Chapitre 289
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Traducteur : Hydrogen B
Correcteur : Hydrogen B
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Chapitre 289 : La nation bénie, l’humain maudit - 12
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Aussi évidente que soit une réponse, le temps nécessaire pour la trouver varie d’une personne à l’autre. On qualifie de rationnels ceux qui y parviennent rapidement, et d’émotifs ceux qui mettent plus longtemps.
Mais lorsque l’enjeu était aussi considérable qu’un pays, tout le monde finissait par s’émouvoir.
Il lui fallut longtemps. Yuel parla d’une voix pleine de ressentiment.
« … Ce pays était-il vraiment si mauvais ? Au point que tu aies dû le détruire toi-même ? »
« Il n’y a ni bien ni mal en ce monde. Les choses ont simplement tourné ainsi. »
« Je voulais seulement un pays gouverné par le peuple… Je voulais seulement réaliser son rêve… Il n’y avait rien de mal à ça… »
« Je t’ai dit qu’il n’y avait ni bien ni mal. Ah, et encore une chose. »
Elle répétait sans cesse que c’était un pays gouverné par tous, et elle semblait vraiment le croire.
En quoi l’État militaire était-il un pays gouverné par le peuple ?
« L’État militaire n’est pas un pays gouverné par tous. C’est un pays que personne ne peut gouverner. Parmi tous ceux que j’ai rencontrés, pas une seule personne ne dirigeait ce pays. À vrai dire, ils se faisaient écraser par lui. »
« … Ça… »
« Ne parle pas comme si c’était la seule possibilité. Tu étais simplement incapable de faire confiance à qui que ce soit. Ni aux soldats, ni au peuple, ni même à toi-même. »
Pour que le peuple gouverne, il devait être maître de son destin. Or les gens n’étaient pas idéaux. Plus ils formaient un groupe, plus ils prenaient facilement des décisions cruelles qu’aucun individu n’aurait imaginé prendre seul.
Incapable de faire confiance à l’humanité, Yuel avait créé une entité imaginaire appelée l’État militaire. Celui-ci veillait sur les gens, les surveillait et les jugeait.
Comme un dieu.
Était-ce parce qu’elle était une Sainte Vierge ? Même ce qu’elle avait copié débordait de foi. À ceci près que l’État militaire jugeait les gens dans cette vie, et non dans l’autre.
« J’ignore quel genre d’homme était ce “il” dont tu parles, mais une chose est sûre : il n’aurait pas voulu d’un pays pareil. Contrairement à toi, il devait davantage faire confiance aux gens. Sinon, il n’aurait pas nourri un rêve aussi insensé. »
Ce qu’il voulait bâtir devait être un magnifique château de sable, pas un cruel château d’acier éternel.
Mes paroles, qui ne contenaient rien d’autre que des faits et ne laissaient aucune place au doute, arrachèrent un cri à Yuel.
« Comment aurais-je pu leur faire confiance ?! J’ai tout “vu” ! Ils s’approchaient avec le sourire, mais je voyais ce qu’ils faisaient dans le dos des autres ! J’ai tout observé… ! »
Même après l’effondrement du royaume et la reconstruction de l’État militaire, les égoïstes étaient restés. Ceux qui ne pensaient qu’à leur propre intérêt, ceux qui enviaient le pouvoir d’autrefois et ceux qui voulaient prendre la place des privilégiés déchus pour former une nouvelle classe dirigeante.
Enfin, pour la Sainte Vierge clairvoyante, qui n’avait vu dans le monde que ses plus beaux aspects, la laideur de l’humanité devait sembler étrangère. Voulait-elle les priver de liberté, de responsabilité et de péché comme on leur arracherait des organes ?
« Qu’est-ce que tu veux y faire ? C’est ce que sont les humains. »
Mais que pouvait-on y faire ? Cela aussi faisait partie de la nature humaine.
Sa voix, qui avait semblé sur le point de sangloter, s’interrompit. Yuel serra le poing et baissa la tête. Son murmure, adressé au sol, résonna contre la pierre et me parvint.
« … AB. Tu détruiras l’État militaire. Ou bien il te détruira. »
« Cet officier n’en a pas l’intention. »
« Ce serait bien si tout se déroulait comme prévu, n’est-ce pas ? Mais ce ne sera pas le cas. Si tu es incompétente, les pressions extérieures t’écraseront. Si tu es compétente, elles te rongeront de l’intérieur. Tous les péchés commis dans ce pays deviendront les tiens. Les tragédies qui se seront produites sans que tu y sois pour rien deviendront ta responsabilité, et les rancœurs exprimées à la légère se changeront en lames qui te transperceront le cœur. Tu ne le supporteras pas. Surtout si tu vois plus loin que les autres. »
La plupart du temps, aux yeux d’un novice, les conseils d’une personne expérimentée ressemblaient à une vieille tentative d’affirmer son autorité. Pourtant, cette fois, ses paroles firent leur chemin. C’était probablement grâce à l’empathie de la capitaine AB, une empathie pure, sans rapport avec la magie de synchronisation.
La capitaine AB raffermit sa résolution.
« Cet officier est prête à être haïe. Elle se contentera de faire ce qui doit être fait. »
« Ce qui doit être fait… AB, que comptes-tu faire en premier ? Tu as l’intention d’arrêter la guerre déjà commencée, comme l’a exigé cet enfant ? »
L’objectif affiché de la régresseuse était d’arrêter la guerre entre l’État militaire et les Petits États. J’avais supposé que l’État militaire ne l’accepterait jamais, mais c’était ce qu’elle prétendait vouloir.
La capitaine AB me jeta un regard, puis acquiesça.
« La guerre est une action tactique qui entraîne des coûts considérables. C’est d’autant plus vrai lorsqu’une puissante entité lance un assaut pour l’arrêter. Si la situation peut se régler pacifiquement sans faire la guerre, rien ne justifie de la poursuivre. »
« Il y a une raison. Tu ne l’aurais pas entendue, puisque tu étais coupée des communications à ce moment-là. Elle est pourtant claire. »
« Laquelle ? »
Yuel observa la capitaine AB lui poser la question, puis prit la parole, le regard empreint de pitié.
« Le problème avec la guerre, c’est qu’elle peut commencer même si un seul camp la veut. Même si l’État militaire ne la déclenche pas, elle aura lieu si les Petits États en décident ainsi. »
« Tu veux dire que nous devrions frapper les premiers, avant qu’ils nous attaquent ? Ce serait irrationnel. Cela ne s’est même pas encore produit… »
« Non. Je l’ai “vu”. Les Petits États ont déjà déclenché la guerre. Ils ont rassemblé leurs troupes sans même déclarer la guerre et se dirigent vers les terres désolées où se trouvait l’Abîme. »
« Quoi ? »
À y repenser, la clairvoyance était vraiment un pouvoir démesurément puissant.
Les faiblesses de l’État militaire étaient son histoire récente et son absence de mystère. Il disposait donc de peu de moyens pour résister lorsque des forces asymétriques imprégnées de mystère, comme Tyr ou la régresseuse, fondaient sur lui. Cette faiblesse se remarquait particulièrement dans l’espionnage, car il était pratiquement impossible de recueillir des renseignements sans pouvoir prendre l’ennemi par surprise.
… Mais tout changeait si une Sainte Vierge clairvoyante transmettait des informations aux officiers des transmissions. Elle s’était cachée ici et avait espionné le monde entier. C’était l’un des plus grands atouts de l’État militaire.
« Les Petits États sont constitués de peuples qui ne sont devenus nomades que tardivement. Leur mobilité compte parmi leurs rares avantages, puisqu’ils ont été abandonnés par la terre. Notre seul avantage sur eux, c’est notre organisation. Grâce aux officiers des transmissions qui rassemblent des troupes dans l’urgence, des escarmouches doivent déjà avoir lieu dans les terres désolées de l’Abîme. »
Yuel se remémora ce qu’elle avait « vu » grâce à sa clairvoyance.
Pendant que nous nous dirigions vers le quartier général, les légions rassemblées par Convoyeur méta avaient marché vers le nord. Tandis que le gros des troupes, lourdement armé, avançait, l’avant-garde avait établi ses positions dans les terres désolées avant même que nous n’atteignions le quartier général.
Alors la cavalerie des Petits États était arrivée. Les armées des deux nations s’étaient fait face sur ces terres autrefois abandonnées par la Terre Mère et délaissées de tous. La situation était sur le point d’exploser.
Même pendant l’attaque du quartier général, Yuel n’avait pu détacher les yeux de ce front. Le petit groupe qui semait le chaos dans l’État militaire n’était, tout au plus, qu’une force de guérilla. Sur le champ de bataille, en revanche, une guerre totale, qui déciderait du destin des nations, était sur le point d’éclater. Elle s’était tant concentrée sur les Petits États qu’elle n’avait guère pu nous accorder son attention.
C’était peut-être parce que la plupart des forces de l’État militaire avaient été déployées là-bas que nous avions pu pénétrer si facilement dans son quartier général.
« Ce n’est pas une guerre que nous avons déclenchée unilatéralement. C’est une guerre à grande échelle, où les intérêts des deux camps s’entremêlent. Les Petits États ont désespérément besoin de terres où s’installer. Tant que l’Abîme existait, ces terres ne leur servaient à rien, mais maintenant que la malédiction de la Terre Mère a été levée, elles sont une proie tentante. Pendant que tu étais sous son emprise, j’ai “vu” tout cela et j’en ai informé les officiers des transmissions. Après vérification croisée, chacun d’eux a jugé la guerre inévitable. Et maintenant, une force armée inconnue surgit soudain et nous ordonne d’arrêter la guerre. Devons-nous obtempérer ? »
Ces informations tardives obligèrent la capitaine AB à réexaminer toutes les décisions qu’elle avait prises jusque-là.
Quand la capitaine AB avait rencontré la régresseuse, elle avait entendu sa demande d’arrêter la guerre. Coupée des autres officiers des transmissions, elle avait accepté la proposition telle quelle. Elle avait dû croire qu’un cessez-le-feu était le seul moyen de mettre fin à cette attaque.
Mais la guerre avait déjà commencé. La demande de la régresseuse était irrecevable d’emblée. Il leur fallait donc la repousser ou la convaincre.
« Si on lui avait expliqué les faits, l’autre camp ne les aurait-il pas acceptés ? »
« Comment aurions-nous pu prouver quelque chose qui ne s’était pas encore produit ? Devais-je me dévoiler ? Me présenter devant la Progenitrice et tout lui expliquer en détail ? Lui dire que j’avais autrefois été une Sainte Vierge et que j’avais vu un avenir qui ne s’était pas encore réalisé ? »
Elle révélait ici qu’elle était une Sainte Vierge. Je le savais déjà, alors je restai calme, mais la princesse, elle, parut assez bouleversée. Les Saintes Vierges n’étaient pas des figures qu’on trouvait à tous les coins de rue, comme le pasteur du coin.
Il ne restait désormais plus aucun secret. Yuel lança sèchement :
« Ha ! Je te garantis que cela aurait été plusieurs fois plus dangereux ! Qu’est-ce qui nous assurait que la Progenitrice ne ferait pas appel au Duché du Brouillard ? Tu aurais pu faire face à toutes les forces du Duché du Brouillard déversant les ténèbres sur nous ?! Puisqu’il nous fallait de toute façon la repousser, c’était notre première et dernière occasion, tant que la Progenitrice était seule ! Même si, maintenant, il est déjà trop tard ! »
La situation était réellement difficile. La capitaine AB le reconnut.
« Yuel a raison. Il est désormais impossible d’arrêter la guerre. La demande de Shei est non seulement irrationnelle, mais impossible à satisfaire. L’État militaire n’a donc d’autre choix que de le repousser… »
Pourtant, ce n’était pas là la seule différence entre la capitaine AB et Yuel.
La capitaine AB avait administré l’Abîme et avait souvent rencontré la régresseuse. Elles avaient notamment échangé pas mal de paroles par mon intermédiaire.
Après avoir constaté l’immense puissance de la régresseuse, Yuel semblait l’avoir définie comme une sorte de phénomène. À l’image d’un typhon, de la foudre ou de la Progenitrice Tyrkanzyaka. Pour quelqu’un capable de « voir », cela pouvait être le jugement le plus rationnel.
La capitaine AB ne connaissait pas l’avenir, mais elle connaissait l’être humain nommé Shei. Elle savait que Shei était incisive et brusque, mais aussi étonnamment raisonnable et étrangement pleine de failles.
Les humains étaient insignifiants face aux phénomènes. Difficiles à croire.
Pourtant, ceux qui exauçaient les vœux n’étaient pas des phénomènes, mais des humains.
« Il n’est pas trop tard. Cet officier estime qu’un compromis reste possible. En fait, il pourrait même aboutir à un meilleur résultat. »
« Un compromis ? Comment ? »
« Si sa demande est sincère et qu’il est véritablement prêt à fournir certains efforts en ce sens, il existe un moyen de détourner par la diplomatie cette force dirigée contre l’État militaire. »
La capitaine AB présenta une proposition que l’ancien État militaire n’aurait jamais pu formuler.
« Nommons-le envoyé spécial et dépêchons-le auprès des Petits États. S’il veut vraiment arrêter la guerre et s’il est prêt à déployer sa force dans ce but, comme il l’a fait contre l’État militaire, il sera le moyen le plus efficace de briser la volonté de combattre des Petits États. »
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