Chapitre 256
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 256 : La Terre d’acier et les humains sans visage — 5
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Alors même qu’elles s’apprêtaient à entrer dans la salle de contrôle, au cœur même de l’installation, la régresseuse et Historia n’étaient toujours pas parvenues à se mettre d’accord. N’importe qui, à leur place, aurait sans doute été tout aussi partagé.
La régresseuse répéta une phrase qu’elle avait dite plus souvent qu’elle ne pouvait le compter.
« Je te dis que massacrer tout le monde sans distinction n’est pas la solution ! »
Historia lui répondit sur un ton très semblable :
« Il n’y a pas d’autre moyen. Quoi, tu ne peux pas tuer quelqu’un qui est sans défense ? Il faut qu’il se relève et te provoque en duel avant que tu puisses le tuer ? Quelle drôle de chevalière tu es devenue. »
« Non, même si leur exécution est simplement reportée, rien de bon ne peut en sortir. Si nous vidons la raffinerie d’acier alchimique, l’État militaire finira par y envoyer des innocents pour les remplacer ! »
« Tu es chevalière ou prophète ? Tu es allée voir l’avenir ? »
« Ouais… Non ! On ne peut rien résoudre avec une méthode aussi simpliste ! »
Puisqu’elles n’en viendraient pas aux mains, leur dispute ne finirait jamais. Face à une question qui ne comportait ni justice ni bonne réponse, elles examinèrent tous les angles sans parvenir à une conclusion.
« Carapald » désigna avec inquiétude la porte de fer au bout du long couloir.
« C-c’est la salle de contrôle, au cœur même de l’installation, mais… »
Alors que Carapald tentait de s’interposer entre les deux femmes qui se querellaient, Siati l’arrêta en lui saisissant le bras.
« Carapald. Recule pour l’instant. »
« Je ne crois pas que je puisse intervenir. Qu’est-ce qu’on fait ? La princesse aurait-elle dû être là ? »
« …Ça n’aurait pas changé grand-chose, même si elle avait été là. Ces gens n’obéissent pas aux ordres de la princesse. »
« C’est embêtant. »
Carapald affichait un air contrarié, mais, au fond de lui, il souriait.
La raffinerie d’acier alchimique était si cruelle que même les soldats de l’État militaire en claquaient la langue de dégoût. On pouvait deviner l’horreur des lieux au traitement relativement correct réservé aux prisonniers qu’on transportait transpercés de chaînes.
Dans le bâtiment suivant, ils virent des prisonniers hurler à l’intérieur de petites cages. Des entonnoirs étaient fixés aux bio-terminaux de leur bras gauche, qu’ils passaient entre les barreaux.
De l’acier alchimique en fusion s’écoulait dans les entonnoirs. Chaque goutte tombait avec un bruit sourd, comme une pierre. Le fer en fusion se répandait dans leur corps, absorbait une grande quantité de mana, puis accomplissait un circuit complet avant de retourner au bio-terminal. Un fruit d’acier se formait autour de leur poignet.
Pour survivre, les prisonniers devaient l’arracher sans tarder. Sinon, le poids grandissant finirait par leur briser le bras.
L’acier alchimique qui tombait sur les rails était emporté on ne savait où.
Le processus se répétait mécaniquement jusqu’à la fin du quart de travail de la journée.
« Hé ! Aidez-moi ! Je vous en supplie, je ferai n’importe quoi ! »
« P-pitié, laissez-moi partir ! Je ne commettrai plus jamais de crime ! Je serai sage ! »
Les appels au secours fusaient, mais le groupe, incapable de prendre une décision, les ignora et passa son chemin. Leurs supplications se changèrent alors en malédictions.
Laissant derrière eux cet enfer, la régresseuse et Historia atteignirent la salle de contrôle, dans les profondeurs de l’installation.
Elles n’étaient pas assez faibles pour se laisser briser par un tel spectacle. Elles avaient néanmoins bien assez de raisons d’hésiter.
« Surtout, ils ont déjà payé pour leurs crimes dans un endroit pareil. Ça ne me semble pas juste de les tuer à notre guise. »
« Tu commets un acte terroriste contre l’État militaire, mais il te faut encore toutes les excuses du monde. Pas besoin de le voir pour savoir à quel point Hui a souffert de devoir supporter tes sottises. »
« Pourquoi tu ramènes ce salaud tout à coup ? Ça n’a rien à voir avec lui ! »
S’en rendaient-elles compte ?
Chacune des scènes qu’on leur avait fait découvrir avait été soigneusement orchestrée par Zikhrund, qui se faisait passer pour Carapald.
Il observait leurs réactions en secret. Lire les émotions sans regarder directement les gens était l’un de ses talents. Après avoir séparé les réactions positives des négatives, il imaginait de nouveaux parcours dès qu’il sentait l’une des parties faiblir, afin de compenser.
À la fin, leurs avis divergeaient complètement et les opposaient l’une à l’autre.
« Conflit, affrontement et détresse. Une histoire parfaite. Comme prévu, aucune scène somptueuse ni aucun théâtre rempli d’un public splendide ne peut rivaliser avec une scène bâtie sur la toile de fond de ce vaste monde. »
Carapald se remémora brièvement celui qu’il avait été bien des années auparavant.
On appelait les États vassaux de l’Empire des États vassaux, mais, en réalité, ils n’étaient guère différents de colonies. Nourriture, biens, culture, et même êtres humains : ils devaient verser un tribut à l’Empire pour préserver leur existence.
Parmi tous les tributs présentés à l’Empire, les biens culturels attiraient le plus l’attention. Ils coûtaient peu, flattaient la vanité de l’élite impériale et portaient la marque de leur région. La culture était le meilleur tribut qu’un État vassal puisse offrir.
La forme culturelle qui faisait le plus parler d’elle ces derniers temps était le théâtre. Pour remporter la compétition des tributs, certains États vassaux allaient jusqu’à entretenir leurs propres troupes de théâtre.
Naturellement, les acteurs étaient l’élément le plus important d’une troupe.
Il leur fallait un talent considérable pour incarner toutes sortes de rôles. Une mémoire exceptionnelle, un sens de l’observation assez aigu pour sonder sans relâche leur sujet, les capacités physiques nécessaires pour rejouer des récits héroïques sur scène, et la souplesse d’esprit indispensable pour tirer parti de leurs connaissances.
Avant qu’on ne l’appelle le Cercueil de l’Ombre, il avait été un acteur capable de tenir son rang n’importe où.
« Mais un État vassal qui devait surveiller l’humeur de l’Empire ne pouvait pas refléter la réalité. J’étais un homme à moitié mort, qui ne vivait que sur scène. »
Un fonctionnaire envoyé par l’Empire acceptait ouvertement des pots-de-vin, mais personne ne pouvait le lui reprocher. Les gens devaient même déguiser leurs dessous-de-table, de peur de l’offenser.
Zikhrund trouvait cela amusant.
Il n’éprouvait ni sentiment d’injustice ni ressentiment. Il n’avait pas la moindre envie de résister, pas l’ombre de cette amertume que les gens ravalaient face au pouvoir.
Il trouvait simplement la situation drôle.
Si quelqu’un avait honte, il n’avait qu’à refuser les pots-de-vin. S’il convoitait les richesses, il n’avait qu’à les accepter de bon gré.
Pourtant, en public, le fonctionnaire jouait les hommes dignes et supérieurs, tout en acceptant en coulisses toutes les faveurs possibles. Zikhrund le trouvait si ridicule qu’il se moquait de lui sans retenue. Il lui affubla une barbe miteuse et, par son jeu absurde, en fit la risée de tous.
Ce n’était qu’une expression de l’humour propre à tout artiste, mais les conséquences furent dévastatrices.
« Ahahahah ! À l’époque, j’ignorais tout de ce qui m’attendait, pas vrai ? J’étais condamné à errer à travers le monde à cause de ça. »
Sa longue carrière d’acteur lui fut d’un grand secours. À plusieurs reprises, il échappa au danger en gardant son calme face aux terribles poursuivants envoyés par l’Empire.
Changer de visage. Déménager. Modifier ses vêtements. Changer d’attitude. Rompre tous les liens qu’il avait tissés.
Alors qu’il commençait à oublier qui il était vraiment,
elle le retrouva, on ne savait comment.
« Elle m’a dit qu’elle voulait éradiquer la corruption dans un pays tout neuf et qu’elle avait besoin de mon aide ! Ahahahah ! Quelle absurdité. Comme si l’incorruptibilité m’intéressait particulièrement ! »
Malgré tout, Zikhrund accepta son offre. Après des années de poursuite, il était épuisé et n’avait pas vraiment le choix.
Sa vie était menacée, certes, mais il devait surtout préserver son identité. Zikhrund était un acteur-né, et il s’était recouvert, encore et encore, de dizaines de personnalités. Son jeu remarquable lui avait permis d’échapper au danger, mais il avait changé d’identité si souvent qu’il en était arrivé à peine se souvenir de qui il avait été à l’origine.
Pourtant, elle n’était pas venue chercher l’une de ces dizaines de personnalités, mais le « moi » qui les englobait toutes. Elle était devenue l’ancre qui définissait qui il était.
« Oups ! J’ai encore failli oublier. Concentre-toi. Concentre-toi. N’oublie pas. Je suis le Cercueil de l’Ombre Zikhrund, déguisé en Carapald. »
Une fois ressaisi, Carapald se représenta de nouveau son apparence. Une carrure ordinaire, une ossature ordinaire. Le visage d’un homme semblable à une toile vierge, sans trait distinctif ni expression mémorable. Le corps de Zikhrund, celui qu’il lui faudrait retrouver une fois son rôle de Carapald terminé.
Une ancre de son identité, créée pour lui permettre de se préserver au milieu d’innombrables personnalités et identités.
Zikhrund reprit son rôle et observa avec délice les acteurs devant lui. Le conflit qu’il avait provoqué ne cessait de s’envenimer.
En temps normal, un tiers aurait servi de médiateur, mais, hélas, personne ici ne pouvait les départager.
Tyr, qui était relativement calme, pressa les deux autres de se décider.
[Décidez-vous bientôt. Sinon, j’amènerai Hyu ici moi-même. Rien ne peut se régler sans Hyu.]
« Tss. Très bien. Nous avons bien l’intention de détruire toute l’installation, non ? Avant de décider quoi faire des ouvriers, détruisons tout et réfléchissons ensuite… »
Alors que la régresseuse parvenait à une conclusion simple et brutale, elle sentit une présence au-delà du couloir et fronça les sourcils. Son expression changea en un instant tandis qu’elle fixait la porte de fer d’un regard acéré.
« Attendez. Je sens quelqu’un à l’intérieur. Hé, il y a des gardes là-dedans ? »
« …J-je ne sais pas. C’est une urgence, alors peut-être. Je n’en suis pas sûr non plus. »
« Des gardes ? Impossible. Même si des soldats de l’État militaire se cachaient là-dedans, ils ne serviraient pas à grand-chose. Ils ne feraient que parasiter le conflit entre les rôles. La scène où les troupes embusquées font leur apparition n’arrive que bien plus tard. »
Tout le monde se tendit. À présent qu’un intrus inconnu était apparu, ils n’avaient plus le temps de poursuivre leur dispute.
Au grand déplaisir de Zikhrund.
« Entrons ! Je passe devant ! »
La régresseuse pointa ses deux épées devant elle et s’élança. Elle traversa le couloir en deux pas, puis frappa la porte d’acier du pied en y mettant toute la force de sa charge. Enveloppé d’un qi dense, son coup enfonça brutalement même une porte en acier alchimique de niveau trois.
« Qui êtes-vous… Hein ? »
La régresseuse s’immobilisa juste au moment de brandir son épée.
La pièce était remplie de machines complexes et de bruits inconnus. Le fer cognait bruyamment contre le fer. Peut-être les machines n’avaient-elles pas besoin de lumière pour se déplacer, contrairement aux humains, car de faibles lampes éclairaient à peine la salle de contrôle, au cœur même de l’installation.
Et au centre se tenait nul autre que moi.
J’étais celui qui était sorti un peu plus tôt en déclarant ne plus pouvoir supporter cette atrocité, et pourtant, me voilà au plus profond de la raffinerie.
« Hui ? Comment tu es arrivé là… Tu nous as devancés ? »
[Hyu ? Tu arrives à point nommé.]
Tyr, Historia, Siati et Carapald apparurent tour à tour. Tout le monde fut surpris de me voir, mais guère plus. J’étais leur allié depuis le début, il n’y avait donc aucune raison de se méfier de moi.
Seul Carapald sentit qu’un tour sinistre se préparait et se mit à trembler.
« Toi… Pourquoi tu sors de là ? »
« Pourquoi un rôle qui a déjà quitté la scène se trouve-t-il là-bas ? Ça ne fait pas partie du scénario… ! »
Sous les regards de tous, debout dans la pénombre, je rassemblai mes forces et pris la parole d’une voix grave.
« Vous êtes arrivés plus tôt que je ne le pensais. Je voulais finir avant votre arrivée. »
Notes :
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