Chapitre 257
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Traducteur : Hydrogen B
Correcteur : Hydrogen B
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Chapitre 257 : Le pays de l’acier et les humains sans visage - 6
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« Vous êtes arrivés plus tôt que je ne le pensais. Je voulais avoir terminé avant votre arrivée. »
Je le pensais vraiment. J’avais prévu de tout préparer avant leur arrivée, puis de les accueillir.
J’avais réussi à m’infiltrer par le mur extérieur. J’avais inspecté les lieux grâce à la lecture des pensées et confirmé qu’il n’y avait personne à l’intérieur, alors j’avais avancé sans hésiter.
Une fois entré dans la salle de contrôle déserte, je me heurtai à un énorme problème.
Je n’avais aucune idée de ce que j’avais sous les yeux.
Sans personne dans les parages dont je puisse lire les pensées, impossible de comprendre le fonctionnement des innombrables machines qui se dressaient devant moi.
Maudite lecture des pensées. Elle ne marchait que sur de vrais êtres humains. Je pouvais lire dans l’esprit des gens, mais pas dans celui d’une vulgaire machine ?
Je cherchai quelqu’un qui pourrait m’aider, mais la princesse ne m’était pas plus utile. J’envisageai de demander à Azzy et Nabi de tout détruire sans distinction, mais ce serait vraiment le dernier recours.
Je n’avais donc pas d’autre choix que d’attendre Carapald. Dès son arrivée, je pourrais lire ses pensées et découvrir lequel de ces engins était le dispositif d’annihilation.
Et Carapald arriva.
« Tu disais ne plus pouvoir le supporter. Pourquoi es-tu revenu ? »
« Je craignais que tu n’arrives pas à décider quoi faire de la raffinerie. Shei, tu n’as toujours pas pris ta décision, pas vrai ? »
La Régresseuse tressaillit, touchée en plein dans le mille. Je claquai ostensiblement la langue.
Quelle honte. Même si Carapald l’avait manipulée dans l’ombre, comment avait-elle pu se laisser mener par le bout du nez ? Pouvait-elle seulement prétendre être une Régresseuse ?
« …O-Oui. Mais j’ai presque décidé. Attends encore un peu et je pourrai tout régler… »
« Ça ira. C’est pour ça que je suis venu. »
Les mains derrière le dos, je traversai lentement la salle de contrôle. Tandis que les autres restaient en retrait, mal à l’aise dans cette atmosphère inconnue, je lus rapidement les pensées de Carapald.
« C’est la catastrophe. La scène m’a échappé. Le cours des choses est passé de l’autre côté. »
Quand les événements prenaient une tournure inattendue, Carapald avait pour habitude de réagir de façon prévisible, de s’effacer et de se laisser porter par le courant.
En partie parce que nous nous serions méfiés s’il avait cherché à imposer sa présence, mais pas seulement.
Il était acteur et metteur en scène de nature. Il arrivait parfois qu’une scène bien construite échappe à son créateur. Acteur né, il reculait instinctivement dès qu’une pièce tentait de dépasser son scénario.
Le Hallebardier était pareil, tout comme le Cercueil de l’Ombre. Aucun des Six Généraux n’était normal. Comment l’État militaire avait-il rassemblé des gens pareils ?
Mais cela m’offrait un peu de temps. Tant que le cours des choses ne s’interrompait pas, tant que mes répliques gardaient leur sens, il observerait.
Parfait. Je jouerais le jeu.
Tout en avançant lentement, je posai la main sur une immense tige d’acier et pris la parole.
« Shei, tu possèdes un pouvoir capable d’ébranler le Ciel et la Terre. Tu pourrais facilement tuer tous ceux qui se trouvent ici sans même recourir au dispositif d’annihilation. Il te suffirait de brandir Chanteciel et Jizan pour ensevelir tout ce bâtiment sous terre. »
« Je ne ferai pas ça ! »
« Oui, je le sais. C’est justement parce que tu en es capable que tu hésites à les tuer. Que tu utilises l’appareil ou ta propre force, tout se résume à une décision. Tu as peur qu’une fois cette limite franchie, tu continues à la franchir sans hésiter. »
Historia tressaillit en entendant ces mots. Elle comprenait, au moins un peu, ce que ressentait la Régresseuse.
Historia ignorait que la Régresseuse pouvait revenir dans le temps, mais un pouvoir capable d’ébranler littéralement le Ciel et la Terre reposait entre les mains de chacune d’elles. Et si la Régresseuse franchissait cette limite et usait de son pouvoir sans retenue ? Et si elle ne se souciait pas des conséquences ?
Un massacre horrible marquerait l’histoire.
« C’est un sens de la justice précieux. Un peu encombrant à porter, mais impossible à retrouver une fois qu’on l’a abandonné. Pour être honnête, Shei, je trouve cette part de toi très précieuse. »
Au fait, cette tige d’acier, ce n’était pas le dispositif d’annihilation ? Je l’avais touchée, et pourtant Carapald n’avait pas réagi.
Cette personnalité était un peu pénible à déchiffrer. J’avais l’impression de lire un livre truffé de pièges narratifs malveillants.
Quoi qu’il en soit, ce n’était visiblement pas le dispositif d’annihilation. Je continuai donc à les amadouer en me dirigeant vers un levier muni d’une poignée rouge.
« Mais Shei, la situation de Ria est différente, maintenant. Ria a déjà franchi la limite. Elle a grandi dans l’État militaire et y a acquis force et autorité, mais elle a décidé de renoncer à tout ce qu’elle y avait gagné pour rejoindre notre camp. »
Je posai naturellement la main sur la poignée rouge et poursuivis :
« Ria fait partie des Six Généraux de l’État militaire. Elle a travaillé sans relâche pour développer ses talents et atteindre cette position. Pourtant, elle n’est pas devenue l’une des Six Généraux par loyauté envers l’État militaire. »
« Hui. Arrête… »
Hé, ne m’interromps pas. Si je cessais de parler, Carapald pourrait redevenir Zikhrund.
J’élevai la voix pour couvrir les paroles d’Historia.
« Des amis qui ont mal tourné. Des camarades de classe avec qui nous avons partagé notre vie et nos souffrances. Les enfants de Hamelin, rejetés par l’État militaire et poussés dans les rangs de la Résistance. Même moi, dont le sort est devenu incertain. Nous n’avions pas notre place dans l’État militaire. Voilà pourquoi Ria est devenue générale. Seul un général pouvait nommer un aide de camp. »
« Toi… »
« Mais comme tous ses amis étaient égoïstes, Ria a fini par renoncer à la place qu’elle avait tant travaillé à obtenir parmi les Six Généraux et par rejoindre notre camp. Elle a déjà franchi toutes les limites. Alors, Ria doit obtenir des résultats concrets dans chaque opération. C’est la dernière chose qu’elle puisse faire. »
Ce n’est qu’alors que la Régresseuse sembla comprendre un peu. Elle regarda de nouveau Historia d’un œil neuf.
« Ah. C’est donc pour ça que tu agissais comme ça. Je me le demandais. »
« Que la guerre soit perdue et qu’un nouveau royaume voie le jour, ou que la Résistance réussisse son soulèvement et fonde une république, elle a toujours su se faire une place. Alors, c’était la place elle-même qu’elle cherchait à obtenir… Bien. Je pourrai m’en servir lors de la prochaine boucle. »
« Tais-toi ! Tu peux parler, toi ! Ne gâche pas tout avec ta détermination à moitié assumée. Si ça tourne mal, je n’emmènerai que Hui et Siati, et je filerai à toute vitesse ! »
Désolé d’avoir révélé tes pensées, Historia. Mais si je ne disais rien de pertinent, Carapald ne m’attendrait pas. Je n’avais pas le choix.
Mais cette poignée rouge n’était pas la bonne non plus. Qu’est-ce que c’était, au juste, ce dispositif d’annihilation ? Était-ce celui-là ? Avançons encore d’un pas sur le côté…
« …Cette évolution est dangereuse. Cette scène, ces répliques, et même l’endroit où il se tient… Ce qu’il a l’intention de faire… ! »
Bingo. C’était bien ça.
En souriant, j’abattis le pied de toutes mes forces. Un panneau carré s’ouvrit et un engrenage d’une taille anormale s’éleva lentement de l’intérieur. Il était si énorme qu’il ressemblait à la roue servant à gouverner un navire gigantesque.
Bien sûr, un engin aussi meurtrier qu’un dispositif d’annihilation ne pouvait pas être placé là où quelqu’un risquait de l’actionner par accident.
« En fin de compte, ni Shei ni Ria ne sont en tort. Aucune d’elles n’a commis assez de fautes pour mériter de porter autant d’inquiétude et de responsabilités. Mais comment pourraient-elles ne pas se sentir responsables ? Peu importe à quel point ces gens sont coupables, tant de vies sont en jeu. »
« Tu as raison. Inutile de nous battre. »
« Tss. Il m’a encore aidé. Je ne sais pas pourquoi, mais sa présence est bien pratique. L’affaire de la Tireuse, celle de Tyrkanzyaka… Je devrais aussi l’emmener avec moi lors de la prochaine boucle. »
La Régresseuse semblait croire que j’étais venu pour mettre fin à leur querelle. Désolé, mais elle n’avait qu’à moitié raison.
Je n’étais pas venu pour empêcher leur dispute.
« Pourtant, quand on y pense, c’est injuste, non ? L’État militaire a conçu un appareil pour tuer tous les humains de cette raffinerie. Pourquoi serait-ce à nous de nous en inquiéter ? »
Après ces mots, je saisis à deux mains les dents de l’engrenage. Il pesait lourd, comme s’il faisait partie intégrante de cette immense usine.
L’engrenage, le dispositif et mes paroles.
La Régresseuse comprit instinctivement ce que j’allais faire et cria :
« Attends ! Ne me dis pas que tu vas… »
« Créer une situation extrême, obliger quelqu’un à choisir, puis appeler ça un dilemme. C’est plutôt arrogant, non ? Quand c’est l’État militaire qui la crée, ce n’est que le contexte, mais quand c’est nous, ça devient un dilemme ? Ridicule ! L’État militaire n’est-il pas un pays composé d’êtres humains ? Même si on le considère simplement comme un pays, le raisonnement reste le même ! »
Mes derniers mots jaillirent, chargés de colère. Je rassemblai toutes mes forces et fis tourner l’engrenage. Le dispositif, qui n’avait jamais servi depuis sa construction, se mit lentement en mouvement.
Le dispositif d’annihilation, qui allait entraîner tous les ouvriers de cette raffinerie vers la mort.
« Allez-vous sauver d’odieux criminels pour faire la guerre, ou les exécuter au nom de la justice ? État militaire, c’est à votre tour de vous tourmenter à propos de ce choix ! »
Quelque part dans la raffinerie.
Un ouvrier avançait, le corps transpercé de crochets, lorsqu’il entendit un puissant cliquetis. Il releva faiblement la tête.
Il venait d’achever la tâche qu’on lui avait confiée et était complètement épuisé. Les chaînes qui couraient sur les rails auraient dû le conduire à la salle de repos. Là-bas, il aurait pu profiter d’un doux repos jusqu’à ce que son mana se régénère.
Pourtant, les chaînes le conduisaient ailleurs, vers un endroit inconnu, au lieu de l’emmener à la salle de repos.
Au début, il ne comprit pas ce qui se passait. Après avoir constaté des dizaines de fois que les rails prenaient une direction différente de d’habitude, il en eut la certitude.
Quelque chose avait changé. Pour une personne ordinaire, cette étrange impression aurait été de mauvais augure. Pour lui, c’était de l’espoir.
Du sommet d’une montagne, toutes les directions descendaient la pente.
De même, la vie à la Raffinerie d’acier alchimique était ce qu’il y avait de plus horrible au monde. Échapper à cette routine ne pouvait donc qu’améliorer les choses.
Y avait-il eu une sorte de panne ? Des inconnus étaient entrés ici un peu plus tôt. Avaient-ils touché à quelque chose qu’ils n’auraient pas dû ? Les surveillants allaient-ils rappliquer d’un instant à l’autre et le ramener de force ?
Craignant de voir disparaître cette paix si difficilement acquise, il dissimula sa joie et suivit les chaînes comme si de rien n’était.
Mais il l’ignorait.
Les chaînes le traînaient vers un four où l’on faisait fondre l’acier alchimique, au cœur d’un brasier dont les flammes magiques liquéfiaient le métal.
Il fallait des êtres humains vivants pour utiliser le mana.
Autrement dit, on pouvait obtenir du mana en utilisant des êtres humains vivants.
L’acier forgé en faisant fondre des humains produirait assurément une plus belle sonorité que l’acier ordinaire.
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