Chapitre 283
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Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Hydrogen B
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Chapitre 283 : La nation bénie, l’humain maudit — 6
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Même quand nous fûmes tout près d’elle, Yuel priait toujours, les mains jointes. Le cadavre reposant sur ses genoux, elle ressemblait à une statue de pierre plongée dans une prière solennelle.
Rien au monde ne semblait pouvoir troubler sa concentration, mais, apparemment, rien n’était absolu. À l’instant où la capitaine AB mentionna le cadavre, Yuel retrouva ses émotions et redevint humaine.
« C’est la première fois que nous nous rencontrons en personne. Enchantée, AB. J’ai tellement, tellement voulu te voir au moins une fois. »
Yuel la salua avec entrain, puis son expression changea du tout au tout lorsqu’elle leva les yeux vers AB.
« Et je te maudis. »
Elle prononça ces mots terrifiants avec un sourire. La capitaine AB sembla les prendre avec indifférence, mais le regard de Yuel resta glacial.
« Toi, entre tous, l’officière des transmissions qui me ressemble le plus, tu trahis l’État militaire… C’est le pire scénario que j’aie imaginé. Et c’est toi qui m’amènes la personne la plus dangereuse. J’ai tout fait pour que ton identité ne soit pas révélée, pourtant elle l’a été, et tu as trahi l’État militaire ? »
« Négatif. Cet officier n’a pas trahi l’État militaire. »
« Tu crois pouvoir cacher le ciel avec ta paume, AB ? Tu as guidé les ennemis de l’État militaire jusqu’ici. Comment peux-tu prétendre ne pas l’avoir trahi ? »
« C’est justement le problème. Cet officier ne comprend pas pourquoi le quartier général les considère comme des ennemis et s’oppose à eux, tout en acceptant des pertes aussi immenses. Ce n’est pas rationnel. »
La capitaine AB n’avait jamais attaqué l’État militaire. Tout au plus avait-elle désobéi à d’autres officiers des transmissions et tenté de les persuader. Autrement dit, ses paroles étaient parfaitement vraies, sans la moindre trace de mensonge, et elle le pensait sincèrement.
Yuel tourna la tête avec raideur.
« … Tu ne sais pas ? Vraiment ? »
« Affirmatif. Même en faisant abstraction des sentiments personnels de cet officier, celui-ci estime toujours que c’est la décision rationnelle. Faire preuve d’hostilité envers ce groupe, y compris cet homme qui m’est cher, sans laisser la moindre place à la négociation n’a aucun sens et ne promet pas de meilleur résultat. »
« Cet homme qui t’est cher ? »
La capitaine AB ne put répondre tout de suite et se raidit. En voyant sa réaction, la Sainte Vierge Yuel ricana.
« Ha, “cet homme qui m’est cher” ? “Cet homme qui m’est cher” ! Kyahahaha ! »
Le ricanement de Yuel se mua peu à peu en rire irrité, puis finit par ressembler à des sanglots. Quand elle se tut, elle calma sa poitrine haletante et marmonna :
« … Je retire ce que j’ai dit. Tu me ressembles vraiment, AB ! De toutes les choses possibles, il a fallu que tu tombes amoureuse d’un homme sans valeur ! »
Je m’attendais à ce que la capitaine AB le nie, mais elle ne dit rien. L’expression de Yuel s’assombrit tandis qu’elle caressait le visage du cadavre.
« Tu n’étais pas obligée de me ressembler sur ce point aussi. »
Pour la capitaine AB, tout cela n’était qu’un immense point d’interrogation. Un temple sous le quartier général. L’officière des transmissions Yuel assise en son centre, un cadavre dans les bras. Et surtout, le fait qu’elle soit la véritable Eimeder. Ces secrets révélés au milieu de toutes ces lacunes dans les informations la désorientaient.
Malgré tout, la capitaine AB était une officière des transmissions chargée de traiter des informations. Même dans la confusion, elle organisa calmement ce qu’elle savait et s’occupa du problème le plus urgent.
« Yuel. Cet officier ne comprend pas clairement ce que tu veux dire. Toutefois, si tu es une officière des transmissions et Eimeder, l’une des Six Généraux, cet officier te demande de satisfaire à sa requête. »
« Une requête ? Laquelle ? »
« Que tu cesses tes hostilités dénuées de sens et que tu prennes une décision rationnelle. »
« Ha ! »
Yuel claqua la langue, comme si elle trouvait cela absurde.
« AB. Tu as observé Tartare et tu n’as toujours pas compris ? C’est inattendu. Je t’avais surestimée ? »
« Cette conversation manque de clarté. Cet officier demande des explications plus précises. »
« À propos du Mystère. Je t’ai laissée là-bas pour que tu puisses voir le Mystère de tes propres yeux, et pourtant, on dirait que tu n’as rien ressenti. »
« Je répète ma question. Qu’espérais-tu que cet officier ressente ? »
« Sous l’Abîme, dans cet endroit si profond que je ne peux même pas regarder à l’intérieur, sauf en me penchant juste au-dessus. Tu veux dire que tu n’as pas ressenti la peur du Mystère ? »
La capitaine AB pencha la tête. Dans ses souvenirs, Tyr, Azzy et la régresseuse étaient puissants, mais aucun d’eux ne s’était comporté d’une manière susceptible d’inspirer la peur.
« Affirmatif, en partie. Leur puissance est assurément assez grande pour être effrayante. Cependant, cet officier estime que l’État militaire peut encore négocier avec eux. »
Yuel se moqua de sa réponse.
« Tu ne crois pas que c’est justement là le problème ? Pourquoi une nation devrait-elle sérieusement “négocier” avec une poignée de rebelles, pas plus ? »
« Parce qu’ils en ont les moyens. »
« Les moyens de détruire une nation sur un coup de tête, tu veux dire ? Quelle puissance remarquable. N’est-ce pas ? Ce sont des prisonniers évadés. Ils ont tranquillement sillonné l’État militaire d’un bout à l’autre, puis pris d’assaut le quartier général, et nous n’avons toujours pas réussi à les arrêter ! »
La capitaine AB tressaillit et se figea. Yuel eut un petit rire, puis marmonna avec amertume. Le bout de ses doigts revint caresser la joue du cadavre.
« C’est le fruit de ce qu’il a créé avec moi. Une nation que nous avons bâtie en nous faisant confiance, en comptant l’un sur l’autre, en luttant ensemble et en nous comprenant. Cent millions de personnes vivent ici, et des milliards d’autres y naîtront et y mourront. Un nid bâti sur son cadavre. Alors ce rêve si précieux… Je dois protéger cette nation du Mystère, pour qu’elle ne soit pas détruite sur un coup de tête. »
« … Cet officier comprend ton intention. »
« Non, tu ne comprends rien du tout. Le Mystère ne désigne pas les puissants. »
Yuel expliqua :
« Partlaxion est puissant, mais il n’est qu’un homme. Les ravages qu’il peut causer dans le monde ont leurs limites. On le loue parce qu’il a renversé un royaume à lui seul… mais si cet homme n’était pas intervenu au bon moment, Partlaxion aurait fini par s’user et disparaître, comme tant d’autres. Et la Progenitrice, alors ? Elle a créé les vampires de ce monde, commande à elle seule une légion et est même la reine du Duché du Brouillard. Elle transforme le monde sur un coup de tête. »
Elle ne le savait sans doute pas, mais la régresseuse, inutile de le préciser, était une héroïne qui tenait le destin du monde entre ses mains.
Je leur parlais librement, mais, en vérité, c’étaient des gens capables d’infléchir le destin du monde. Leurs actes changeaient la face du monde.
Alors même qu’ils n’étaient que de simples individus.
« Je comprends, Yuel. Tu veux dire que, quelle que soit la rationalité avec laquelle on aborde un individu d’un point de vue général, on reste finalement impuissant face à ses caprices ? Aussi puissant soit-il. »
À ma grande surprise, la capitaine AB saisit tout de suite l’essentiel. Yuel parut étonnée un instant, puis esquissa un faible sourire, le visage assombri.
« … Tu étais exceptionnelle, AB. Sans la contamination mentale, tu serais certainement devenue le pilier des officiers des transmissions. Alors la nation qu’il a créée aurait continué d’exister, même sans moi. À présent, il ne reste plus aucune de nous deux. »
Elle parlait comme si la capitaine AB et elle étaient déjà mortes. Je lus un signe de mauvais augure dans ses pensées, mais ce n’était pas encore le moment d’intervenir.
« Question. Tu as employé plusieurs fois le pronom de la troisième personne “il”. De qui s’agit-il exactement ? »
On reparlait du cadavre. Yuel avait essayé de détourner le sujet, mais sa main s’immobilisa brusquement, comme si l’intérêt d’AB la mettait profondément mal à l’aise.
Elle tenait un cadavre dans ses bras et lui caressait le visage dès qu’elle en avait l’occasion, mais ne voulait pas qu’on s’intéresse à lui. C’était absurde. Les humains étaient pourtant des créatures pétries de contradictions. Ils détournaient désespérément le regard pour oublier leurs souvenirs honteux, puis regrettaient le vide laissé par leur disparition.
Yuel fit ressurgir un souvenir douloureux et marmonna :
« Tu ne te souviens même plus de lui. C’était le père de l’État militaire, et pourtant, tu ne sais rien. »
« Objection. L’État militaire n’est pas un organisme vivant. Il n’a donc pas d’être que l’on puisse appeler son père. »
« Je parle au sens figuré. »
« Toutefois, même au sens figuré, la personne que l’on pourrait appeler le père de l’État militaire serait… »
La capitaine AB laissa sa phrase en suspens et examina de nouveau le cadavre.
Le Héros de guerre qui avait posé les fondations de cette nation avait un visage que même les officiers des transmissions avaient forcément déjà vu en photo ou en peinture. La capitaine AB ne faisait pas exception. En tant qu’officière des transmissions exposée à toutes sortes d’informations, elle avait déjà vu le visage du Héros de guerre.
L’État militaire ne se souciait toutefois pas du culte de la personnalité. Il n’accordait aux morts ni plus de respect ni plus de deuil qu’il n’était nécessaire, si bien que la capitaine AB l’avait vite oublié.
Les paroles de Yuel firent remonter un vieux souvenir dans l’esprit de la capitaine AB.
« … Le Héros de guerre Valiorant ? Pourtant, il a été tué lors d’une attaque des vestiges, trois ans après la fondation de l’État militaire. Que fait-il ici ? »
« Ha ! Des vestiges ! Tu appelles ça des vestiges ! Ha, haha ! Hé, héhéhé… »
Yuel s’interrompit et éclata d’un rire sombre. Elle semblait maniaco-dépressive. Enfin, n’importe qui le serait après avoir passé près de vingt ans seule dans cette sombre et lugubre chambre souterraine, avec un cadavre à ses côtés.
Yuel marmonna comme une folle :
« Si seulement ça avait été des vestiges ! Je l’aurais “vu” ! Mais ce n’étaient pas des vestiges. Comment aurais-je pu le voir ? Moi qui étais censée être mystérieuse et élégante ! »
Ce n’était plus une conversation. Yuel parlait toute seule. Grâce à ma lecture des pensées, je comprenais à peu près ce qu’elle voulait dire, mais la capitaine AB pencha la tête, sans rien y comprendre.
« Yuel ? »
« Une place à ses côtés. Je la désirais tant que je n’en pouvais plus. La jalousie me transperçait le cœur, mais en même temps, j’étais enivrée par mon sentiment de supériorité. Elle ne pourrait jamais me remplacer. Moi, en revanche, je pourrais la remplacer, et bien plus encore. Alors… »
Les pensées de Yuel regorgeaient d’informations intéressantes.
Le Héros de guerre Valiorant avait une famille. À l’époque du royaume, la famille royale l’avait marié à une jeune femme issue d’une famille prestigieuse.
Naturellement, jamais on n’aurait donné à un roturier la fille d’une famille puissante. La sienne était de noble lignée, mais elle avait perdu de sa superbe. On lui avait accordé une épouse comme on lui aurait fait porter un vieux bonnet d’officiel usé.
Le Héros de guerre était pourtant un époux dévoué. Il prenait soin de sa femme avec la plus grande sincérité et, comme il était beau de naissance, elle avait fini par l’aimer à son tour. Ils étaient devenus célèbres dans tout le pays pour leur amour.
Naturellement, même après avoir renversé le royaume, le Héros de guerre avait pris grand soin de protéger sa famille.
Mais cela restait une famille de nobles chevaliers. Ceux-ci étaient tous liés par des liens étroits, et la plupart des proches de sa femme étaient morts pendant la rébellion. Malgré tout l’amour qu’elle portait à son mari, elle n’avait pu s’empêcher d’être inquiète.
Et si, à son retour du Sanctuaire, il ramenait sur son cheval une femme à l’aura mystérieuse… Si cette Sainte Vierge lui témoignait une affection singulière. Peut-être cela suffirait-il à pousser quelqu’un à commettre une folie.
Hum. Je ne pouvais pas lire ses pensées, donc impossible d’en être sûr, mais c’était une hypothèse plausible.
« J’aurais dû le voir. Même si c’était répugnant et indigne, j’aurais dû la surveiller. J’aurais dû ravaler ma pitoyable dignité et mettre de côté mon sentiment de supériorité. J’aurais dû observer de près toute sa vie privée ! Si je l’avais fait, il aurait… ! »
« Yuel. Cet officier ne comprend pas ce que tu racontes. Le Héros de guerre n’a-t-il pas été tué lors d’une attaque des vestiges ? »
« C’était une attaque des vestiges ! Quoi, tu veux que je dise qu’il est mort dans un crime passionnel ?! »
Comme pour le dissimuler à nos yeux, Yuel enlaça brusquement le Héros de guerre. Ses cheveux sales recouvrirent son visage pâle. Cet homme qui avait trouvé la mort après avoir bu de l’alcool empoisonné semblait seulement endormi.
« Cette femme me l’a pris… mais, à son grand malheur, j’ai gagné. Elle n’a pas pu lui donner d’enfant, mais moi, j’ai porté son fruit. Cette nation bénie. J’ai donné naissance à cette nation qui en fera naître et en élèvera des centaines de millions d’autres. »
« Yuel… »
« Et cette nation. L’État militaire, le fruit que j’ai porté dans la douleur. Il continuera d’exister même après ma mort. »
Yuel serra son poing décharné.
À cet instant, quelque chose changea. Le temple souterrain trembla violemment. Des pierres brisées se mirent à pleuvoir.
Nous étions à plusieurs dizaines de mètres sous terre, dans un lieu qui renfermait le secret le plus fatal de l’État militaire. Pour enterrer un secret, rien ne valait sans doute mieux que de l’ensevelir pour de bon.
« Mauvaise nouvelle. À première vue, tout risque de s’effondrer d’un instant à l’autre. Un piège digne d’un cliché ? »
« … Sûrement pas ! »
C’est une catastrophe ! Nous avons discuté avec elle et lui avons laissé le temps d’agir ! La neutralisation aurait dû passer avant tout !
Le visage de la capitaine AB pâlit. Elle s’approcha de Yuel et lui saisit l’épaule, mais celle-ci ne bougea pas d’un pouce.
Ce n’était pas parce qu’elle résistait de toutes ses forces. Elle était physiquement immobilisée. Une sorte de pouvoir divin la protégeait.
« Arrête, Yuel ! »
« Tu me ressembles… mais il y a une grande différence entre nous. »
Bien sûr, Yuel n’avait aucune intention de s’arrêter. De toute façon, nous ne pouvions pas l’en empêcher.
La clairvoyance ne permettait que d’observer, mais une clerc de haut rang comme une Sainte Vierge pouvait invoquer le pouvoir divin, tout comme elle avait invoqué l’ange Eimeder.
Sous l’effet d’une force quelconque, les piliers soutenant cette salle située à trente mètres sous terre commencèrent à perdre peu à peu leur solidité. D’ici peu, tout ce pan de terrain s’effondrerait à coup sûr.
Même avec le pouvoir divin, l’ensevelissement la tuerait aussi. Pourtant, Yuel ne semblait pas le regretter le moins du monde.
« J’ai bien meilleur goût que toi en matière d’hommes. Adieu, AB. Notre rencontre a été brève, mais je l’ai appréciée. À bientôt au paradis. »
Hé, pourquoi m’entraînait-elle soudain là-dedans ? Qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ?
Au moment où j’allais protester, la capitaine AB activa son Arcane innée et s’écria :
« Négatif ! Cet officier ne peut pas l’accepter ! »
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