Chapitre 93
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 93
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Le soleil se couchait au bord des Haiden Fields, dont les douces ondulations s’étendaient à perte de vue. Le ciel se teinta de rouge et d’or, tandis que des feux de camp s’allumaient dans toute l’étendue du campement.
Les tentes différaient toutes par leur forme, leur couleur et leur taille. Certaines étaient coniques, d’autres avaient une section triangulaire.
Au centre du camp, des aventuriers s’étaient rassemblés autour d’un immense feu, noyant les difficultés de la journée dans l’alcool et les femmes.
Partout où l’argent et les gens affluaient, les marchands ne tardaient pas à apparaître. Les divertissements étaient leur spécialité.
Cela pouvait sembler étrange de s’adonner à ce genre de choses alors qu’ils étaient venus pour une opération, mais c’était le spectacle habituel dans un campement militaire à cette époque.
Même si, à vrai dire, il ne s’agissait pas d’une armée.
Ricart n’était pas particulièrement amateur de ce genre de divertissements. Se perdre tranquillement dans ses pensées ou discuter avec ses amis lui suffisait pour se reposer et se sentir bien.
Mais, pour l’instant, il lui était particulièrement difficile de rester immobile.
À cause de Daisy.
Marie était entrée dans la tente et avait disparu de leur vue. Volka, Boribori et Ice se contentaient de les regarder tous les deux.
« Qui as-tu dit qu’elle était ? »
Volka désigna Daisy du doigt.
« Bonjour. Je m’appelle Daisy, je suis la femme de Ricky. Nous nous sommes mariés il y a longtemps, mais des circonstances indépendantes de notre volonté nous ont séparés pendant un temps. Nous nous sommes enfin retrouvés. »
Daisy salua les amis de Ricart avec un grand sourire. Elle avait passé son enfance à fuir et à errer d’un endroit à l’autre ; les lieux inconnus ne l’intimidaient donc pas.
Elle avait maintenant tout l’air d’une beauté pure et innocente, mais son enfance avait été plutôt tumultueuse.
« Vraiment ? »
Boribori se tourna vers Ricart, comme pour lui demander confirmation. Il secoua la tête.
« Non. Absolument pas. »
« Ricky est juste gêné. Nous avons échangé nos anneaux et nous nous sommes fait une promesse, n’est-ce pas, Ricky ? »
« Ne me calomnie pas. »
À moitié sonné, Ricart répondait comme un automate.
« Je croyais que tu avais dit être croyante de l’Église. »
Ice regarda Daisy en parlant.
« C’est vrai. Mais je n’étais pas particulièrement pieuse quand je l’ai rejointe. Mon don de précognition se prêtait bien à la vie au sein de l’Église, alors je n’y suis restée que quelques années. »
« Un don de précognition ? Ne me dis pas que… »
« Si, je suis une nonne prophétique de l’Église. À part l’ennui, je n’avais donc rien de particulier… »
À ces mots, Ice tressaillit de surprise, puis ferma aussitôt les yeux et détourna le visage. Même s’il avait quitté l’Église, ses doctrines avaient dû s’enraciner jusque dans ses os. Il n’osait pas regarder une nonne prophétique dans les yeux.
Boribori contempla la belle jeune fille, un peu étrange, puis prit la parole.
« Je crois que la réponse à ton problème est juste là, Ice. Comme Ricky, tu n’as qu’à ne pas repousser les filles qui viennent à toi. Accepte-les toutes. »
« Q-Quoi ? Bori, qu’est-ce que tu racontes ? »
Ricart, qui était encore un peu hébété par ces paroles inattendues, revint brusquement à lui.
« C’est juste l’impression que ça donne. Pour ce que ça vaut, je ne pense pas que ce soit mal. C’est à toi de décider, Ricky. »
Les amis pouvaient aussi être des miroirs qui nous renvoyaient notre propre image. L’ancien garçon innocent parlait à Ricart comme Ricart lui-même aurait pu le faire, et ce dernier en resta sans voix.
Il n’avait jamais pris l’habitude de dire des choses cruelles aux gens, mais il se demanda soudain s’il avait vraiment été aussi dur.
« Alors, c’est quoi, cette prophétie ? »
Volka posa la question. Même Daisy, qui maîtrisait ses expressions avec une habileté presque surnaturelle, s’assombrit un peu.
« Le Dieu ressuscitera. Vous ne pouvez donc pas gagner. Repartez tant qu’il en est encore temps. J’emmène Ricky avec moi. »
Volka et Boribori ne semblaient pas croire Daisy, mais Ice se raidit aussitôt, comme profondément ébranlé. Ce n’était pas n’importe qui qui parlait. C’était une nonne prophétique.
« Bah, ils racontent tous la même chose. »
Volka avait l’air indifférent. Tous les fidèles de l’Église du Jugement répétaient sans cesse que leur Dieu ressusciterait.
Malheureusement, ils ne purent rien tirer de particulier de Daisy. Ce n’était pas qu’ils manquaient d’informations, désormais. Ils en avaient largement assez ; le plus difficile était de trier ce qui leur serait utile.
Depuis l’incident de l’automne précédent, Nibelungen était allée jusqu’à pendre chaque jour des centaines de personnes soupçonnées d’appartenir à l’Église, tout en menant une véritable chasse à ses membres. La torture avait naturellement été employée elle aussi.
Ils avaient ainsi obtenu une quantité énorme d’informations, mais distinguer l’utile de l’inutile n’avait rien d’une tâche ordinaire.
Hellawman, le commandant en chef actuel, savait où se trouvait le Temple sacré de l’Église, quels itinéraires permettaient de s’y infiltrer, comment vivaient ses membres et quelle était, à peu près, sa force de combat.
Le problème, c’était de savoir comment exploiter ces renseignements.
C’était comme savoir qu’un tigre vivait dans sa tanière sans avoir la moindre idée de la façon d’y entrer pour le capturer.
Ils ne pouvaient pas simplement foncer tous ensemble. Comment répartir les unités ? Comment organiser et diriger les troupes ? Combien de temps l’opération devait-elle durer ? Voilà les questions difficiles.
En tant que chef de branche et maître de clan, Volka avait assisté aux réunions stratégiques. Il connaissait ces problèmes.
C’était pourquoi il ne pouvait pas se permettre de perdre son temps avec des sottises sur les prophéties. Boribori, elle aussi, trouvait cela absurde.
Boribori posa une main sur l’épaule d’Ice.
« Si toutes les prophéties se réalisaient, à quoi bon être en vie ? Alors ne t’en fais pas. »
Mais Ice ne pouvait pas prendre cela à la légère. Les prophéties posaient aussi un dilemme. Si elles n’étaient que des absurdités, alors les paroles d’Armand n’étaient pas fiables non plus.
« Je suis désolé pour Marie. Ricky, je sais que tu vas t’en occuper, mais veille sur elle. Je reviendrai s’il y a autre chose à transmettre, alors repose-toi un peu. »
Volka frappa légèrement le torse de Ricart du poing, puis s’éloigna.
La situation de Daisy sembla réglée pour le moment. Aux yeux des aventuriers, elle n’était qu’une transfuge inutile de l’Église.
Si cela s’était passé comme l’année précédente, quand la chasse et la persécution de l’Église faisaient rage comme une tempête, ils auraient peut-être exigé qu’on la pende sur-le-champ. Mais elle connaissait Ricart, et ils savaient que ce n’était pas la question pour l’instant.
Le plus gros problème, c’était qu’ils ne disposaient que d’environ un mois pour mener l’opération. Comme il n’y avait pas de corps de ravitaillement distinct, même un mois ne leur laissait guère de marge.
Ils devaient achever la campagne dans ce délai, mais un problème encore plus important se posait : certains aventuriers n’étaient toujours pas arrivés.
C’était la réalité. Dès qu’on réunissait des gens pour accomplir quelque chose, toutes sortes de problèmes finissaient par surgir.
Bien sûr, c’était au commandement de s’en occuper, pas à Ricart.
Ce qui préoccupait Ricart, c’était le fil du rasoir sur lequel il avançait entre Marie et Daisy.
« Daisy, va avec lui. Il faisait partie de l’Église, lui aussi, non ? Vous devriez pouvoir discuter. »
Ricart désigna Ice.
« Je n’en ai pas envie. »
« Ricky, je pense que tu ferais mieux de laisser Marie seule avec elle et de t’éloigner. »
« Q-Qu’est-ce que tu veux dire, Bori ? »
« On dirait que tes efforts pour réconforter et apaiser les deux ne font qu’aggraver les choses. »
« Tu devrais être de mon côté… »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Je suis toujours de ton côté. J’espère juste que tout le monde pourra s’entendre. »
Ricart manquait plutôt de tact dans les relations entre les gens, tandis que Boribori était délicate et perspicace.
Mais avait-elle vraiment raison ? Laisser Marie et Daisy seules ensemble ?
Ricart avait du mal à l’accepter.
Puis il se demanda soudain à quoi bon avoir des amis. Il attrapa brusquement Daisy par les épaules et la poussa vers Boribori et Ice, avant de détaler à travers les champs au crépuscule.
Il prenait la fuite.
Il s’enfuit si précipitamment qu’on aurait dit un phtisique à bout de souffle. Boribori le regarda, abasourdie, tout en retenant Daisy, qui tentait de courir après Ricart.
« Lâche-moi. »
« Pour Ricky, supporte ça encore un peu. Ne lui impose pas uniquement tes sentiments. »
« Et si on était encore séparés ? »
« Quoi ? »
« As-tu déjà passé des années à ne penser qu’à une seule personne, rongée par l’inquiétude ? »
« Non. Mais pourquoi devrais-je me soucier de ta situation ? On s’entendait très bien, et c’est toi qui as brisé cette paix. Pour nous, tu es une intruse dont on ne voulait pas, pour l’instant. Alors comporte-toi en conséquence. Tu peux comprendre ça, non ? »
Boribori chérissait les siens, ses amis, plus que tout au monde. À vrai dire, elle n’aimait pas Daisy, qui menaçait de briser ces liens.
Pourtant, peut-être parce qu’elle avait tant appris, elle ne trébuchait plus sur ses mots comme autrefois. Elle s’exprimait avec une remarquable clarté.
Ice, qui ne supportait plus la scène, intervint. Incapable de regarder Daisy dans les yeux, il baissa le regard en parlant.
« Ma sœur, permettez-moi de vous escorter. »
Les paroles de Boribori l’avaient peut-être touchée. Daisy laissa Ice l’emmener pour le moment.
Cela ne voulait pas dire qu’elle l’acceptait de tout son cœur.
Marie était seule dans la tente, Volka était occupé, Daisy avait été mise à l’écart pour l’instant et Ricart s’était enfui.
Restée seule, Boribori soupira et se mit en marche.
À la recherche de Ricart.
« Pfiou… »
Autrefois, Ricart avait pratiquement élevé Boribori lui-même. À présent, on aurait dit que les rôles s’étaient inversés.
Mais le meilleur endroit où se cacher était juste sous la lampe. Ricart n’était en réalité pas allé bien loin.
Il s’était caché derrière une tente voisine et avait observé la scène. Quand les choses lui avaient paru un peu plus calmes, il était enfin ressorti de sa cachette.
Même dans une situation pareille, ses talents de dissimulation étaient incroyables.
Ricart souleva prudemment le pan de la tente et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Marie était là. Aucune bougie n’avait été allumée ; il faisait donc trop sombre pour y voir clairement.
Alors qu’il tendait le cou pour regarder autour de lui, Boribori apparut soudain derrière lui et le poussa violemment.
Même les meilleurs tours de dissimulation ne résistaient pas longtemps à quelqu’un qui les connaissait bien.
« Ah ! »
Ricart trébucha dans la tente, le cœur au bord des lèvres. Puis il vit Marie, le visage enfoui dans un oreiller, et se figea.
Elle semblait avoir pleuré tout ce temps.
« Marie… »
Ricart n’osait pas s’approcher. Il s’assit tout de même prudemment au bord du lit.
Il avait même du mal à la réconforter. Il ne savait pas quoi lui dire.
« Ce n’est pas comme si je t’avais trompée… C’était juste une histoire d’il y a longtemps… Une sorte de jeu d’enfants… »
Ce n’étaient pas du tout des paroles réconfortantes.
Ce n’étaient que des excuses.
Pourtant, il n’avait rien fait de mal, si ? Une petite part de lui se sentait injustement accusée.
Ne sachant que faire d’autre, il toucha les orteils de Marie. À moitié pour plaisanter, à moitié sérieusement, il les tripota un à un.
Marie retira vivement son pied.
Ricart fut tout de même soulagé qu’elle ait réagi.
« Ce n’est qu’une pauvre fille. On dit qu’on l’a confiée à l’Église, mais en réalité, ne l’a-t-on pas abandonnée ? Ça ne veut pas dire que j’éprouve quoi que ce soit de particulier pour elle. Tu es la seule à qui j’ai ouvert mon cœur. Je le pense vraiment. C’est la vérité. Je n’ai même pas besoin de prêter serment pour le prouver. Mais si tu en as besoin, je le ferai. »
« … »
Le silence envahit la tente.
Au loin, les aventuriers buvaient, riaient et parlaient fort. De temps à autre, des grossièretés leur parvenaient.
Ricart resta silencieusement assis près de Marie.
Après avoir tant pleuré, Marie finit par parler d’une voix nasillarde.
« … Jure-le. »
« Comment veux-tu que je le jure ? »
« Que tu n’aimeras que moi. »
Cela semblait un peu enfantin, mais c’était ce qu’elle désirait à cet instant. Marie, d’ordinaire si déterminée et courageuse, voulait parfois que Ricart soit le seul à la choyer.
Mais Ricart ne prit pas son caprice pour une puérilité.
Sans hésiter, il prêta serment comme un chevalier pur et sincère.
« Moi, Ricart, je jure de n’aimer que Martelia. Même si je meurs, je ne changerai jamais. »
Un moment plus tard, Marie renifla enfin et tourna la tête.
À vrai dire, elle avait l’air un peu pitoyable, mais ses traits étaient si beaux qu’elle ne semblait que bouleversante. Sa taie d’oreiller était trempée.
Ricart essuya ses larmes et sa morve avec la main, puis s’essuya négligemment sur ses propres vêtements.
Comme cela ne suffisait pas, il s’aida aussi de sa manche. Après lui avoir remis les cheveux en place et caressé doucement le visage, il la trouva bien mieux.
Il ne pouvait rien faire contre le bout de son nez tout rouge.
« Tu as trop bu ? »
« Hein ? »
« Tu as le nez rouge. »
À cette petite plaisanterie, Marie finit par laisser échapper un rire discret.
« Oh ? Tu sais ce qu’on dit. Quand on rit après avoir pleuré… »
« Tu veux vérifier ? »
« Vérifier quoi ? J’allais dire que ça annonce le bonheur. »
« Tss… »
« Tu es plutôt coquin, en fait. »
« Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que tu voulais vérifier, au juste ? »
« Qui sait ? »
Ils venaient d’être sérieux, et pourtant Ricart et Marie échangeaient déjà leurs habituelles taquineries.
Mais leurs yeux brillaient comme des étoiles lorsqu’ils se regardaient.
Sans même s’en rendre compte, ils se rapprochaient naturellement l’un de l’autre.
Cela leur suffisait.
Ces instants paisibles étaient si précieux. Savoir qu’ils n’appartenaient qu’à eux les bouleversait et leur réchauffait le cœur.
Il n’existait personne de parfait au monde. Chacun avait ses défauts et ses blessures, et pouvait faire du mal aux autres sans le vouloir.
Malgré tout, l’essentiel était de donner son cœur tout entier.
Comme s’ils suivaient les étoiles, Ricart et Marie se regardaient ainsi. Ils n’étaient pas parfaits, mais ils avaient une chose en commun.
Ils donnaient sincèrement leur cœur.
Parfois, leurs sentiments s’entrechoquaient et les blessaient, comme lorsqu’on trébuche sur une pierre. Malgré tout, se relever, regarder les étoiles le cœur en prière et rester sincère exigeait du courage.
Heureusement, Ricart et Marie étaient courageux.
Leurs vies avaient été différentes, mais ils se ressemblaient sur ce point. C’était pourquoi ils ne pouvaient s’empêcher d’être attirés l’un par l’autre, comme des étoiles que la gravité rapproche.
Mais même les instants baignés par la lumière des étoiles ne pouvaient durer longtemps.
Après tout, ils se trouvaient sur un champ de bataille.
Il était difficile de croire qu’ils aient pu négliger un tel détail, mais le commandement n’avait jamais imaginé que l’ennemi attaquerait. Ils s’étaient uniquement concentrés sur la façon d’écraser l’adversaire, et cette obsession était devenue leur angle mort.
Les étoiles fleurissaient en une profusion particulière au-dessus des Haiden Fields.
Sous la lumière des étoiles qui tombait comme la pluie, la première bataille commença.
Notes de bas de page :
La phrase interrompue sur le fait de rire après avoir pleuré se termine généralement par une plaisanterie grivoise sur les poils qui poussent sur les fesses, ce qui explique la réplique suggestive de Marie.
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