Chapitre 92
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 92
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Le village de Haiden était très, très loin. Même le nom de Haiden s’effaçait peu à peu de la mémoire des gens.
Autrefois, on y élevait des moutons et on cultivait de l’orge et du sarrasin. La terre était stérile, mais comme peu de gens vivaient là, ils avaient tant bien que mal réussi à subsister.
En contemplant les ruines tragiques, envahies par des touffes d’herbe, Ricart sentit combien le temps était fugace.
Je n’avais pas besoin d’être aussi blessé. J’aurais dû lui pardonner, même si c’était par haine plutôt que par amour. N’avais-je pas fait preuve de clémence envers Besprim, le Hachoir à viande ?
Ricart comprit enfin, ne serait-ce qu’un peu, ce que le seigneur avait voulu dire.
Ce n’était pas le monde qui m’avait maudit et fait brûler sur le bûcher. C’était moi-même.
Le vent était froid. Pour une raison ou une autre, il avait la poitrine serrée et se sentait même accablé.
Ricart erra dans les ruines. Il examina le temple où les gens avaient été emprisonnés et brûlés. Il n’en restait même pas d’ossements blancs.
Puis le garçon qui n’avait jamais connu le bonheur arriva devant la maison où il avait découvert le bonheur pour la première fois, le foyer qu’il avait partagé avec sa femme au début de leur mariage.
C’était là que la tragédie avait commencé.
Ricart ne parvint pas à entrer. Il s’attarda plutôt aux alentours. Les souvenirs heureux se mêlèrent à ceux de la haine qui avait grandi en lui, puis explosèrent en une fureur ardente.
À présent, après avoir vécu une nouvelle vie, certaines choses lui apparurent enfin clairement.
J’étais le seul à l’aimer.
La femme que le chef du village lui avait présentée était veuve. Ils ne s’étaient pas mariés par amour, au départ. Elle avait simplement besoin d’un homme qui prenne ses responsabilités à son égard, et la communauté du village avait confié à Ricart cette femme qui n’avait nulle part où aller.
J’imagine qu’elle ne pouvait pas compter sur moi. J’étais tellement inexpérimenté en tout.
Ricart se remémora calmement un passé qu’il n’avait pas voulu exhumer. Il ne le laissa pas l’enchaîner. Comme s’il dispersait des cendres funéraires dans la mer, il abandonna ses vieux souvenirs au vent, poignée après poignée.
Il n’avait pris aucune décision particulière. Il entra simplement dans la maison abandonnée.
Et là, contre toute attente, il aperçut une fille vêtue de blanc, accroupie dans un coin.
Quoi ?
La scène était si inattendue que les mots lui échappèrent avant qu’il ait pu se retenir.
« Hein ? Il y a quelqu’un ici. »
Au même instant, la fille releva brusquement la tête. Elle plissa légèrement les yeux à cause du soleil, puis fixa Ricart droit dans les yeux.
À cet instant, Ricart eut l’impression de l’avoir déjà vue quelque part. Autrefois, Daisy était si sale et dépenaillée qu’il avait été difficile de la reconnaître.
« Hein ? »
« Il y a quelqu’un ? Ce ne serait pas une espionne ? »
Marie, qui inspectait les ruines, s’approcha. Alors la fille se précipita vers Ricart.
« Mon chériii ! »
Un souvenir traversa l’esprit de Ricart comme un éclair.
C’était la fille qu’il avait sauvée en quittant son foyer et en franchissant le col avec Arno.
Daisy.
Il venait à peine de se souvenir de Daisy ; même Ricart, dont les réflexes étaient monstrueux, n’eut pas le temps de réagir. Il finit donc par la rattraper.
« Daisy ? »
« Oui ! C’est moi ! Ricky ! Tu es venu me chercher ! Tu es venu me sauver ! Je suis tellement heureuse ! »
« Hein ? Euh, non, pas du tout. Je regardais juste les environs… Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Ah, c’est vrai. J’ai rencontré ta mère, il y a quelque temps. J’ai entendu dire que tu étais devenue nonne ? »
« C’est exact. Mikela, c’est le nom que je porte en tant que nonne prophétique de l’Église du Jugement. »
« Mais qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Parce que je dois retrouver mon chéri, bien sûr. »
Daisy passa les bras autour de la taille de Ricart et refusa de le lâcher. Comme autrefois, elle l’appelait « mon chéri » sans lui demander son avis.
Ricart se sentit à la fois abasourdi, heureux et déconcerté. Puis, soudain, il sentit sa nuque se glacer.
Il se retourna et manqua de cesser de respirer.
Peut-être à cause de la Conduite du mana si particulière de Marie, ses cheveux s’étaient hérissés autour de sa tête, comme sous l’effet d’une forte charge d’électricité statique. Son regard, étrangement vague, était fixé sur eux deux.
« M-Marie ? Attends un peu. Lâche-moi, Daisy. »
« C’est qui, cette femme ? On dirait une sorcière. J’ai peur, Ricky. »
Daisy enfouit le visage contre la cuirasse de Ricart, recouverte de tissu, et dévisagea Marie. Malgré ses paroles, elle n’avait pas l’air très effrayée.
Le seul à avoir peur, c’était Ricart.
Contre toute attente, Marie ne cria pas et n’explosa pas de colère. Elle s’exprima d’un ton très calme.
Ce qui la rendait encore plus terrifiante.
« Tu ferais mieux de bien réfléchir avant de répondre, à partir de maintenant. Sinon, nous pourrions tous mourir. Qui est-elle ? »
« Ah, elle… C’est la fille dont je t’ai parlé… »
« Excuse-moi, mais nous sommes déjà mariés. Nous avons même échangé des bagues. Pas vrai, Ricky ? »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Quand est-ce que j’ai fait ça ? »
Ricart écarquilla les yeux devant cette déclaration dangereuse. En vérité, ses souvenirs étaient flous. Un souvenir précieux, qui dure toute une vie pour l’un, peut n’être qu’un moment fugace pour l’autre.
Quoi qu’il en soit, Marie ne pouvait pas le supporter.
Sans même dégainer son épée, elle balança dans les airs l’arme encore dans son fourreau. Une lumière jaillit de celui-ci et la lame fendit l’air en en sortant.
Tenant sous le soleil de midi un éclair violet, Marie prit la parole.
« Très bien. Alors tout le monde peut mourir. Ne t’inquiète pas, Ricky. Je te suivrai de près. »
« Attends ! Attends ! Calme-toi ! Calme-toi ! Il ne s’est rien passé de ce genre ! Non ! Si, c’est arrivé ! C’étaient juste des bagues de fleurs, des bagues de fleurs ! J’avais dix ans ! Je n’étais même pas adulte, alors comment ça aurait pu être un mariage ?! »
Ricart ferma les yeux et cria désespérément. À mesure que les souvenirs lui revenaient, il se mit à débiter des explications de plus en plus confuses.
Ricart était d’ordinaire calme et imperturbable, mais même en comptant ses deux vies, il n’avait jamais été aussi terrifié et bouleversé.
« Qu’est-ce que tu racontes, Ricky ? Tu m’as dit merci. Quand je t’ai dit que ça voulait dire qu’on était mariés, tu as répondu d’accord. »
« Je n’ai jamais dit d’accord ! Jamais ! On était des enfants, à l’époque ! Elle était encore plus jeune ! Tu as quel âge ?! Je n’aurais pas dû être gentil avec toi quand Arno m’a dit de ne pas le faire ! »
Ricart arracha de force les bras de Daisy autour de sa taille et la repoussa.
La jeune fille, sans défense, heurta le mur de la maison abandonnée et s’effondra au sol.
« Aïe ! »
Cela apaisa un peu la colère de Marie, mais Ricart se sentit coupable d’avoir poussé Daisy.
Daisy n’arrivait même pas à se relever. Elle fixa Ricart, le visage stupéfait, puis se mit à pleurer.
« J’ai pensé à toi tous les jours, tous les jours, Ricky… Je me fiche des dieux… Je m’en fiche… »
Ricart n’avait rien fait, et pourtant ses émotions s’étaient tellement échauffées qu’il était légèrement essoufflé. Ses poumons lui faisaient mal.
« Q-qu’est-ce que je suis censé faire… Je n’ai jamais fait ça… »
Dans sa vie passée, il avait cru que la haine et la rage allaient le rendre fou. À présent, c’étaient la confusion, l’impuissance, l’injustice et la culpabilité qui menaçaient de le rendre fou.
Tous ces sentiments compliqués se mêlaient, et il ne savait pas quoi faire.
Heureusement, Marie semblait s’être un peu calmée. La lumière s’éteignit sur son épée.
Mais le fourreau était détruit ; la lame froide scintillait désormais dans le monde, sans nulle part où retourner.
« Vous vous êtes mariés quand vous étiez enfants ? À dix ans ? »
« Oui ! C’est ça ! Mais je n’ai jamais accepté ! Elle était encore plus jeune ! Quel âge as-tu ?! Je n’aurais pas dû être gentil avec toi quand Arno m’a dit de ne pas le faire ! »
Bouleversé, Ricart s’exprima un peu sèchement.
« Un mariage entre deux mineurs, sans l’accord des chefs des deux familles, n’est pas valide. Alors, le problème est réglé. »
« Nooon ! Ce n’est pas une question de validité ! On était juste des enfants, à l’époque… »
« Alors je n’ai qu’à mourir. J’ai compris. »
Daisy parla depuis l’endroit où elle était assise. Les larmes coulaient sans fin sur son visage, mais son expression restait vide. Elle semblait profondément choquée.
« P-pourquoi tu en fais autant, toi aussi ? On peut laisser ça au rang de souvenir, non ? »
« Arrête de crier. Tout le monde peut entendre. »
« … »
Marie fit taire Ricart, agité, en un instant. Puis elle regarda Daisy en silence.
Pour une raison ou une autre, les larmes interminables de Daisy éveillèrent en elle un sentiment de compassion. Marie aussi avait passé de nombreuses nuits à pleurer à cause de Ricart.
La colère qui brûlait en elle s’apaisa encore.
« Hé, tu t’appelles Daisy ? »
« …Ouais, sorcière. Tu as dû menacer Ricky avec cette épée. Pas vrai ? »
L’accusation semblait absurde, mais elle était vraie. Un jour, Marie avait avoué ses sentiments à Ricart en le menaçant de son épée.
« Tu ferais mieux de renoncer à m’en vouloir. Ça ne fera pas tourner Ricky vers toi. Ricky n’est pas ce genre d’homme. »
En entendant « Ricky n’est pas ce genre d’homme », Daisy tressaillit.
Mais elle pinça bientôt ses jolies petites lèvres et lança à Marie un regard furieux, les yeux pleins de larmes. C’était frustrant et amer que Marie connaisse Ricky mieux qu’elle.
« Je l’ai connu la première. Et nous sommes mari et femme. Même si tu le nies, c’est la vérité. »
Marie renifla. Si l’obstination suffisait à obtenir ce qu’on voulait, elle serait depuis longtemps avec Ricart, sans avoir autant souffert.
« Il y a plein de façons de te mettre en colère, mais je ne vais pas m’embêter avec ça. D’abord, tu as dit que tu étais fidèle à cette Église, pas vrai ? Alors, es-tu une ennemie ou non ? Réglons ça d’abord. Si tu es une ennemie, je devrai te tuer. Que les choses soient claires : je n’éprouverai pas le moindre sentiment personnel. »
« C-c’est un peu… »
Ricart, qui se tenait là, la tête basse comme un criminel, intervint. Mais Marie ne réagit pas. Elle ne quittait pas Daisy des yeux.
Daisy soutint son regard sans flancher.
« Je ne suis pas une fidèle. Je n’ai jamais cru en aucun dieu, pas une seule fois. Je ne crois qu’en Ricky. Et nous ne faisons qu’un. Dans ce sens, toi et moi sommes ennemies, sorcière. »
Face à la réponse audacieuse de Daisy, Marie eut un sourire glaçant. Impossible de savoir s’il exprimait du mépris ou de l’assurance.
Peut-être les deux.
Marie se retourna simplement et se dirigea vers le camp.
Ricart hésita. Il ne savait pas s’il devait la suivre. Daisy avait l’air si pitoyable qu’il ne pouvait s’empêcher d’avoir de la peine pour elle.
« Je suis désolé de t’avoir poussée. Mais j’espère que tu ne te méprendras pas. Même si c’est tard, je suis quand même content de te revoir. »
« Ricky… »
« Surtout, c’est dangereux ici. Je ne sais pas non plus ce qui va arriver, mais j’espère que tu resteras en sécurité. »
« Je ne peux pas venir avec toi ? »
« … »
La situation était incroyablement difficile.
Ils étaient venus soumettre l’Église ; il ne pouvait donc pas vraiment lui dire d’y retourner. Mais Daisy n’avait nulle part où aller.
Ricart n’arrivait pas à décider comment traiter Daisy, ni s’il devait se détourner d’elle, quitte à se montrer cruel.
La détermination qui avait brillé avec tant d’éclat sur le champ de bataille ne lui était d’aucune utilité dans une situation pareille.
Mais quand Daisy vit Ricart incapable de se décider, ses yeux s’illuminèrent. Elle prit alors l’expression la plus pitoyable possible et se releva péniblement.
« D’accord… Je vais partir… Prends soin de toi… »
Puis elle se mit à boiter en direction de l’Église. On aurait dit qu’elle s’était foulé la cheville, mais ce n’était pas le cas.
Elle faisait semblant.
Malgré tout, Ricart crut que Daisy s’était blessée lorsqu’il l’avait poussée et ne put rester sans rien faire.
Bon sang.
« Attends. Viens avec nous, pour l’instant. Je vais te porter. »
Comme si elle n’attendait que ça, Daisy grimpa aussitôt sur le dos de Ricart. Tout sourire derrière lui, elle enfouit son visage contre son cou.
« Je suis lourde ? »
« Non. »
« Depuis qu’on s’est quittés, je n’ai pensé qu’à toi, tous les jours, Ricky. Et toi ? Tu as pensé à moi ? »
« De temps en temps. »
« Tu es méchant. »
« Je ne peux pas mentir. »
« Alors tu ne peux pas penser uniquement à moi, à partir de maintenant ? »
« Daisy, tu ne peux pas rester une enfant éternellement. »
« Mais moi non plus, je ne peux pas mentir. Je t’aime tellement, Ricky. Tu es mon prince et mon sauveur. »
« …Qui suis-je pour sauver qui que ce soit… »
Ricart n’avait rien à répondre.
L’obsession d’une femme était vraiment terrifiante. Il avait l’impression de comprendre enfin un peu ce qu’Ice répétait souvent.
Les champs du nord s’étendaient à perte de vue. Les feuilles des champs verdoyants jaunissaient lentement par leurs extrémités. Le vent était froid, sans toutefois donner envie de se recroqueviller.
Au loin marchait une jeune épéiste. Derrière elle avançait un homme qui portait une autre fille sur son dos.
Très loin des ruines.
Comme le présent qui repoussait le passé.
L’humeur maussade de Ricart s’était complètement dissipée, à tel point qu’il s’en souvenait à peine.
Cela ne voulait pas dire qu’il avait souhaité se retrouver dans cette situation.
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