envisagé cette possibilité.
J’avais trouvé cela étrange, mais j’avais fini par échafauder une hypothèse. Si elle était juste, je comprendrais pourquoi la régresseuse ne m’avait pas reconnu.
Pour la confirmer, toutefois, je devais marcher sur une corde raide. Surtout, il fallait que les mots Roi de l’Humanité surgissent des souvenirs de la régresseuse.
Sans révéler mon identité, si possible.
« Le Roi de l’Humanité… Non, c’est impossible. »
Il me fallut un moment, mais l’occasion de vérifier mon hypothèse se présenta. La régresseuse s’enfonça dans ce souvenir.
« Parce que j’ai vu le Roi de l’Humanité… Non, le Roi du Péché, de mes propres yeux. »
La régresseuse continua de se remémorer la scène.
* * *
Le Roi du Péché apparut.
Moins d’un jour plus tard, un pays tout entier s’effondra.
Le Sanctuaire fut le premier à l’apprendre et répandit la nouvelle dans le monde entier. Épuisée par une guerre où elle s’était entretuée sans fin, l’humanité cessa de se battre et s’unit pour vaincre le Roi du Péché.
Peut-être n’attendait-elle qu’un prétexte pour mettre fin à la guerre. Si les choses avaient continué ainsi, leurs propres pays seraient tombés avant que l’humanité ne soit exterminée.
Quoi qu’il en soit, le Roi du Péché était un être d’une puissance phénoménale. Pire encore, des humains souillés par le péché s’offraient au Roi du Péché tout en sachant qu’ils allaient mourir. Le Roi du Péché les exécutait de ses propres mains et poursuivait sa route en mâchant leur cœur.
Quel être terrifiant. À chacun de ses actes odieux, le Roi du Péché se montrait digne de son nom.
L’humanité s’indigna des atrocités commises par le Roi du Péché. Sa colère remonta jusqu’au passé et la convainquit que toutes les tragédies et les catastrophes nées des guerres qu’elle avait menées contre elle-même étaient de son fait. Elle marcha vers le Roi du Péché pour lui faire répondre de tous les péchés jamais commis.
Mais.
Les péchés que l’humanité avait ignorés jusque-là…
Étaient bien trop grands.
« Vous désiriez croire que les âmes étaient éternelles et qu’elles seraient jugées après leur mort selon le bien et le mal. Pourtant, c’est là le plus terrible des mensonges. »
Ce n’était pas un humain. C’était le péché sous forme humaine, une calamité.
La mort incarnée.
« Il n’y a ni paradis ni enfer dans ce monde. Le dieu que vous implorez n’existe pas au-dessus du ciel. »
La foudre s’abattit des cieux comme une pluie. La terre refusa de soutenir les humains. Ceux qui n’avaient jamais trébuché de leur vie tombèrent sur un sol plat. Ils frappèrent des illusions de leur épée et poignardèrent leurs compagnons. Des bêtes nées des fruits déferlèrent comme des vagues de prédateurs. Les technologies conçues pour tuer les bêtes se détraquèrent et prirent des directions complètement différentes.
Le sang et les flammes jaillirent. Les cris et le tonnerre retentirent. Des chairs à moitié brûlées fumèrent dans des nuages noirs. La mort par électrocution, par brûlure, par hémorragie, par chute, par écrasement ou par explosion. Toutes les formes de mort s’étalèrent sur le champ de bataille, incarnées par des cadavres.
En son centre, le Roi du Péché marchait, prenant la mort elle-même pour foulée.
« Il n’existe ni salle des guerriers pour ceux qui sont morts en combattant avec honneur, ni paradis préparé pour ceux qui ont enduré la souffrance, ni lieu de repos au-dessus des nuages. Après la mort, il n’y a rien. »
Des guerriers qui s’étaient illustrés au combat, des héros qui avaient mené à la victoire des batailles impossibles et des maîtres reclus qui s’étaient tenus à l’écart de la guerre. Des puissants armés de trésors et de reliques, enveloppés de bénédictions de sagesse, chargèrent le Roi du Péché.
Ils moururent tous.
Ils n’étaient même pas des adversaires. Le Roi du Péché se moquait des chefs-d’œuvre de l’humanité et les détruisait un à un. À chaque éclair de sa faux, une tête tombait au sol.
Shei ne fit pas exception.
Jizan s’était brisée. Chanteciel avait volé en éclats. Elle ne sentait plus sa jambe broyée et le sang coulait à flots des trous dans son corps.
Contrairement aux autres, Shei était encore en vie, mais cela ne durerait pas.
« Tout ce qui existe n’est qu’un colombarium abandonné. »
Le Roi du Péché arracha sa faux à un cadavre. Le sang ruisselait de celui-ci. Pas à pas, les pieds de la calamité cherchaient leur prochaine victime et s’approchaient de Shei. Serrant la garde de Jizan brisée, elle releva désespérément sa tête qui retombait.
Le voici, devant ses yeux.
La calamité créée par l’humanité, le Roi du Péché.
« Je suis le plus petit colombarium du monde. Une bibliothèque qui pleure les oubliés. Quand vous avez émis sans réfléchir des promesses de paiement que vous ne pourriez jamais honorer, je les ai recueillies pour en faire des offrandes funéraires. Je suis le croque-mort. »
Des cheveux sales partaient dans tous les sens. Ses yeux noirs semblaient avoir aperçu les profondeurs de l’humanité. Des tatouages de sang lui couvraient le visage et un crâne appartenant à quelqu’un d’autre lui servait de coiffure. Il y avait en lui une sauvagerie semblable à celle d’un enfant de bête.
Pourtant, même son apparence était d’une beauté glaçante.
Sa tête voulait s’incliner. Était-ce l’épuisement ? Non. Face à cette majesté et à cette autorité, son instinct lui ordonnait de baisser la tête. Il lui soufflait qu’elle ne pourrait jamais gagner, qu’elle devait se soumettre et supplier qu’on lui laisse la vie sauve.
Elle voulait s’agenouiller, même à cet instant, mais Shei serra les dents et résista à cet ordre. Rebelle depuis sa naissance, elle rejeta son instinct et soutint le regard du Roi du Péché.
Cette vie n’était pas la fin. Elle devait voir encore une chose, en comprendre encore un peu plus. Ne serait-ce que pour le prochain cycle.
Mais.
« Même si tu as une autre chance, je reviendrai. »
À ces mots, qui donnaient l’impression que le Roi du Péché avait pris en compte sa régression, Shei ne put s’empêcher de perdre contenance et de se figer. Un gémissement s’échappa de sa bouche entrouverte.
« … Ah, aaah… »
« Va leur dire. Votre justice a fait faillite, et je viendrai bientôt réclamer mon dû. La justice et la moralité que vous avez proclamées en hypothéquant l’avenir et le destin sont enfin épuisées. »
Même la mort ne pouvait devenir une échappatoire. Le monde d’après n’était pas sûr non plus. Ce fut seulement alors que la régresseuse comprit son destin.
Sa régression…
Continuerait jusqu’à ce qu’elle vainque le Roi du Péché.
La peur s’abattit sur elle. Une menace que même la mort ne pouvait repousser. Un mur qu’elle devait absolument franchir.
Au terme d’une régression qui l’avait épuisée, accablée et laissée seule, la destination qu’elle avait trouvée…
Était trop lointaine et trop élevée.
Si haute qu’elle ne pouvait imaginer l’atteindre, ni en une vie, ni même après une éternité de marche.
Mais.
Malgré tout.
Au lieu de renoncer, au lieu de pleurer d’épuisement, Shei fixa le Roi du Péché d’un regard noir.
« Hmph… Tu n’arrêtes pas de débiter des choses que je ne comprends pas… »
Elle était trop sotte pour prévoir même l’évidence. Son entendement était trop limité pour saisir toute l’ampleur de l’écart entre eux. Elle était trop stupide pour savoir à quel point un mur était solide avant de s’y fracasser.
Shei empoigna de sa main nue Chanteciel brisée.
« Un jour, je te fermerai ce clapet… Attends… un peu. »
Le Roi du Péché se tut un instant.
Était-ce une moquerie face à sa stupidité, ou du respect pour l’humanité ?
Au terme de ce silence, le Roi du Péché esquissa un sourire.
« Pour toujours. »
Puis la faux s’abattit.
Ce fut la dernière chose que Shei vit au cours de ce cycle.
* * *
Hmm. Je vois.
Je m’y attendais, mais c’était bel et bien le Roi de l’Humanité. Il avait l’air bien plus fort que moi, mais il devait y avoir une raison. Quoi qu’il en soit, c’était le Roi de l’Humanité.
Mais, quoi que j’en pense, ce n’était pas moi. Le visage, la carrure et le sexe étaient exactement à l’opposé des miens.
Hmm.
« … Ce n’est pas le Roi de l’Humanité. C’est impossible. Il ne ressemble pas du tout à cette chose de l’époque. »
À la mort d’un Roi des Bêtes, un autre naît quelque part dans le monde. Le nouveau Roi des Bêtes est un être distinct de son prédécesseur. Ils héritent de la même promesse, mais, à part cela, leurs souvenirs, leur apparence et leur personnalité sont différents.
Autrement dit.
J’avais dû mourir au cycle précédent.
Quand ? Où ? Comment ? Je n’en savais rien. Mais vu ce qu’avaient fait les Seigneurs de toute la Création et le Sanctuaire, ma mort n’aurait rien eu d’étonnant, quelle qu’en soit la façon.
Apparemment, je mourrais dans un an. Apparemment, le monde prendrait fin dans dix ans. On venait de me gâcher la vie.
Bien sûr, ma mort dans un an n’était pas encore confirmée. Mais j’en étais certain. Si le Roi du Péché détruisait le monde dans dix ans, je devais mourir avant ça.
J’avais quitté l’Abîme grâce à l’arrivée de la régresseuse…
Mais, de ce fait, je m’étais retrouvé mêlé à un courant bien plus puissant. Je ne pourrais plus vivre normalement.
Bon sang. Je voulais vivre normalement, mais pour survivre, je ne pouvais pas me permettre d’être normal.
Enfin, je n’y pouvais rien.
Je ne souhaitais pas la destruction du monde. Ni l’extinction de l’humanité. J’ignorais ce que l’humanité avait fait pour que le Roi de l’Humanité entreprenne de provoquer l’autodestruction de sa propre espèce, mais je n’avais pas encore l’intention de faire pareil.
Nevida, le Sanctuaire et quelques autres pensaient peut-être différemment…
Mais c’était leur problème.
Comme la régresseuse, je n’avais d’autre choix que de lutter pour survivre.
(Histoire bonus) Une histoire inobservée. L’Abîme sans la régresseuse — Première partie
La meilleure façon d’échapper au danger était de mettre de la distance entre lui et soi.
Mais il arrivait dans la vie qu’on doive prendre des risques pour obtenir quelque chose.
Que fallait-il faire, alors ?
Étudier les dangers à fond, les écarter avec prudence, puis s’approcher avec précaution.
J’étais fier d’avoir fait exactement cela. Grâce à moi, cet Abîme était calme et confortable.
Pourtant, j’avais négligé un détail.
L’Abîme était un gouffre sans fond. C’était là que ceux qui tombaient tout au fond mettaient une dernière fois leurs limites à l’épreuve. J’avais beau écarter les dangers avec soin, je ne pouvais rien contre les éphémères qui se jetaient volontairement dans l’Abîme. Je n’étais pas prophète.
Enfin, j’ai expliqué tout cela en détail, mais je n’avais qu’une chose à dire.
« Ebon essaie bel et bien de nous tuer tous. Azzy le retient, mais elle ne tiendra pas longtemps. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? »
J’étais fichu.
Complètement fichu.
« Bon sang. J’aurais pas dû lui faire confiance. J’aurais dû comprendre qu’un général de l’État militaire ne nous laisserait jamais en vie. »
Kanisen Riverwood prit un ton grave. Il avait autrefois brûlé d’hostilité envers l’État militaire, mais avait enfoui tous ces sentiments sous l’Abîme. À présent, cette nouvelle menace le mettait sur les nerfs.
La Résistance avait infiltré Tartare pour le détruire. Mais Tartare était bien trop vaste pour être soufflé par les explosifs qu’ils avaient apportés. La Résistance avait pris l’Abîme pour un simple grand trou et fut bouleversée par cette situation totalement inattendue. Je les avais approchés et persuadés de vivre ici, dans les profondeurs.
Depuis, nous vivions paisiblement tout au fond de cet Abîme…
Mais apparemment, la Résistance n’était pas la seule à y être tombée.
Je pris la parole.
« C’est pour ça que j’ai essayé de vous faire signe dès notre première rencontre. Je vous ai dit que ce type était dangereux. Je vous ai dit de vous préparer à le réduire en pièces d’une manière ou d’une autre. »
Delta répondit avec hésitation :
« T-tu nous as fait signe ? Quand ça ? »
« J’ai fait des signes de la main derrière mon dos. »
« Ah, quand tu pliais et dépliais les doigts derrière toi… »
Tss. La Résistance avait reçu une formation aux signaux manuels. Pas étonnant que leurs souvenirs soient flous. Delta était le seul à s’en souvenir, et même lui avait oublié ?
Voilà pourquoi les lecteurs de pensées ne devraient pas traîner avec des idiots. On ne travaillait pas bien ensemble, et j’avais l’impression de devenir stupide à leur contact.
« Argh, je me disais bien que ça me rappelait quelque chose… C’étaient donc des signes de la main. Je croyais que tu faisais des petits tours avec tes doigts… »
« Je m’amuse souvent avec mes mains, mais qu’est-ce que j’aurais gagné à flirter dans une situation pareille ? »
« Désolé… »
Comme Delta répondait d’une petite voix, Beta, la seule femme de la Résistance, prit doucement sa défense.
Delta et Beta étaient devenus amants après s’être installés dans l’Abîme, et leur relation n’avait fait que se renforcer. Pour le dire sans détour, ils se défendaient l’un l’autre quoi qu’il arrive.
Comme en ce moment.
« Ce n’est pas grave, Delta. Non, Elci. Nous non plus, on n’avait pas compris. »
Quel exploit.
Tss, je n’attendais rien de toi, de toute façon. Qu’aurais-je pu espérer d’une fille assez stupide pour prier le Dieu céleste à chaque repas, même dans l’Abîme, alors que la Progenitrice Tyrkanzyaka dormait juste à côté ?
« Et puis, l’arrivée d’Ebon nous a distraits. Hughes a fait ses signes à ce moment-là, alors c’était difficile de les remarquer. »
Elle faisait mine de le réconforter tout en rejetant subtilement une part de la faute sur moi. Elle essayait de sauver l’amour-propre de son petit ami ?
« De toute façon, c’est Ebon le méchant. Au lieu de rejeter la faute sur quelqu’un, on devrait trouver une autre solution ! »
Amusant. Notre survie était en jeu, alors qui se souciait du coupable ? Et si elle voulait trouver une autre solution, elle aurait dû le faire avant de réconforter son petit ami. Là, elle faisait de la politique, pas de la stratégie.
« O-oui. Tu as raison, Cindy ! Il faut trouver une solution ! Quelqu’un a une bonne idée ? »
Il fallait reconnaître qu’il avait accepté les paroles réconfortantes. Elle venait pourtant de revenir à la question de départ.
Le fait que ces gens soient mes compagnons me fit voir tout en noir. Alpha était juste un homme ordinaire, fort et stupide. Beta était une idiote à l’opposé exact d’Alpha. Delta était un rat de bibliothèque complexé, donc peu fiable.
Kanisen, qui avait autrefois rêvé de devenir chevalier, était intelligent et compétent, mais son esprit était un peu trop rigide, comme c’était souvent le cas chez les chevaliers. Nous nous entendions donc mal. La personne dont je pouvais le mieux me servir, c’était…
Je donnai un ordre à Gamma, le seul ingénieur de la Résistance.
« Gamma. Emporte les explosifs jusqu’au point indiqué. »
Gamma, technicien en ingénierie, tressaillit.
« A-au point indiqué ? Mais cet endroit… ! »
« On n’a pas le choix. Sans ça, les explosifs ne serviront à rien. Au minimum, ils nous permettront de les menacer. »
« Mais si les explosifs sautent au point indiqué, tout Tartare risque de s’effondrer… ! »
« J’en prends la responsabilité. Dépêche-toi ! »
Sous ma pression, Gamma détala comme si sa queue avait pris feu.
Les explosifs apportés par la Résistance étaient pitoyables. Ils ne seraient utiles que si on creusait jusqu’au centre pour les y enfouir. Même avec tout notre savoir-faire en ingénierie, ils étaient loin de suffire à détruire Tartare, mais avec un peu de chance, ça pourrait marcher d’une façon ou d’une autre.
Kanisen demanda :
« … Hughes. Tu n’as pas dit que Tartare ne pouvait pas s’effondrer ? Même si c’est possible, on sera en danger si on le fait tomber. »
« On n’a pas le choix. Il faut placer les cartes qu’on a en main dans la situation la plus dangereuse. Si la peur du risque nous empêche de nous en servir, autant ne pas les avoir. »
« C’est vrai, mais… »
« Incroyable. Même en sachant cela, il est capable d’agir comme ça… »
Il était bon en tout, sauf qu’il manquait de souplesse. C’était le genre de décision que toi, le chef officiel, tu aurais dû prendre. Hélas, pourquoi tous ceux qui m’entouraient avaient-ils une case en moins ?
Alors quelqu’un qui attendait silencieusement une occasion de parler cria soudain :
« Nous n’avons pas le choix, il faut réveiller la Progenitrice ! »
… Hoo. On remettait ça.
« Tais-toi, Finlay ! »
Alpha tira sur les pieux enfoncés dans les membres de Finlay. Du sang goutta de ses plaies béantes… enfin, il aurait dû, mais Finlay, pris de panique, le ravala dans son corps. Les gouttes qu’il ne parvint pas à récupérer roulèrent toutes seules.
Finlay s’écria, pressé :
« Doucement ! La Progenitrice contrôle chacune des gouttes de mon sang ! Si les trous s’ouvrent et que mon sang s’écoule, la Progenitrice s’emparera de mon existence même ! »
Je savais. C’était pour ça que je lui avais enfoncé des pieux dans les membres.
Finlay laissa ses chaînes aussi lâches que possible et poursuivit :
« Vous n’êtes pas assez forts. Vous n’avez pas vu ? L’adversaire, c’est le Roi des Chats ! Le Roi des Chiens la retient à peine, mais le Roi des Chiens ne peut pas attaquer les humains ! Elle va bientôt tomber ! Sans le Roi des Chiens, vous n’êtes que des déchets, des créatures inférieures. Si la Progenitrice ne se réveille pas, vous mourrez comme des déchets ! »
Hmm. Est-ce que je devais le faire tourner sur lui-même, avec ses pieux toujours enfoncés ?
Alors que j’y réfléchissais sérieusement, Kanisen marmonna à voix basse :
« Le pouvoir des vampires ? Je n’y crois pas. Tu n’as même pas réussi à nous vaincre et tu t’es fait maîtriser. »
« C’est parce que la Progenitrice, plongée dans un sommeil éternel, absorbe tout le sang de cet espace ! Si je pouvais tracer un véritable cercle de magie sanguine, des créatures comme vous ne seraient qu’un repas ! »
« Ah bon ? Je n’ai jamais combattu de vampire. »
Kanisen me regarda pour avoir confirmation. Je secouai la tête.
« Pas à ce point. Les Yeiling se débarrassent facilement, comme des déchets alimentaires qu’on peut brûler, quand on sait comment s’y prendre. »
« Espèce d’insolent… ! Hum ! Très bien ! Ne tourne pas le pieu ! Certes, comparés à l’immaculée Progenitrice Tyrkanzyaka, aux grands Anciens et aux nobles Ain, les Yeiling sont faibles comme des insectes ! »
« Tu comprends vite. Si tu ne t’exprimes pas correctement la prochaine fois, je le tournerai dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. »
« Insolent… Très bien ! J’ai dit que j’avais compris ! »
À vrai dire, les Yeiling étaient si faibles que même moi, je pouvais en chasser un seul sans aucune carte en main. Pas à mains nues, bien sûr, mais si on les rôtissait au feu ou qu’on les trempait dans des électrolytes pour perturber leur maîtrise du sang, ils étaient pires que de la vermine. L’immortalité des vampires était un avantage, certes, mais avoir des faiblesses clairement définies était encore pire.
Plus important, j’avais récupéré le bras droit de l’Immortel. Même si Finlay se déchaînait, je pouvais le tuer sur-le-champ. Vu tout ce que je lui avais fait subir, sa mort me causerait sans doute moins de problèmes par la suite.
« Mais la Progenitrice Tyrkanzyaka. La plus ancienne des ténèbres, la Reine de la Nuit. L’origine de tous les vampires ! Grâce à son pouvoir, nous pourrons soumettre cet humain arrogant, et même le Roi des Bêtes ! »
Il y avait pourtant une raison pour laquelle je ne le tuais pas.
La proposition de Finlay, qui voulait réveiller la Progenitrice, avait un certain attrait.
Delta marmonna, mal à l’aise :
« … La Progenitrice nous aiderait vraiment ? »
« Hmph ! Vous vous moquez de la noblesse de la nuit et vous espérez rester en vie ? Aaaah ! Ne faites pas ça ! Je la supplierai moi-même d’épargner vos vies ! »
Tandis que Finlay criait parce qu’on le tournait dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, Kanisen serra le poing. Ancien écuyer et fidèle du Dieu céleste, même s’il n’était pas très pieux, il rejetait instinctivement les vampires.
Mais sa foi n’était pas assez stupide pour le pousser à sacrifier sa propre vie. Il savait que c’était leur seule chance de survivre.
« C-c’est absurde ! Comment peux-tu seulement envisager de réveiller la Progenitrice ? Un vampire répugnant qui convoite le sang des autres nous aiderait ? Elle va nous vider de notre sang ! »
… Contrairement à une certaine idiote qui serrait une croix dès qu’elle passait devant la Progenitrice. Pourquoi était-elle comme ça ?
« Et puis, même si nous devons mourir, nous ne devons pas réveiller la Progenitrice ! Pour la paix et la sécurité de ce monde, elle doit rester ensevelie à jamais sous cet Abîme… ! »
« Cindy, calme-toi un instant. »
Delta essaya d’apaiser Beta, mais le mal était fait. Regardez les étincelles dans les yeux de Finlay. N’importe qui d’autre aurait peut-être échappé à son courroux, mais Beta allait certainement mourir.
« Bon, bon. Ça ne sert à rien d’y réfléchir maintenant. Je résume. »
… Enfin, je n’y pouvais rien. Je ne pouvais pas sauver quelqu’un dont la foi comptait plus que sa propre survie.
Je frappai dans mes mains et fis le point sur la situation.
« Kanisen, va aider Azzy avec Alpha. Si Azzy et Nabi se battent en tête-à-tête, Azzy l’emporte. Vous deux, vous pouvez vous occuper d’Ebon et de son subalterne. »
« … Je n’aime pas le dire, mais je n’ai pas le niveau d’Ebon. Alpha ne fait pas le poids face à un colonel non plus. »
Kanisen hésita et Alpha se hérissa.
« Commandant ! Qu’est-ce que vous racontez ? On a des kits de combat et du matériel militaire ! »
« Même avec ça. Le Chasseur de chevaliers Ebon est un homme puissant qui a poursuivi sans relâche et tué trois véritables chevaliers au cours de sa carrière militaire. Je me suis entraîné encore et encore, mais… je suis très loin de son niveau. »
Kanisen était au moins fiable, car il connaissait ses propres limites. Je l’encourageai et lui donnai quelques conseils.
« Tu n’as qu’à gagner du temps. S’il le faut, utilise les explosifs comme moyen de pression et tiens aussi longtemps que possible. Grâce à Azzy, nous sommes globalement plus forts. Si tu lis bien le champ de bataille, tu devrais pouvoir les retarder. »
Voilà ce que je lui dis, mais je pensais le contraire.
Gagner du temps exigeait de s’adapter rapidement à l’évolution de la situation. Malheureusement, Kanisen n’en était pas capable. Il ne tiendrait pas longtemps.
… Mais je n’y pouvais rien.
Quelqu’un qui n’avait maîtrisé que l’Art du qi céleste et l’Art du qi terrestre pouvait être neutralisé par du poison, une embuscade ou une stratégie. Si ce colonel était seul, je pourrais trouver un moyen de le tuer.
Mais l’Art du qi aquatique, c’était autre chose. Dès qu’on atteignait le royaume où l’on renforçait son corps grâce au qi, le poison, les embuscades et les stratégies perdaient tout leur sens. Quand les os et la chair eux-mêmes devenaient durs, qu’est-ce qui pouvait les transpercer ? L’étrangler ? Même quelqu’un qui n’avait que légèrement maîtrisé l’Art du qi aquatique pouvait maintenir ses propres voies respiratoires ouvertes.
Kanisen n’avait pas atteint le niveau de l’Art du qi aquatique. Il avait maîtrisé la Technique du qi de recul, mais elle servait à protéger leur corps à ceux qui n’avaient pas maîtrisé l’Art du qi aquatique. En matière de capacités physiques pures, Ebon lui était supérieur.
C’était précisément pour cela que Kanisen devait s’occuper d’Ebon.
Je ne pouvais pas l’utiliser ailleurs.
« Compris. Laissez-moi faire. »
Kanisen hocha fermement la tête, prêt à mourir. Je lui rendis son signe de tête.
Autrefois, il avait poussé ces gens vers la mort par un désir de gloire superficiel. Il avait trompé les membres de la Résistance et lui-même, dans l’espoir de gagner un honneur qui lui survivrait. Et il avait tenté de l’obtenir par un moyen absurde : attaquer Tartare après la disparition de ses prisonniers.
J’avais envisagé un instant de le tuer tout simplement, mais, par chance, il s’en était rendu compte lui-même. Grâce à cela, il avait trouvé un honneur modeste, mais réel, en risquant sa vie pour ses quelques subordonnés survivants.
… Même si la mort l’attendait toujours au bout du chemin.
Je me détournai de Kanisen, qui rassemblait son équipement militaire.
« Les autres iront chez la Progenitrice. Nous allons la réveiller. Finlay l’a appelée à plusieurs reprises, mais elle n’a pas réagi. Il nous reste toutefois une méthode que nous n’avons pas essayée. »
Delta, qui s’apprêtait à hocher la tête, tressaillit.
« A-attends. Cindy, non, Beta va venir aussi ? »
« Si tu veux la laisser ici toute seule, vas-y. »
« Ah, non… C’est vrai. Si la Progenitrice ne nous aide pas, on est morts de toute façon. En faisant attention, ça devrait aller. »
Delta répondit à contrecœur et réconforta Beta, qui ne cachait pas son mécontentement. Sans trop se méfier, tout le monde partit vers l’endroit prévu, en suivant mes instructions.
Sans se douter de mes intentions.
Mais quelqu’un les avait devinées.
« Hughes est la personne la plus énervante ici, mais… c’est aussi le meilleur de tous. Je ne peux pas le nier. »
Finlay, seul, le corps transpercé de pieux, avait percé à jour mes intentions. Un sourire sanglant s’étala sur son visage pâle.
« Oui. Il faut sacrifier cette garce. Que le jugement s’abatte sur cette insolente qui ose implorer le Dieu céleste devant la Progenitrice ! »
(Histoire bonus) Une histoire inobservée. L’Abîme sans la régresseuse — Deuxième partie
Le combat se déroulait à l’intérieur, sur un terrain que Kanisen connaissait bien. Il savait tirer parti de l’environnement et pouvait effectuer des mouvements relativement tactiques. Tandis que la bataille complexe faisait rage à l’intérieur, Finlay et moi, accompagnés de Beta et Delta, nous dirigeâmes vers l’armurerie souterraine où résidait la Progenitrice.
Devant les gigantesques portes de fer sinistres de l’armurerie souterraine. En temps normal, elle aurait dû regorger d’armes fabriquées avec soin par l’État militaire, mais Tartare était différent. Une chose plus terrifiante et plus puissante que l’arme la plus redoutable y dormait.
La Progenitrice Tyrkanzyaka.
La Progenitrice de tous les vampires. La Reine de l’Ombre.
Une excentrique, un monstre qui était entrée ici presque de son plein gré parce que l’Abîme était calme et que le soleil y brillait peu.
La solitude, les ténèbres et la faim qui tuaient les humains. Aucune des raisons pour lesquelles les humains craignaient l’Abîme ne s’appliquait à elle. Elle inspirait une peur comparable à celle de l’Abîme lui-même.
Il semblait que les peurs se ressemblaient.
Face aux ténèbres primordiales, Beta prit la parole d’une voix tremblante :
« C’est là que se trouve le vampire maudit… Mmph. »
Delta lui plaqua vivement la main sur la bouche. Au moins savait-il quel genre de personne était sa petite amie. Il lui prit la main et la supplia avec ferveur :
« Cindy. S’il te plaît. Surveille tes paroles. Ne prononce pas un mot devant la Progenitrice. »
« Mhm, d’accord. Si Elci me le demande. »
« … C’est vrai. Je n’ai pas trahi ma foi. Je ne fais que répondre à la demande d’Elci, l’homme que j’aime. »
Je claquai la langue en lisant les pensées de Beta.
Certaines personnes avaient besoin d’une excuse pour faire ce dont elles étaient capables. Beta n’était pas la seule dans ce cas. Avant de faire des compromis pour vivre, les membres de la Résistance étaient pareils.
Ils agissaient parce qu’ils étaient mécontents de la réalité, mais prétendaient le faire pour une grande cause. Puis ils s’y enfonçaient peu à peu, jusqu’à ne plus rien pouvoir faire sans qu’on le leur ordonne. C’est ainsi qu’ils avaient suivi Kanisen dans les profondeurs de l’Abîme, sans que ce soit leur propre volonté.
Comment en était-on arrivé là ?
Les raisons étaient nombreuses, mais s’il fallait en nommer une, c’était parce que l’invisible était devenu dieu.
C’était pour cela que j’étais devenu quelqu’un qui dévoilait les dieux.
J’avais prévu de tenir jusqu’à l’arrivée de Jiseon, mais devoir compter sur les incapables de la Résistance me fit soupirer. Alors, je soupirai et dis :
« Si on écrit avec du sang, la Progenitrice réagira peut-être. Il vaudrait mieux choisir un sang proche du sien. Elle préférera sans doute celui d’une femme à celui d’un homme… »
« T-tu veux mon sang ?! Pour un vampire ?! »
« … Je vais d’abord écrire avec mon sang. Si ça ne suffit pas, j’emprunterai celui de Beta. »
Était-ce parce qu’elle ne voulait pas se blesser, ou parce qu’offrir son sang à un vampire constituait un interdit religieux ?
Pas besoin de trancher. Ces deux raisons aboutissaient à la même conclusion.
Elle ne donnerait pas son sang.
Je me mordis le doigt. Une goutte de sang perla sur ma peau légèrement entaillée. Elle aurait dû s’étaler sur le sol, mais elle roula comme une perle et s’infiltra sous la porte.
Comme si, une fois sorti de mon corps, ce sang ne m’appartenait plus.
Alors que je contemplais ce spectacle irréel, Finlay prit la parole :
« Tu comptes utiliser le sang comme de l’encre ? Quelle idée brillante. Mais la Progenitrice récupère tout le sang qui quitte ton corps. Comment comptes-tu écrire avec une encre qui s’échappe ? »
« On fabrique l’encre en brûlant quelque chose, à l’origine. »
Après cette brève réponse, j’utilisai une formule magique normalisée avec mon doigt ensanglanté.
« Set, Ri. Fahrenheit. »
Fouuush. De faibles flammes s’élevèrent, comme si elles reflétaient mes maigres réserves de mana. Le sang noircit peu à peu dans ces flammes brûlantes, mais qui dégageaient peu de chaleur.
« Si on étale le sang et qu’on le brûle, il va adhérer. Les lettres garderont alors leur forme. »
« Hooh… Je vois. »
« Je vais m’appliquer jusqu’à devenir anémique. Waouh, écrire une lettre de sang en me déchirant le doigt et en le brûlant. Même l’empereur de l’Empire n’a sans doute jamais reçu une lettre qui demande autant d’efforts. Quelle grandeur. »
« Notre Progenitrice est supérieure à l’empereur des humains. Ce n’est donc rien d’exceptionnel. »
« Comme prévu, il est capable. Si les mots sont écrits avec du sang calciné, la Progenitrice devrait pouvoir les reconnaître. C’est un humain, mais il est admirable. Pourtant… pourquoi a-t-il amené cette femme ? »
C’était un test.
Peu importe la façon dont je réveillais la Progenitrice, si les actes de Beta la conduisaient au suicide, nous serions tous en danger.
Sous les yeux de Finlay, je traçai des points avec le sang calciné. Je commencerais par une formule banale. Si ça ne la réveillait pas, je tenterais une déclaration d’amour. Et si ça ne marchait toujours pas ? Je la provoquerais gentiment en parlant de l’âge d’un vampire.
Il n’existait pas de réveil en douceur. Qu’on soit humain ou vampire, sortir du sommeil exigeait un stimulus assez violent pour être désagréable.
Tandis que je rédigeais une lettre de sang un peu cliché…
Le couple se tenait là, se serrant fort la main et regardant.
« Hughes, ça a l’air douloureux… »
« Hughes ne peut pas tout faire tout seul. Même en écrivant avec son sang, il ne pourra pas en écrire beaucoup. Au besoin, il faudra utiliser le mien. »
« Mais en avons-nous vraiment besoin ? Si la Progenitrice ne réagit pas après tout ça, inutile de continuer à écrire. »
« … C’est la meilleure chose à faire, pour le moment. Sans la Progenitrice, nous ne pouvons pas vaincre Ebon. »
« Mais peut-on vraiment être sûrs qu’elle va nous aider ? C’est une méchante qui a tué plus de dix mille personnes. Elle pourrait nous boire tout notre sang parce qu’elle a faim. »
En disant cela, Beta porta machinalement la main à sa poitrine. Le pendentif où reposait la croix du Dieu céleste, son soutien et son idole, y était accroché…
Ah. En fin de compte.
Elle avait franchi la limite.
« Elci. Et si on faisait tout simplement sauter les explosifs ? »
« Cindy ! Tu es sérieuse ? Tout le monde va mourir ! »
« La Résistance est entrée ici avec cette intention dès le début. Nous ne ferions que mettre en œuvre le plan que nous avions repoussé. »
Les sentiments positifs ne tiraient personne du sommeil. Ce qui poussait une personne à agir était toujours un sentiment négatif. L’histoire était peut-être noyée dans le sang parce que tous ceux qui faisaient avancer les choses étaient animés par la fureur.
Il en allait de même ici. La Résistance avait choisi de s’opposer à l’État militaire parce qu’elle était mécontente de son existence, et Beta piquait une crise parce qu’elle détestait les vampires.
Et la Progenitrice Tyrkanzyaka…
« Tu veux dire… qu’on devrait tous mourir ? »
« Si on doit mourir de toute façon… Mieux vaut tout accepter et devenir des martyrs que de servir de nourriture aux vampires… »
Très bien. Tu n’as qu’à mourir.
J’arrêtai d’écrire la lettre de sang et fis un pas de côté.
Alors la porte s’ouvrit à la volée.
La porte d’acier, qui n’avait pas bougé même quand Azzy l’avait frappée de toutes ses forces, s’ouvrit en grand. Une énergie rouge sombre jaillit de l’intérieur, pareille à une longue langue, et se tendit vers Beta.
« Ah… ? »
Sa vision vira au rouge sombre et Beta s’agrippa par réflexe à sa croix.
Au même instant, l’énergie sanguine saisit Beta.
Crac, crac.
Ses os se brisèrent et son sang gicla. Je n’avais jamais mangé d’humain, mais nul besoin d’apprendre ce qu’était ce bruit pour savoir qu’un être humain était dévoré et réduit en morceaux. En moins d’un instant, les pensées de Beta s’évanouirent.
Même les vagues d’énergie sanguine semblaient connaître la marée basse. Après avoir dévoré violemment la surface, elles se retirèrent comme le reflux de la marée, une fois leur heure venue.
Sans rien laisser derrière elles, comme une plage à marée basse.
Delta cligna des yeux.
« … Cindy ? »
« Q-quoi ? Elle était juste à côté. On se tenait la main. Puis j’ai senti quelque chose de chaud… »
Il avait beau appeler sa bien-aimée, aucune réponse ne venait. Incapable de comprendre ce qui s’était passé, il chercha dans le vide autour de lui.
« Cindy ? Beta ? P-pourquoi ? C’est une blague, hein ? O-où est-ce que tu… »
Malheureusement, Delta était juste assez intelligent pour comprendre.
Le savoir qu’il avait accumulé le conduisit logiquement à une réponse. Sa petite amie, incapable d’abandonner sa croix jusqu’au bout, avait fini par subir le jugement de la Progenitrice.
C’était évident pour tout le monde.
Mais Delta le nia désespérément. Il rejeta la réalité et chercha autour de lui celle qui avait disparu du monde. Elle n’était nulle part, et pourtant il croyait qu’elle devait bien se trouver quelque part.
Alors Finlay éclata d’un rire sonore, sans se soucier de rouvrir ses plaies.
« Kahahaha ! Quelle fin appropriée ! Dans cet Abîme où même le Dieu céleste ne peut nous atteindre, elle a imploré le Dieu céleste alors que la Progenitrice se trouvait tout près ! C’est comme si elle avait crié qu’elle voulait mourir ! Hahahaha ! Si elle souhaitait mourir, alors qu’elle meure ! Oui ! C’est ainsi que les choses doivent se passer ! »
Les mots qui enfonçaient le dernier clou dans le cercueil de Delta le remplirent d’une rage immense. Il tourna vivement la tête.
« Toi… ! Finlay… ! »
« Exactement. Si quelqu’un se suicide, il doit mourir. Quoi que j’en pense, mourir était la bonne chose à faire. »
À ma froide déclaration, Delta eut l’air de recevoir un coup sur la tête. Sans tenir compte de son regard, je retirai les pieux de Finlay. Il régénéra ses blessures et retrouva sa liberté.
« Tu avais prévu ça ? »
« Dans une certaine mesure. J’espérais quand même que ma lettre de sang suffirait. »
« Kahahaha ! Comme prévu, je t’aime bien ! J’ai changé d’avis, Hughes ! Je comptais supplier la Progenitrice de tous vous tuer ! Mais je vais vous laisser en vie ! »
Comme c’était drôle. Pourquoi ma vie ou ma mort dépendrait-elle de toi ? Cela ne dépendait que de moi.
« Inutile. Tu crois que la Progenitrice va écouter tes supplications parce que tu lui demandes de tuer quelqu’un ? La Progenitrice est ton larbin ? »
« Q-quoi ? »
« Arrête de jacasser. La porte est ouverte, entrons d’abord. »
Je franchis la porte grande ouverte. Finlay resta là, l’air stupide, puis se hâta de me suivre.
Un peu plus tard, Delta me suivit à son tour, d’un pas sans force. Ce qu’il pensait en entrant…
Restait incertain.
La demeure de la Progenitrice était en soi une insulte au Dieu céleste. De magnifiques fresques étaient maculées de sang et luisaient d’un éclat inquiétant, tandis que la douce lumière des chandelles brûlait d’un rouge sinistre.
À tâtons dans les ténèbres où nous distinguions à peine nos pieds, nous arrivâmes à la chambre de la Progenitrice, au bout du chemin.
[La seule raison pour laquelle je vous ai fait venir ici, c’est la curiosité.]
Bien qu’éveillée, la Progenitrice ne s’était pas encore levée. Elle reposait dans son cercueil et ne se manifestait que par sa voix.
Dévorée par une pure curiosité, elle me demanda :
[M’as-tu provoquée en sacrifiant cette pitoyable croyante, ou as-tu tenté de me réveiller avec cette ridicule lettre d’amour ? Je ne crois pas pouvoir me rendormir sans connaître la réponse. Qu’essayais-tu exactement de faire ?]
« Une lettre d’amour ? Espèce de salaud, qu’est-ce que tu as écrit avec ton sang ? »
Je répondis d’un ton désinvolte :
« Je vous admire depuis longtemps. Montrez-moi au moins votre beau visage. Voilà ce que j’ai écrit. »
« Espèce d’insolent ! Comment oses-tu ? »
[Tais-toi.]
À un seul mot de la Progenitrice, Finlay se tut. Ce silence n’était pas volontaire. Le commandement de la Progenitrice, qui maîtrisait chaque goutte de sang vampirique, était absolu. Finlay ne pourrait pas ouvrir la bouche tant qu’elle ne l’y autoriserait pas.
« Quel enfant amusant. Cela fait combien de temps que je n’ai pas vu quelqu’un qui ne tremble pas de peur devant moi et me répond avec autant d’aplomb ? »
La Progenitrice rit doucement depuis son cercueil.
[Héhé. Ridicule. Ce ne peut pas être sincère.]
« Si j’étais sincère, vous m’accepteriez ? Dans ce cas, je suis toujours sincère. Cette fois, je ne mens pas. »
[Tu sais certainement que je n’accepterais jamais ton amour. Voyons voir. La bataille sanglante qui se déroule là-haut te concerne, n’est-ce pas ?]
« Si vous acceptiez mon amour, ce serait la première faveur que je vous demanderais. »
[Héhéhé. Tu as la langue aussi lisse que si on l’avait enduite d’huile.]
« Je ne m’immisce pas dans les batailles entre humains qui n’ont rien à voir avec moi. Encore moins quand le Roi des Bêtes est impliqué. Mais… si c’est seulement pour mettre fin à la bataille, je pourrais l’accorder, selon la façon dont on me le demande. »
Le cœur de la Progenitrice Tyrkanzyaka ne battait pas. Elle ne se mécontentait pas facilement, pas plus qu’elle ne se réjouissait aisément. Elle avait des émotions, mais entre l’émotion et l’action, il y avait un grand fossé.
C’était pourquoi il valait mieux provoquer un peu Tyrkanzyaka. Plus mon comportement était inhabituel, plus j’avais de chances qu’elle me laisse en vie.
[Si tes compagnons te sont si chers, pourquoi as-tu laissé mourir la croyante du Dieu céleste, il y a un instant ?]
Ça ne voulait pas dire que je pouvais serrer une croix dans ma main. Même les plaisanteries avaient leurs limites.
« Je ne m’intéresse pas à quelqu’un qui appartient déjà à un autre. Je m’y intéresse si peu que sa vie et sa mort me sont indifférentes. Elle n’aurait jamais eu le moindre lien avec moi, alors pourquoi m’en soucier ? »
[Oh ? Es-tu sans cœur, ou fais-tu semblant de l’être ? Très bien. Je vais te proposer deux choix.]
« Désolé, mais aucun choix ne compte. Il n’y a que vous pour moi. »
[Tu es le plus effronté des comédiens du monde !]
« Il est plutôt amusant. Le garder près de moi ne serait pas ennuyeux. Mais un détail me tracasse… »
J’avais réussi à faire bonne impression sur la Progenitrice. Il ne me restait qu’à en récolter les fruits. J’attendis calmement qu’elle poursuive.
[Si tu souhaites vivre seul, je préserverai ta vie, à toi seul. Si tu veux sauver tes compagnons, je jouerai les médiatrices et proposerai une trêve. Mais si tu es en danger pendant que j’arrête la bataille, je ne te sauverai pas. Alors, que choisis-tu ?]
Ma sécurité à moi seul, ou celle de tout le monde.
Inutile d’y réfléchir.
« Bien sûr… »
Je m’apprêtais à réciter la réponse que j’avais préparée.
« Aaaaaaah ! »
Delta se rua sur le cercueil de la Progenitrice, un pistolet à la main.
(Histoire bonus) Une histoire inobservée. L’Abîme sans la régresseuse — Troisième partie
Je n’étais pas prophète. Je pouvais lire les pensées des gens, mais pas prévoir ce qu’ils feraient ensuite.
Mais était-ce vraiment vrai ?
« Set, Ri ! »
Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis notre chute dans l’Abîme. Dans ces ténèbres où pas un rayon de lumière ne pénétrait, les gens ne pouvaient survivre qu’en comptant les uns sur les autres. Ils passaient beaucoup de temps ensemble dans cet espace isolé, alors il était naturel de s’attacher, même quand aucun sentiment n’existait au départ.
L’amour contribuait aussi à préserver l’espèce. Quand les hommes et les femmes avaient peu de possibilités, il devenait encore plus fort.
Beta et Delta en étaient l’exemple parfait.
Bon, je pourrais l’expliquer en long et en large, mais…
« Fahrenheiiiiit ! »
La conclusion était simple.
Delta aimait Beta.
« Pourquoooooi ! »
Boum.
Des flammes jaillirent en spirale du canon du pistolet, embrasé par le mana. C’était moins une balle magique qu’une balle allumée par le mana, mais son intention d’attaquer était plus claire que tout ce qu’on pouvait voir.
Delta cria à travers les tirs :
« Vampire maudit ! Fallait-il vraiment la tuer de façon aussi horrible ? Cindy était moins qu’un insecte à tes yeux ! Même si un insecte crie, tu aurais pu l’ignorer ! »
Bien sûr, seule son intention d’attaquer et ses cris lui parvinrent. Si une attaque de Delta, qui n’était même pas officier, pouvait blesser la Progenitrice, celle-ci n’aurait pas été un symbole de terreur pendant plus de mille ans.
Les balles se perdirent dans les ténèbres, sans le moindre effet. La Progenitrice reconnut Delta et répondit :
[Cindy ? Ah.]
Le cercueil s’entrouvrit et une main pâle passa par la fente. Au bout de ses doigts délicats, qui semblaient privés de toute couleur…
Une croix maculée de sang était tenue à l’envers.
Celle de Cindy.
Tenant la croix la tête en bas, la Progenitrice déclara froidement :
[Tu parles de cette masse de sang qui a osé tripoter le jouet du Dieu céleste devant moi ?]
« Cindyyyy ! »
Boum, boum, boum. Il tirait dès qu’il avait rechargé, sans même viser. Avant de se demander si ses tirs causaient des dégâts, encore fallait-il qu’ils atteignent le cercueil.
Mais Delta s’en moquait. Il savait dès le départ que cet acte était un suicide.
Il ne pouvait simplement pas s’empêcher de le faire.
[Tu as raison. Quels que soient tes bavardages, ce ne sont que des cris inutiles. Quoi que tu fasses, ce n’est qu’un geste vain. Je ne les prends pas en considération et je ne m’en soucie pas.]
« Alors, si tu es si puissante, tu aurais pu faire preuve de clémence ! »
[Mais la foi dans le Dieu céleste est différente. Elle m’insulte et blasphème contre moi. Jusqu’à présent, j’ai fait payer aux gens cette foi, et je continuerai à le faire. Si sa foi était si profonde, elle ne devait avoir aucun regret à mourir de mes mains pour pouvoir la préserver.]
Delta n’avait plus de munitions. Il n’en avait pas attendu grand-chose de toute façon. Il pointa son arme vide et s’approcha du cercueil.
« Monstre ! Tu… Tu n’es qu’un monstre ! »
[J’ai entendu cela tant de fois que ça ne me surprend pas le moins du monde.]
Le cœur de Delta était en ébullition. Tant d’émotions tourbillonnaient en lui que même moi, je ne parvenais pas à les lire clairement. La peur de mourir, une rage qui la dépassait, l’amour, le chagrin et la vengeance.
Le seul souhait que je parvenais à peine à démêler de tout cela, c’était…
« Toi aussi, tu dois souffrir… ! »
Un souhait unique, qui avait à peine éclos au fond de cet Abîme. J’avais gardé un œil sur lui, au cas où. Voilà le résultat.
« Je ne crois pas pouvoir te tuer. Je veux seulement faire ressentir à ce monstre ne serait-ce qu’un dixième de cette peine et de cette douleur ! Si les balles ne peuvent pas blesser son corps, alors au moins son cœur ! »
Delta, tu trouves ça si facile ?
Les mots aussi étaient des outils. Seul quelqu’un qui en avait souvent manié pouvait s’en servir correctement. C’était impossible pour quelqu’un comme toi, qui avait déjà du mal à parler comme il faut.
« Très bien ! Tu es incroyable. Tu es la grande Progenitrice ! Reste un monstre pour toujours. Vis comme un monstre jusqu’à la fin du monde ! »
Je comprenais ce qu’il voulait dire. Il voulait lui dire qu’elle resterait seule pour toujours, un monstre jusqu’à la fin du monde, et qu’elle mourrait sans jamais comprendre les émotions ni quoi que ce soit d’autre.
S’il avait un peu mieux formulé ses mots, s’il avait un peu mieux compris celle à qui il s’adressait, il aurait peut-être pu blesser le petit souhait de la Progenitrice.
Mais Delta n’alla pas jusque-là.
[Tes cris ne valent pas mieux. Si ta bien-aimée comptait tant pour toi, rejoins-la.]
Les ténèbres engloutirent Delta. Ses pieds quittèrent le sol.
À cet instant, Delta comprit la mort.
En vérité, Delta s’était déjà suicidé. Il s’était élancé du bord de la falaise, et il ne restait qu’à savoir quand il en toucherait le fond.
Un suicide prenait du temps, mais la fin finit par arriver.
La Progenitrice déclara :
[J’espère que vous atteindrez tous les deux le paradis. Je n’y serai pas, ce qui nous conviendra à tous.]
Face à cette bénédiction qui n’en était pas une, Delta se débattit. Non parce qu’il voulait vivre, mais parce qu’il désirait désespérément accomplir quelque chose avant de mourir.
« D’une manière ou d’une autre… ne serait-ce qu’un peu… la douleur que j’ai ressentie… »
À mesure que sa conscience s’assombrissait, Delta souhaita de toutes ses forces que la Progenitrice souffre. Même tandis que l’énergie sanguine engloutissait son corps et broyait ses os et sa chair. Même alors qu’il endurait une douleur atroce, il ne souhaitait que cela.
Un homme qui avait été Elci Clark durant la majeure partie de sa vie, puis Delta dans l’Abîme, mourut ainsi, ne laissant derrière lui qu’un goût amer persistant.
Il était tombé dans Tartare avec un grand dessein. Ce n’est qu’après avoir renoncé à cette cause au fond de l’Abîme qu’il avait trouvé un peu de bonheur, mais, au bout du compte, il ne put l’atteindre et s’endormit en moi.
Quelle mort absurde.
Les humains, qui n’étaient que des bêtes, abandonnaient jusqu’à leur vie en sachant qu’ils allaient mourir, emportés par des choses invisibles qu’on appelait l’amour et les grandes causes. Certains pourraient trouver cela romantique, mais à mes yeux, c’était stupide.
Pourtant.
J’étais le roi de ces êtres stupides.
Le roi des bêtes brisées qui jetaient leur vie pour des choses invisibles…
C’était moi.
Ah. Il fallait que je devienne normal.
[Je vous ai accordé suffisamment de temps. Je vous ai aussi donné un exemple. Avez-vous fini de réfléchir ?]
La Progenitrice arrogante déclara :
Ah. Pauvre de toi, qui avais vécu trop longtemps et cherchais à te définir comme un phénomène.
Tu souhaitais certainement redevenir humaine.
Alors pourquoi cherchais-tu à devenir une déesse ? Tenais-tu tant que ça à être comprise de tous ?
Tu n’étais pas une déesse. Tout au plus, tu étais la reine des vampires…
Et même ainsi, tu n’étais qu’une demi-reine, incapable de les représenter.
J’ouvris la bouche comme si de rien n’était.
« Maintenant que deux personnes sont mortes, il va m’en falloir un peu plus. Sauve-moi aussi, et sauve mes compagnons qui restent. »
[Tu es cupide. Il y a des limites à ce que je peux faire pour satisfaire des exigences déraisonnables.]
« Alors je ferai de nouveau battre ton cœur. »
Comme si on l’avait transpercée, la Progenitrice tressaillit. Je me tournai et me dirigeai vers Finlay, qui s’inclinait sans un mot. L’ordre de la Progenitrice était toujours en vigueur ; il avait donc gardé la bouche fermée, même pendant que Delta mourait.
« Hahaha ! Très bien. C’est ça ! Voilà comment fonctionne la chaîne alimentaire ! Kahahahaha ! »
Seule sa bouche était close. Ses pensées, elles, étaient toujours aussi bruyantes.
J’avais emporté le pieu qui avait transpercé Finlay ainsi que le bras droit de l’Immortel. Quand je levai le pieu et m’approchai, son expression changea à chaque instant.
« Un humain ne peut pas faire de mal à la Progenitrice ! Héhéhé. Oui ! C’est ça… Hein ? Qu’est-ce qu’il fait… ? Tant que la Progenitrice est là, je ne peux pas mourir pour une chose aussi insignifiante qu’un pieu. »
« Set, Ri, Bolt. »
Je plaquai la pointe du pieu contre le cœur de Finlay et lui envoyai une décharge électrique. Le courant traversa le pieu et atteignit son cœur. Son corps trembla.
« Argh. C’est quoi, cette attaque inoffensive mais désagréable… ? »
C’était une faible décharge, à peine capable de tuer un humain. Elle ne pouvait pas venir à bout d’un vampire. Finlay n’avait rien. Alors que, soudain agressé, il se hérissait et s’apprêtait à demander à la Progenitrice la permission de me tuer, je m’adressai à elle :
« Tu l’as senti ? Le cœur de Finlay qui réagit. »
Bien sûr qu’elle l’avait senti. Finlay se trouvait dans le domaine de la Progenitrice, et chaque mouvement de son sang était exposé à ses sens. Elle avait dû percevoir les mouvements de son sang aussi clairement que les lignes de la main.
La Progenitrice ne répondit pas. J’interprétai ce silence comme un signe d’approbation, haussai les épaules et m’expliquai :
« J’ai entendu dire que le cœur des vampires ne battait pas. Ils font circuler le sang dans leur corps grâce à l’art du sang. C’est impressionnant, mais ce ne serait pas plus pratique si votre cœur battait ? Faire bouger chaque chose une par une doit être agaçant. Qu’en penses-tu ? Ma magie électrique pourrait peut-être faire battre ton cœur. »
« Quoi ? Tout à coup ? Qu’est-ce que cet humain insolent raconte à la Progenitrice… ? Qu’est-ce que tu manigances, Hughes ! »
Elle réagit. Le couvercle du cercueil s’ouvrit et une jeune fille éthérée, qui semblait avoir perdu toute couleur, en sortit. La Progenitrice, qui révélait pour la première fois sa véritable apparence depuis des centaines d’années, se montra vivement intéressée par cette nouvelle découverte sur le cœur.
« C’est vrai ? Cela peut vraiment faire battre un cœur ? »
« Bien sûr, ma magie électrique ne fonctionnera peut-être pas sur la Progenitrice. Tu es si puissante… Mais on sait que le cœur des humains fonctionne ainsi. Si le principe est le même, il devrait y avoir une réaction, non ? »
« Un humain comme lui ne peut pas faire de mal à la Progenitrice… ! Alors pourquoi mon corps tremble-t-il, aussi inquiet ? Quelque chose cloche… ! »
Même la Progenitrice hésitait à révéler son cœur à quelqu’un d’autre. Non par crainte qu’il soit blessé, mais parce que c’était aussi gênant que d’exposer sa chair nue.
La gêne céda face au désir.
La Progenitrice n’y échappa pas.
Le désir écrasa la honte. Prête à se laisser tromper, même si c’était un mensonge, la Progenitrice déchira ses vêtements et s’ouvrit la poitrine. Le magnifique tissu se fendit, révélant l’intérieur grotesque de son corps.
La Progenitrice déclara :
« Alors, vas-y. Essaie. »
« Si ça marche, tu arrêtes la bataille. Et tu me protèges, tant qu’à faire. »
« Tu ne t’inquiètes pas de ce qui arrivera si cela échoue ? »
« Je ne m’inquiète pas pour des choses inutiles. Que peut-il m’arriver de pire que la mort ? »
Même pendant que je parlais à la Progenitrice, les cris désespérés de Finlay me parvenaient par la pensée.
« Progenitrice ! Vous ne pouvez pas ! Je vous en prie, ne faites pas ça ! Cet homme est dangereux, maintenant. J’ignore comment il s’y prend, et je ne comprends pas ses intentions… ! Mais il va certainement faire quelque chose… ! Progenitrice ! »
Mais l’ordre de la Progenitrice était absolu, et Finlay devait garder la bouche fermée. Elle ne lui avait pas permis de parler.
En souriant à Finlay, de sorte qu’il soit le seul à le voir, je m’approchai de la Progenitrice, dissimulant quelque chose de mortel dans ma main parcourue d’arcs électriques.
Aujourd’hui, les souhaits de tout le monde allaient se réaliser.
La Progenitrice retrouverait l’émotion qu’elle avait tant désirée et, comme le souhaitait Finlay, mettrait fin à son long isolement pour entrer dans le monde.
Les humains étaient des créatures qui se tuaient pour des choses invisibles. Ce n’était ni logique ni rationnel, et cela les éloignait beaucoup des bêtes ordinaires…
Pourtant, j’étais leur roi.
Kanisen, qui combattait Ebon, mourut, la poitrine transpercée. Alpha se vida de son sang après avoir perdu un bras. Ils avaient réveillé l’Immortel pour en faire un allié, mais, dans cette région où l’énergie terrestre était absente, l’Immortel n’était qu’un déchet sans pouvoir. Il ne faisait pas le poids face aux griffes d’Ebon.
Le colonel pressa Azzy avec l’aide de Nabi. Incapable d’attaquer les humains, Azzy ne pouvait se servir ni de ses pattes avant ni de ses pattes arrière. Elle se fit battre jusqu’à s’effondrer, couverte de sang.
Ebon avait atteint son objectif, mais un frisson d’inquiétude lui parcourut l’échine.
Il lui avait clairement semblé que Kanisen et Alpha cherchaient à gagner du temps. Si c’était le cas, les autres avaient forcément entrepris quelque chose qui demandait du temps. Ebon le comprit sans peine.
« Ils essaieraient de réveiller la Progenitrice… ? »
Le sang qui s’écoulait des cadavres de Kanisen et d’Alpha rampait sur le sol vers un endroit. Ebon suivit les traces de sang jusqu’à l’armurerie souterraine et marmonna :
Le colonel Grunt Mackenzie, adjudant et subalterne de confiance d’Ebon, l’entendit et répondit :
« Pourquoi vous inquiéter ? J’ai entendu dire que la Progenitrice ne se mêlait pas des conflits entre humains. »
« Elle s’en tient à ce principe non parce qu’il est absolu. Elle l’a établi parce qu’elle ne veut pas intervenir. De quoi une Progenitrice qui insulte même les dieux pourrait-elle avoir peur ? Je ne pense pas qu’elle enfreindrait ses règles pour une affaire ordinaire, mais j’ignore ce que pourraient faire ces fous qui ont essayé de la réveiller. »
« La Progenitrice n’a pas réagi, même quand l’État militaire l’a ensevelie dans l’Abîme. Comment pourraient-ils la réveiller ? »
Comme pour répondre à cette question, une voix s’éleva derrière la porte d’acier.
« Et la chair d’un Immortel ? »
Ebon se tourna vers la voix. Une énorme porte d’acier, marquée de motifs sanglants, se dressait là. De l’énergie cramoisie emplissait les interstices, mais elle se dispersa brusquement et la porte s’ouvrit à la volée.
Un homme qui portait quelque chose de noir tituba dehors.
Ebon le reconnut.
Un prisonnier qui s’était précipité dans Tartare à la suite de l’évasion du colonel Lankart. Le plan de Jiseon exigeait que quelqu’un entre dans Tartare et survive ; ils avaient donc arrêté un petit criminel récemment appréhendé, en attente de son procès, dont les charges étaient légères. Cela avait été possible parce que le colonel Lankart avait emmené tous les prisonniers dangereux.
Ebon avait entendu dire que c’était un petit délinquant qui n’avait commis que des fautes mineures.
Mais qu’est-ce que c’était que ça ?
« D’où vient ce sentiment de malaise ? »
Ebon l’observa, puis reconnut ce qu’il tenait à la main.
« Le bras d’un Immortel… ? »
Le visage de l’homme était maculé de sang. Il agita vers Ebon le bras qui ne lui appartenait pas. Ebon ne comprenait pas pourquoi, mais cette scène lui donnait des frissons.
« Bonjour, Ebon Crimsonwild. Gros matou bien nourri. Ravi de te rencontrer. »
[Héhéhéhé !]
Des sabots retentirent alors derrière la porte ouverte et se rapprochèrent. Bientôt, un énorme cheval sanguinolent força le passage. Ebon se tendit.
« Le Destrier de sang Rallion… ! Le serviteur de la Progenitrice ! Ils l’ont vraiment réveillée ? Mais… ? »
Le cheval sanguinolent roula des yeux et ignora Ebon pour ne fixer que l’homme. Les chevaux étaient relativement doux, mais son visage exprimait une immense rage et une féroce soif de meurtre. Si Rallion touchait le jeune homme, il serait sûrement écrasé.
Juste avant que Rallion, déchaîné, ne le percute, l’homme tendit la main gauche.
Un tissu se déploya près de lui. Quand l’étoffe flotta sous les yeux de Rallion, son regard se posa dessus un instant.
Au même moment, l’homme frotta contre le sol le bras de l’Immortel qu’il tenait dans la main droite. La chair noire s’effrita et se répandit sur le sol, et le sabot de Rallion fondit et glissa quand il posa le pied dessus.
Un mouvement précis, comme celui d’un toréador.
Rallion manqua de peu le jeune homme et fut projeté au loin.
Tout droit vers Nabi, justement.
Nabi bondit et siffla :
« Nyaaaaaah ! Cheval bizarre ! Ça sent le sang ! C’est dégoûtant, nya ! »
[Pfééhéhé !]
Tandis que les deux bêtes se mettaient soudain à se battre en arrière-plan, l’homme s’approcha lentement. Malgré cette scène déconcertante, Ebon reprit contenance.
« Le Destrier de sang Rallion est le serviteur de la Progenitrice. À le voir l’attaquer, on comprend qu’il n’a pas fait de la Progenitrice une alliée. Sa tentative pour la convaincre a clairement échoué. Il n’y a donc rien à craindre. »
« On dirait que votre ultime pari a échoué. Je prierai pour que vous reposiez en paix… »
« Toi aussi, tu cours après des choses invisibles, pas vrai ? Hahahaha. Merveilleux. Tu dois avoir le dos bien au chaud et le ventre bien rempli pour broyer des vies humaines tout en cherchant quelque chose comme le sens de ton existence ! »
Le sang-froid d’Ebon disparut bientôt. Son expression se durcit et il demanda :
« … De quoi parles-tu ? »
« Au départ, ce n’était pas comme ça. Tu n’avais que l’instinct de survie et la haine de tes ennemis. Grâce à ces deux choses, tu as vaincu le Royaume avec acharnement et tu es devenu général, un chat au dos bien au chaud et au ventre bien rempli. »
L’homme continuait à dire ce qui lui chantait. Mais chacun de ses mots touchait juste et évoquait la vie d’Ebon. Celui-ci ne pouvait donc pas simplement faire comme s’il n’avait rien entendu.
« Maintenant qu’il ne te reste plus personne à combattre, tu cherches un adversaire. Tu essaies de lutter contre ton propre passé ! Tu t’accroches à des choses inutiles que tu ne peux même pas manger, et tu tues tes subordonnés et toi-même pour elles ! Quel noble passe-temps ! »
« Toi… ! »
« Tu es bel et bien humain, Ebon Crimsonwild ! Seuls les humains risquent leur vie pour de pathétiques souhaits : être reconnus comme des humains ! »
L’homme éclata d’un rire sauvage.
Au même instant, la couleur de l’air changea.
Les ténèbres s’agitèrent sinistrement.
Le sang bouillonna avec inquiétude.
Quelque chose se produisait.
Non, c’était déjà arrivé.
L’instinct de bête qui subsistait en Ebon le lui cria.
« Toi. Qu’as-tu fait ? »
« Hahahahahahaha ! Tu ne tarderas pas à le découvrir ! »
[Aaaah ! Ça fait mal, ça fait mal !]
Comme il l’avait dit, quelqu’un poussa un cri venu du plus profond des ténèbres. La propriétaire de cette voix qui sanglotait de douleur…
Était la Progenitrice Tyrkanzyaka.
Le corps d’Ebon se figea.
La Progenitrice possédait un corps immortel. Même un pieu planté dans son cœur ne l’aurait pas préoccupée. Et pourtant, l’homme qui se tenait devant lui…
Avait d’une façon ou d’une autre fait souffrir la Progenitrice.
« On dirait que l’immunité de la Progenitrice a faibli parce qu’elle a trop dormi ! Son allergie cardiaque la fait perdre la tête ! Attention aux convulsions et à l’hystérie, tout le monde ! »
[Comment oses-tu… ! Comment oses-tu… !]
« Hahahahahahaha ! Alors, ça fait quoi d’être en vie, Tyrkanzyaka ? C’est incroyable, hein ? C’est exaltant, pas vrai ? C’est mon cadeau ! Un cadeau pour toi, qui voulais te sentir vivante ! »
Boum.
Un immense bras fait de sang fracassa la porte d’acier et jaillit dehors. On aurait dit qu’un démon avait passé le bras hors d’un gouffre infernal. L’énorme membre cramoisi dégoulinait de sang tandis qu’il tâtait le sol, comme à la recherche de quelqu’un.
[Je ne te pardonnerai pas ! Jamais !]
« Si la vie est douleur, alors la douleur est la vie ! Pas besoin de me remercier. Mon travail, c’est de réaliser les souhaits ! »
Le bras démoniaque repéra la voix et se referma en poing. Tous les poils du corps d’Ebon se hérissèrent. Il bondit instinctivement, esquivant le coup quand l’énorme poing s’abattit.
Le béton éclata dans toutes les directions sous un impact pareil à la chute d’une météorite. Le sang gicla dans les airs. Ebon échappa de justesse au coup, mais le colonel qui ne parvint pas à l’esquiver fut écrasé et réduit à une poignée de chair sanguinolente.
Son royaume du qi avait beau être inférieur, même un officier parvenu au grade de colonel avait été réduit à une masse de chair sans pouvoir résister. Ebon ne ferait sans doute pas mieux.
En proie à la peur de mourir, Ebon fixa l’homme d’un regard noir.
« La folie meurtrière de la Progenitrice est à cause de lui ! Pour survivre, je dois le lui offrir ! »
Ayant choisi sa cible, Ebon chargea avec férocité. Il courut à quatre pattes comme une bête et tendit le bras pour saisir l’homme.
Mais ça ne se passa pas comme prévu.
Les mouvements de l’homme n’étaient pas rapides, mais ils étaient agiles. Plus important encore, il se servait du bras démoniaque comme s’il lui appartenait. Le membre le repoussa lorsqu’Ebon tenta de l’attraper, et celui-ci cria, pressé :
« Tu veux tous nous tuer ?! »
« Je n’en avais pas l’intention, mais tout le monde ici veut se suicider ! Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Les humains peuvent tout faire. S’ils se servent de ce pouvoir pour se tuer, je peux bien leur donner un coup de main ! »
« Toi… ! Argh ! »
Le bras démoniaque balaya le sol. Même Ebon ne put échapper à cette attaque qui couvrait une vaste zone et fut projeté au loin comme une balle.
Pourtant, l’homme, lui, n’avait pas une égratignure. La voix de la Progenitrice résonna dans tout l’espace, comme si la pièce elle-même lui servait de gorge.
[Même le paradis ne t’accueillera pas. Je te suspendrai la tête en bas et te ferai souffrir éternellement !]
« Ouahou ! C’est une sacrée obsession, ça. Mais qu’est-ce que j’y peux ? Je n’ai pas l’intention de me faire attraper ! Très bien ! Je vais te confier une mission ! Progenitrice Tyrkanzyaka, quitte l’Abîme et viens me chercher ! C’est plus amusant de vivre avec un but, non ? Hahahahahahaha ! »
[Cela n’arrivera jamais. Tu ne quitteras pas cet endroit !]
« Malheureusement, je suis magicien. Quand tout le monde pense qu’une chose est impossible, j’ai le don de m’élever dans le ciel et de m’enfoncer dans le sol. Ta-dam ! »
L’homme cria et claqua des doigts.
Une énorme explosion retentit.
Elle venait de la salle de contrôle au centre de Tartare. Des flammes rouges et une fumée suffocante jaillirent vers le haut, et l’onde de choc fit trembler le sol.
Des fissures partirent de là.
En vérité, les explosifs pouvaient détruire Tartare. Gamma, le technicien, l’avait compris en moins de quelques jours.
Le sol sous Tartare était creux. On aurait dit un couvercle posé sur le vide. Il suffisait de fissurer le sol par endroits, d’y placer des explosifs et de les faire détoner. Affaibli par vingt-cinq ans d’émeutes de prisonniers, Tartare ne pourrait pas supporter son propre poids. Il se briserait en morceaux et tomberait au fond de l’Abîme.
Mais Gamma, soudain soucieux de sa propre vie, n’avait pas révélé ce fait. Il s’en était tourmenté seul, puis avait fini par tout avouer devant les autres, avec l’aide de Hughes. Tout le monde lui avait pardonné, et il avait pleuré d’émotion.
Mais il l’ignorait.
Quelqu’un avait fixé un détonateur aux explosifs, sans rien dire à personne.
Quand Gamma s’en aperçut, les explosifs avaient déjà sauté sous ses yeux.
La bête de sang rugit. Les cadavres humains furent engloutis par des vagues cramoisies, et les corps qu’elle ne pouvait digérer furent maudits.
Au même moment, des explosions et des ondes de choc secouèrent le sol.
La terre trembla. Les murs s’effondrèrent.
Le monde pencha.
La gravité se dérégla.
La terre artificielle de béton, le sol aménagé pour que deux pieds puissent s’y tenir, touchait à sa fin.
Tartare tombait au fond de l’Abîme.
Des cris, des rugissements, des effondrements, des chutes.
« … Désolé, Azzy. Je ne peux pas tenir ma promesse, cette fois encore. »
Et des excuses pour une promesse que je ne pouvais pas tenir.
Portant gravés dans son corps tous les événements qui s’y étaient déroulés, Tartare chuta, devenant une immense pierre tombale pour les morts.
Grondement.
La terre s’ouvrit et l’Abîme noir engloutit tout.
Ainsi.
Tout.
Chuta dans l’Abîme.
Et dans un passé que nul ne pourrait jamais connaître.
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