Chapitre 214
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Hydrogen B
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Chapitre 214 : Puisque tu comptes de toute façon l’attacher
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Pour parer à toute réaction imprévisible d’un membre des Six Généraux, la régresseuse s’appliquait à serrer les nœuds. Quand je m’en mêlai, elle me répondit d’un ton agacé.
« Pourquoi tu fourres encore ton nez là-dedans ? »
« Tu as vraiment besoin de lui faire un autre nœud sur le devant ? »
Je désignai l’un des nœuds que la régresseuse avait faits.
Le Fil de ver à soie céleste ne se contentait pas de lier les bras d’Historia dans son dos. Il lui entourait aussi le torse, l’entravant complètement pour l’empêcher de s’échapper.
Peut-être parce qu’on l’avait serré trop fort, Historia semblait gênée, mais pas tout à fait pour la même raison.
« Qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qu’il a, mon nœud ? »
« Eh bien, c’est un peu délicat à dire. »
Je m’éventai le visage comme si j’étais embarrassé, puis jetai un regard à la régresseuse, comme si elle était d’une audace et d’une impudence incroyables.
La régresseuse fronça les sourcils devant mon regard malicieux. Je me couvris alors les yeux avec les doigts bien écartés.
« Tu l’as attachée de façon à mettre en valeur la silhouette de Ria. Je ne sais pas si je dois saluer ton audace ou m’inquiéter de voir mon ancienne camarade se faire harceler sous mes yeux. »
« Quelles sottises vous racontez tous les deux… ? »
En suivant la direction de mes doigts, la régresseuse finit par regarder Historia d’un œil plus objectif.
Historia était l’une des Six Généraux. Des liens ordinaires ne suffiraient pas à la retenir. Elle pouvait briser des chaînes et, au besoin, elle était capable d’allonger ou de raccourcir ses bras pour se libérer. De ce point de vue, les précautions excessives de la régresseuse étaient tout à fait compréhensibles.
C’était sans doute pour cela qu’elle n’avait guère prêté attention aux endroits qui auraient attiré son regard si elle avait été un homme. Elle s’était contentée de serrer les liens, soulignant ainsi les formes d’Historia sous son uniforme.
« Ah. »
« C’est vrai. Il me prend pour un homme. À ses yeux, je dois avoir l’air d’un pervers… »
Ce n’est qu’à cet instant que la régresseuse s’en rendit compte et poussa un léger soupir. Historia tourna simplement la tête et lui répondit d’un ton taquin.
« Hmm. Donc, tu ne l’as pas fait exprès. Qui aurait cru que tu serais capable de faire ça sans même y penser ? Tu as l’esprit plus mal tourné que tu n’en as l’air. »
« Non ! Pourquoi une prisonnière se permet-elle de faire la difficile ?! Et je suis restée derrière toi pour t’attacher, alors comment aurais-je pu le savoir ?! »
Elle sembla comprendre que quoi qu’elle dise, cela sonnerait comme une excuse. S’imaginant la scène du point de vue d’un tiers, la régresseuse tendit vivement les mains pour nier.
« Personne ne s’imagine des trucs bizarres ! »
Je ne m’imaginais rien de bizarre. Je profitais simplement de la situation embarrassante dans laquelle mon ancienne camarade s’était retrouvée. Merci à la régresseuse de m’avoir offert ce spectacle.
« Ça devait être instinctif, j’imagine. Je comprends. N’empêche, humilier devant moi une amie qui m’a été très proche, ce n’est pas un peu irrespectueux envers moi ? »
« En quoi est-ce irrespectueux ?! »
« J’aurais pu mieux l’attacher. Tu n’aurais pas dû me laisser essayer avant ? »
« Heureusement que je l’ai fait, moi ! Contrairement à toi, je n’avais pas d’idées mal placées ! »
« Ah, oui. Tu as dit que tu aimais les hommes… »
« Oublie ça, maintenant ! »
À bout de résistance, la régresseuse poussa un cri strident.
« Alors, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je laisse la tireuse en liberté au milieu de nous ?! »
[Shei.]
À cet instant, une voix sombre s’éleva du cercueil noir posé tranquillement au fond du conteneur. Tyr, qui avait fait un petit somme pendant que l’attaque de l’État militaire avait cessé, venait enfin de se réveiller.
À l’arrivée d’une alliée, l’espoir emplit la régresseuse.
« Tyrkanzyaka ! Dis quelque chose ! »
Le soleil ne s’était pas encore tout à fait couché, aussi Tyr ne sortit-elle pas de son cercueil. À la place, sa voix seule fit trembler les ténèbres.
[… C’est bien trop indécent à regarder. J’ai peut-être désapprouvé tes actes, mais je n’ai jamais critiqué ta conduite. À compter d’aujourd’hui, je vais devoir revoir mon jugement…]
« Mais non ! »
Le problème, c’était que même la voix de Tyr ne prenait pas le parti de la régresseuse.
Accablée de toutes parts, celle-ci protesta d’une voix presque larmoyante.
« Je sais ce que vous voulez dire ! Mais je ne peux pas la laisser sans liens… ! »
« Mon déguisement ne m’attire que des malentendus inutiles ! J’aurais dû me déshabiller une fois avant que ce crétin nous rejoigne… ! Non, est-ce que je devrais simplement leur montrer les bandages autour de ma poitrine ? »
Non, mauvaise idée. Ça me compliquerait la vie de bien des façons. Il faudrait que je fasse semblant d’être surpris alors que je savais déjà.
En outre, il m’était bien plus facile de prendre le dessus sur elle tant qu’elle se faisait passer pour un homme. Je ne pouvais pas la laisser révéler son sexe tout de suite.
Assez plaisanté. Il fallait savoir ménager ses jouets.
« Tu peux desserrer un peu. Comme l’a dit monsieur Shei, Ria s’est fait capturer exprès. »
« Tu vois ?! »
À mes mots, la régresseuse s’illumina et désigna Historia, avant de ramener raide son doigt vers moi.
« Quoi ? Tu le savais déjà ? Alors pourquoi tu ne me l’as pas dit ?! »
« Que je le sache ou non, c’est moi qui l’ai capturée. Et toi, tu n’arrêtais pas d’essayer de minimiser mon exploit. Ça m’a vexé. »
« C’est vraiment la seule raison ?! Et ce n’était même pas faux ! »
La régresseuse me gronda comme Azzy, puis désigna Historia avec encore plus d’assurance.
« Oui ! Moi aussi, je m’en doutais ! Elle a dû prévoir de se faire capturer pour s’infiltrer parmi nous et recueillir des informations ! Mais je ne la laisserai pas… »
« Non, ce n’est pas ça. Ria a négocié avec moi et s’est laissée capturer en échange d’informations. »
Tyr était réveillée et le soleil était presque couché. Il était temps de parler de la prochaine opération.
Quand je fis signe à Historia de continuer, elle comprit et jeta son mégot. Elle l’écrasa sous sa botte militaire, effaça son sourire amusé et prit la parole d’un ton raide.
« Ce que je vais vous dire relève entièrement de ma volonté et concerne ma vie personnelle. Je jure que cela n’a rien à voir avec l’État militaire… À vous de me croire ou non. »
« … Pff. Une affaire personnelle. On ne dirait pas une formule de l’État militaire. »
La régresseuse, qui avait compris qu’on s’était joués d’elle depuis le début, marmonna d’un air boudeur. Historia laissa échapper un petit rire moqueur, comme si elle la trouvait mignonne, puis répondit.
« L’homme que poursuit l’État militaire s’appelle Hui. Il était élève à l’Académie militaire intermédiaire de Hamelin. Hui et moi étions dans la même classe. Nous y avons passé trois ans ensemble. Et… »
Historia s’interrompit une demi-seconde. Ce n’était pas pour ménager un effet dramatique, mais pour mettre de l’ordre dans ses pensées. Cela suffit néanmoins à redoubler l’attention de la régresseuse et de Tyr.
Après avoir capté leur attention, Historia ravala l’émotion qui montait en elle et poursuivit.
« Et… Lors de l’exercice sur le terrain de fin de troisième année, Hui a tué cent soixante et un de ses camarades avant de se suicider. Du moins, c’est ce qu’on a rapporté. »
C’était une vérité accablante, du genre à laisser la plupart des gens muets, sans savoir où regarder. Pourtant, la régresseuse et Tyr, habituées aux événements qui bouleversaient le monde, ne réagirent pas avec autant de sensibilité.
La régresseuse alla même jusqu’à tourner l’histoire en dérision.
« Alors, le rapport était forcément faux. Il est vivant, ici, et on raconte que les victimes de Hamelin se sont toutes noyées dans la rivière. »
À sa manière, elle cherchait à me défendre.
Lors de la précédente boucle, la régresseuse avait dévoilé les méfaits de l’État militaire et s’était alliée à la Résistance pour le détruire. Elle connaissait toutes sortes d’informations confidentielles.
Mais…
« … C’est aussi ce qu’on a rapporté. »
Sa réponse, chargée de plusieurs sens à la fois, fit percevoir à la régresseuse l’étrangeté de l’atmosphère et la réduisit au silence.
« Tu as dû l’apprendre quelque part, même si c’était confidentiel. Tu as raison. Mes camarades qui se sont rebellés contre l’État militaire — ou, plus exactement, contre l’Académie militaire de Hamelin… À la toute fin, ils ont couru d’eux-mêmes vers la rivière. N’importe qui aurait appelé ça un suicide. »
Lorsqu’elle eut fini, le regard perçant d’Historia se posa sur moi. Dans ses yeux languides, je vis un désir qui n’avait rien d’ardent, mais me piquait comme des épines. Elle me désigna sans détour et déclara :
« Lui seul sait ce qui s’est passé. Mais lui aussi a disparu. Tout le monde disait qu’il s’était noyé au fond de la rivière de Hamelin, et ils voulaient que ce soit vrai. Tout le monde, sauf moi. »
Historia tourna vivement la tête et promena son regard de la régresseuse au cercueil de Tyr.
« J’entendrai cette histoire, coûte que coûte. Je me suis laissée capturer de mon plein gré et j’ai révélé des informations confidentielles à vous, les ennemis de l’État militaire, pour cette seule raison. Si vous m’écoutez, Hui aura du mal à mentir. »
Plus on était nombreux à écouter, et plus on avait de pouvoir ou d’autorité, plus il devenait difficile de mentir. C’était là-dessus qu’Historia comptait.
Le problème, c’était que…
[… Quelle raison futile.]
Tyr et le reste de mes compagnons me faisaient bien plus confiance qu’Historia ne l’imaginait.
[Si Hyu ment pour te tromper, crois-tu que je vais interroger Hyu à ta place ? Tu as dû réfléchir à la question, mais tu t’es trompée. Hyu, il n’y a rien à ajouter. Fais comme tu veux.]
Historia fut sans doute déconcertée un instant. Elle ne pouvait pas s’attendre à ce que la Progenitrice Tyrkanzyaka, cette puissante créature antique, me protège avec autant de ferveur.
Elle avait même mis sa vie en jeu en se laissant capturer. Devant la possibilité de n’en rien retirer, Historia tenta de garder son calme.
« Tu as même ensorcelé la Progenitrice, Hui ? Impressionnant. Les rumeurs qui courent sur toi ne sont peut-être pas toutes inventées. »
[… Les rumeurs qui courent sur lui ?]
Bon sang. J’avais piqué la curiosité de Tyr. Celle-ci, qui aurait dû mettre Historia sous pression, se tut soudain et fit semblant de ne rien savoir.
[… Utiliser mes pouvoirs en plein jour m’a épuisée. Décidez entre vous. Je vais me reposer un peu.]
Elle ne manquait pas de culot, à prétendre cela tout en tendant l’oreille vers nous.
La régresseuse répondit avec désinvolture.
« Tu lui as promis de raconter. Alors, raconte. »
J’avais prévu de le faire depuis le début ! À l’entendre, on aurait dit que j’avais voulu revenir sur ma promesse.
Toujours avide d’informations, la régresseuse comptait profiter de l’occasion pour poser toutes sortes de questions à Historia.
« C’est pour ça que l’État militaire s’est mis à nous poursuivre, alors qu’il avait pour consigne permanente d’éviter tout affrontement avec nous ? »
« Je l’ignore. Cette décision vient du quartier général. Mais ce n’est probablement pas sans rapport. Le Joueur de flûte de Hamelin. Même au sein de l’État militaire, cela devait être l’un des scandales qu’ils voulaient le plus enterrer. »
« Seulement une centaine de personnes ? »
Tous les regards se tournèrent vers la régresseuse. Elle les sentit et agita précipitamment les mains.
« Non, cent personnes, c’est beaucoup. Mais on parle de l’État militaire, non ? Dans un pays où une centaine de personnes meurent du travail chaque jour, des morts de cette ampleur, ça ne compte pas. Le fait qu’il s’agisse d’un suicide est un peu troublant, cela dit. »
Ce n’était peut-être pas une question valable du point de vue humain, mais elle l’était du point de vue de l’État militaire. Historia répondit lentement.
« … À cause d’une malédiction. »
« Une malédiction ? »
« Je n’en sais pas beaucoup plus. C’est pour ça que je dois entendre cette histoire. »
Après avoir éludé la question, Historia me fixa de ses yeux sombres et voilés. C’était désormais à moi de répondre.
« Le Joueur de flûte de Hamelin. Lui. »
J’avais de toute façon l’intention de leur raconter. L’État militaire nous poursuivait, et ce serait gênant si mes compagnons de voyage ignoraient jusqu’à la raison. Je n’en avais simplement pas encore eu l’occasion.
Alors, par où commencer ?
À cet instant, la voix de Tyr me parvint, comme si elle cherchait à me réconforter.
[Ce n’est rien, Hyu. Une centaine, c’est vraiment un si grand nombre ? À moins d’être un vampire nouveau-né, rares sont ceux qui n’ont pas atteint les trois chiffres.]
« Tyr, ce n’est pas plus réconfortant comme ça, et ça ne donne pas davantage envie de se convertir au vampirisme. »
[… Vraiment ?]
Quand je me raclai la gorge, Tyr se tut et se prépara à m’écouter. La régresseuse fit de même.
« … Ouaf. »
Azzy s’était elle aussi approchée, je ne sais comment. Pour une raison ou une autre, elle avait dressé les oreilles et écoutait l’histoire au sens propre du terme. Comment cette histoire était-elle devenue celle que même un chien voulait entendre ?
Parmi eux, Historia était celle qui me fixait avec le plus d’intensité. Ses bras étaient entravés, mais même s’ils avaient été libres, cela n’aurait pas changé grand-chose. Son regard perçant et ce désir avide de connaître l’histoire m’avaient déjà ligoté.
La scène était prête et le public installé. Il ne me restait plus qu’à raconter.
Je m’humectai les lèvres et pris lentement la parole.
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