Chapitre 232
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Traducteur : Hydrogen B
Correcteur : Hydrogen B
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Chapitre 232 : Princesse du royaume déchu, première Résistance
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La Terre mouvante se creuse une vallée.
Comme le Convoyeur méta ne tolérait aucune différence de niveau, l’État militaire avait entrepris, pour tracer une voie à travers les hautes terres du nord, un chantier colossal qui méritait d’entrer dans les livres d’histoire.
D’ordinaire, l’eau courante érode le sol au fil du temps et finit par creuser une vallée. Mais l’État militaire avait fait creuser une vallée par d’innombrables personnes, afin que la terre elle-même puisse s’écouler. C’était une prouesse humaine qui allait jusqu’à défier les lois de la nature. Même si l’œuvre était celle de ses ennemis, Yerien ne pouvait s’empêcher de l’admirer.
Non… Étaient-ils vraiment ses ennemis ?
Alors qu’elle était trop jeune pour s’en souvenir, ce pays avait tué ses parents. Les soldats qui avaient fomenté le coup d’État avaient osé exécuter le Roi Grandiomor et la reine, souverains légitimes du royaume, sous des accusations absurdes.
Cela ne leur avait pas suffi. Ils avaient aussi tenté d’éradiquer l’une des rares lignées royales encore présentes dans le monde. Ils avaient commis l’acte insensé de renverser un roi.
Yerien Grandiomor aurait donc dû les haïr…
C’est ce qu’on lui avait appris, mais le ressentiment nourri par le savoir était fragile et se dissipait facilement. Elle avait beau sonder son cœur encore et encore, Yerien n’y trouvait aucune colère.
La dernière princesse. L’ultime descendante de la famille royale Grandiomor, qui avait traversé les âges.
Et pourtant, face à la grandeur de la nature, elle n’était qu’une petite fille qui contemplait la terre s’écoulant sans fin, à moitié subjuguée.
Alors un mouchoir blanc familier attira son regard, et Yerien murmura :
« … Ce mouchoir. »
Le seigneur Landemeyer, le chevalier protecteur qui se tenait silencieusement à ses côtés, hocha la tête.
« Il appartient à Votre Altesse. Alors c’est bien eux… »
Landemeyer marmonna comme s’il n’arrivait pas à y croire, puis posa sur Yerien un regard plein d’admiration. Le respect, la vénération et l’affection illuminaient son visage tandis qu’il s’exclamait avec enthousiasme :
« Incroyable ! Comment Votre Altesse a-t-elle su qu’ils passeraient par ici ? Comme on pouvait s’y attendre, le sang noble confère une prescience qui dépasse celle des gens ordinaires ! »
C’était le genre de personnes à s’évanouir en déclarant que Yerien sifflait un chant divin. Elle était habituée à ce qu’on la couvre soudain d’or, mais cela la gênait toujours. Yerien esquissa un sourire embarrassé.
« Hé hé. Ce n’était pas du tout ça. Nous n’avions pas le choix. Comme nous sommes installés dans le nord, c’était la seule façon de les rencontrer. Disons que j’ai tout misé sur une seule carte. »
« Une perspicacité exceptionnelle, et la chance divine de la mettre à profit. Voilà les qualités d’un souverain ! Votre Altesse les possède toutes ! »
« Hé hé… »
La princesse adulée se couvrit le visage d’un sourire contraint. Peut-être trop dévoué, le chevalier ne remarqua pas la détresse qui se dissimulait derrière l’expression de Yerien.
Landemeyer jeta un regard vers le conteneur, puis aborda avec prudence le sujet qui le préoccupait.
« Votre Altesse, si j’ose me permettre, pourrais-je vous parler de la délégation ? »
« Si c’est pour me dire de ne pas y aller, inutile. Ma décision est prise. »
« Je vous en conjure, Votre Altesse ! C’est dangereux ! »
Comme s’il n’en avait pas déjà assez de l’avoir fait, Landemeyer osa tenter de faire revenir sa suzeraine sur sa décision.
Yerien aurait dû frapper le chevalier, au propre comme au figuré, mais elle savait que son geste partait d’un sentiment de loyauté et se contenta de secouer la tête.
« Ma réponse ne change pas. J’irai moi-même. »
« Je vous en prie, reconsidérez votre décision. C’est dangereux. Ils sont… »
« Je sais. Mais celui qui compte se servir de ce pouvoir ne peut pas refuser de prendre des risques par peur. Seigneur Landemeyer, je dois y aller en tant que votre suzeraine et représentante de la Résistance. »
« Urgh… ! Alors, permettez-moi au moins de vous escorter… »
« Seigneur Landemeyer ne suffit-il pas ? Vous êtes le dernier chevalier du royaume et le plus puissant de la Résistance. Ou bien ne me protégerez-vous pas ? »
« Comment le pourrais-je ? Je vous protégerai au péril de ma vie ! Mais… ! »
Il y avait des choses que la seule détermination ne pouvait protéger.
Vingt-cinq ans plus tôt, le château royal avait brûlé et l’honneur avait été piétiné. Une seule personne avait révélé le vrai visage des duels nobles. Landemeyer l’avait compris à l’âge de dix ans à peine. À présent, il serrait fermement sa lance et parlait d’une voix tendue :
« Je peux admettre que la Progenitrice Tyrkanzyaka soit une vampire légendaire. Mais ce jeune épéiste nommé Shei est un monstre, capable de rivaliser avec la Lance absolue à son âge ! »
« Seigneur Landemeyer, ne vous inquiétez pas. Ce garçon n’est qu’une Lance absolue un peu plus jeune. »
« C’est justement pour ça que c’est un monstre ! Un monstre capable de détruire un pays à lui seul ! »
Depuis combien de temps les chevaliers régnaient-ils sur ce monde au nom de la valeur des duels nobles ?
Mais lorsque cette valeur avait été retournée contre eux, l’honneur du royaume avait été réduit en miettes. Un duel lancé par une seule personne avait fait tomber le royaume. Ses vestiges s’étaient dispersés dans toutes les directions et, malgré leur puissance, ils n’avaient pas réussi à se relever.
Car la valeur même qu’ils souhaitaient protéger avait été brisée.
Tant que la Lance absolue existerait, aucun chevalier ne pourrait naître. Ils ne pourraient que mourir.
« S’il arrivait quoi que ce soit à Votre Altesse… »
« Seigneur Landemeyer. Chut. »
Yerien prit un air courroucé. Landemeyer baissa aussitôt la tête et s’agenouilla.
Après avoir laissé planer un bref silence pour bien marquer son mécontentement, Yerien adoucit son expression et reprit d’une voix calme :
« Je suis la princesse d’un royaume déchu. Prendre des risques fait partie de mon devoir. »
Landemeyer ne répondit pas. Ce n’était pas qu’il n’eût rien à dire : les règles lui interdisaient de parler sans l’autorisation de sa suzeraine. Yerien faisait souvent appel à ces règles, mais elles la mettaient toujours mal à l’aise.
Qu’étaient donc les chevaliers, et qu’étaient donc les rois ? Pourquoi les gens avaient-ils abandonné leur roi ?
C’était peut-être pour cela que les rois avaient disparu.
Yerien eut un sourire amer.
« Et je vous garantis qu’ils ne seront pas très dangereux. C’est ce que me dit ma perspicacité. »
Elle avait simplement appelé cela de la perspicacité, mais elle n’avait aucun fondement. Ils étaient déjà acculés, et elle contemplait une route grouillant d’ennemis en la présentant comme une issue.
Il n’y avait pourtant pas d’autre choix. Quand toutes les mises étaient perdues, chaque instant devenait un pari total.
La princesse ignorait à quoi le royaume avait ressemblé. Elle ne savait même pas si le pays décrit dans les poèmes héroïques méritait qu’on risque sa vie pour le restaurer.
Mais une foule de gens l’avaient sauvée, avaient pris soin d’elle et l’avaient aimée. Yerien ne pouvait pas abandonner ceux qui s’étaient occupés d’elle.
Même si elle n’était pas princesse, en tant que fille de tous, Yerien comptait accomplir son devoir.
Elle prit son courage à deux mains, sourit doucement et appela son amie.
Une amie chère, qui ne s’intéressait pas à la restauration du royaume et n’était donc tenue par aucun devoir.
Une amie à qui l’État militaire avait arraché ses amis, son avenir et son bras droit.
« Et Chiaty m’aidera. »
La princesse de la Résistance, qui avait emprunté le Convoyeur méta pour venir au conteneur où nous logions, se retrouva dans une situation embarrassante.
*Hiiii… Je ne m’attendais vraiment pas à ça…*
Moi non plus.
Que la Résistance se soit avancée avec autant d’audace ne me dérangeait pas. J’avais aussi appris, en lisant les pensées de la régresseuse, que leur cheffe était la princesse d’un royaume déchu.
Après tout, pour rassembler les vestiges d’un royaume déchu, il fallait au moins quelqu’un de sang royal. Et pour continuer à résister pendant près de vingt-cinq ans, l’essentiel était de ne pas perdre espoir.
Mais quand même…
« Ah ah ah ! Historia ! Je suis tellement contente de te revoir ! Tellement, tellement contente ! »
Je ne m’attendais pas à ce qu’une survivante de Hamelin se trouve aux côtés de la princesse.
« Hui, toi aussi ! Je n’aurais jamais imaginé retrouver des visages aussi familiers ici ! »
Devais-je la saluer ou non ?
Un bras droit artificiel. Une peau rude, fortement hâlée par le soleil. Et un sourire grinçant qui semblait brisé, d’une certaine manière.
Historia ferma les yeux avec force et détourna la tête. Mais, ligotée comme elle l’était, elle ne pouvait pas s’enfuir. La main artificielle lui saisit le menton.
C’était d’une témérité folle. Même ligotée, une des Six Généraux pouvait facilement écraser quelqu’un. Pour une membre de la Résistance, opposée à l’État militaire, s’approcher autant d’elle…
La princesse, cachée derrière son chevalier protecteur, promena un regard inquiet autour d’elle.
« Ch-Chiaty. Cette personne fait partie des Six Généraux, n’est-ce pas ? Même attachée, ce n’est pas un peu dangereux de s’approcher autant ? »
Mais Chiaty ne s’arrêta pas. Historia, au contraire, recula encore davantage. Submergée par la présence écrasante de Chiaty, elle tenta de se détourner comme pour lui échapper.
Pourtant, les traces du passé s’accrochaient à Historia comme ses propres paupières. Arrivée au sommet de l’énergie interne, elle pouvait se représenter Chiaty avec une précision parfaite, même les yeux fermés : son élan violent, son souffle excité et sa main droite artificielle, dont les mouvements si peu naturels frôlaient à peine la vallée de l’étrange.
« Ah, ne vous inquiétez pas, Votre Altesse. Je vous l’ai dit, non ? Je suis une amie proche d’une personne importante de l’État militaire. »
Chiaty attira Historia contre elle par l’épaule. Historia tenta désespérément de s’éloigner, mais ligotée comme elle l’était, elle ne pouvait repousser Chiaty sans recourir à la force. Leurs poitrines se pressèrent l’une contre l’autre, et Chiaty dévisagea ouvertement Historia. Celle-ci serra les dents et baissa les yeux.
« Et puis… cette amie si chère est aussi celle qui m’a sauvé la vie. Quand elle a fouillé le fond de la rivière, à Hamelin, et m’a tirée de là… tu n’imagines pas à quel point j’étais heureuse. »
Comme si elle torturait une captive, Chiaty força sans crainte Historia à tourner le visage vers elle et frotta leurs joues l’une contre l’autre. Elle affichait un sourire ravi.
« Parce que ça voulait dire que même un monstre avait un cœur humain ! Parce que ça voulait dire que nous aussi, nous pouvions blesser la fille de l’État militaire, qui nous avait semblé invincible !! »
Hamelin, au fond de la rivière.
Les enfants décidèrent de marcher au fond de la rivière, les bras entrelacés.
Le courant était trop dangereux pour l’affronter seul ; ils comptaient donc s’agripper les uns aux autres comme les maillons d’une chaîne.
À l’exception de Chiaty et de plusieurs autres, qui avaient totalement perdu espoir et choisirent de se laisser emporter.
Ils expliquèrent que quelques corps flottant au fil de l’eau provoqueraient un choc plus grand. Ils comptaient donc enlacer les cadavres des enfants tués par Nicholas et la bête, puis se noyer avec eux.
Les enfants pleuraient et tentaient de retenir Chiaty. Mais elle était résolue.
Il leur fallait de toute façon des victimes, et plus il y aurait de morts, moins l’État militaire se méfierait. Pour faire croire à un suicide collectif, il leur fallait de vrais noyés.
Elle avait perdu son bras droit, et ses blessures s’étaient infectées au point de la faire souffrir sans cesse. Elle était toute désignée.
Si survivre ainsi revenait à ne plus être rien, elle préférait mourir et faire du mal à l’État militaire, ne serait-ce qu’un peu.
Elle l’avait dit avec un sourire à moitié sincère, à moitié résigné.
Ce n’était qu’un prétexte pour repousser les tentatives de ses amis de la retenir.
Mais…
Pour les enfants que les épreuves répétées avaient soudés, une raison aussi noble de renoncer à la vie était bien trop tentante.
Elle ne l’avait pas voulu, mais ses paroles avaient touché leur cœur.
Ces enfants abandonnés avaient déjà bien assez de raisons de renoncer à la vie. Seul l’instinct de vivre, inscrit dans leur corps, les en avait empêchés.
Les humains apprennent à sacrifier leur vie pour une cause invisible. L’enseignement impitoyable de l’État militaire, qui leur apprenait qu’on pouvait même donner sa vie pour le pays, en faisait partie.
Cette leçon se retourna contre l’État militaire.
Pour leurs amis.
Pour ceux qui survivraient.
Pour tourmenter le pays qu’ils haïssaient.
Un à un, les enfants qui marchaient au fond de la rivière, les bras entrelacés, détendirent leurs bras et leurs épaules. Au lieu de faire un pas de plus, ils levèrent les pieds qu’ils avaient déjà posés.
La chaîne qui les soutenait se brisa maillon par maillon et fut emportée par la rivière.
Non… peut-être qu’une chaîne invisible et puissante les avait tous liés avant de les entraîner.
Historia, partie en aval à la recherche des enfants disparus, assista à la scène et tenta de sauver ceux que le courant emportait. Mais aussi forte fût-elle, pas même la fille de l’État militaire ne pouvait retenir ceux qui avaient renoncé à vivre.
Dans cette scène atroce, les seules personnes qu’Historia parvint à rejoindre à la nage et à sauver furent… ironie du sort, Chiaty et quelques autres qui s’étaient laissé emporter les premiers.
Ils jurèrent de détruire l’État militaire, même au prix de leur vie, puis se consacrèrent à la Résistance.
C’est ainsi que naquit la véritable Résistance, formée de personnes nées et élevées dans l’État militaire plutôt que des vestiges de l’ancien pouvoir.
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