Chapitre 88
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Traducteur/Éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 88
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Les scènes de la vie quotidienne que Ricart observait depuis le bateau étaient difficiles à décrire.
Sous le doux soleil d’automne, certains endroits n’étaient pas différents de l’enfer, tandis qu’ailleurs, les gens continuaient de mener une existence paisible.
Bien sûr, même là où la vie semblait ordinaire en surface, une ombre d’inquiétude devait planer sur tout le monde.
Voilà pourquoi les gens verrouillaient soigneusement les portes de leur ville, imposaient des couvre-feux stricts, s’armaient d’épées et de lances et regardaient les étrangers avec méfiance.
La plupart des échanges commerciaux étaient au point mort. En revanche, jamais autant de gens n’avaient cherché des aventuriers.
Les marchands d’armes faisaient fortune, la demande en fer augmentait et des barons voleurs rôdaient sur les routes comme des loups, dans l’espoir de s’enrichir.
Nul besoin d’être particulièrement perspicace pour comprendre l’époque. Même les plus ignorants savaient instinctivement dans quelle situation ils se trouvaient.
Chacun pour soi.
Dans chaque ville et chaque village, les communautés se resserraient. À une échelle plus réduite, les parents de sang se cramponnaient les uns aux autres. À une échelle encore plus petite, chacun ne pouvait compter que sur soi-même.
Le monde prenait cette tournure. À Ernberg aussi, les habitants se rapprochaient entre eux et se montraient plus hostiles envers les autres régions.
Du moins, vue de l’extérieur, la situation ne semblait pas encore vraiment préoccupante.
« Le comte Reinhold accepte ça ? Il n’a rien dit ? »
Ricart s’adressa à Volka, qui faisait rouler des tonneaux pour les aligner soigneusement contre le mur.
Le comte Reinhold était le seigneur du territoire auquel appartenait Ernberg. Selon la voie qu’il choisirait, les marchands, les artisans et les autres groupes d’intérêt sous son autorité le suivraient ou partiraient.
Autrement dit, la répression de l’Église du Jugement dépendait de lui.
« Le comte n’a pas l’air de s’en soucier beaucoup. Le problème, c’est le quartier général. »
« Pourquoi le quartier général ? »
« Ils offrent des primes à ceux qui débusquent des membres de l’Église et les leur livrent. »
« Ils ne nous y obligent pas, hein ? On n’est pas obligés de le faire ? »
Comme Ricart continuait à poser des questions dont la réponse était évidente, Volka s’appuya contre un tonneau, posa le coude dessus et le regarda.
« Ricky, je suis responsable de cette antenne. Notre clan compte déjà dix membres. Tu ne connais pas les nouveaux, si ? Et, en plus de notre clan, j’en ai cinq autres sous mes ordres. Ça fait près de cinquante personnes en tout. Certains aventuriers ont une famille. Les occasions de gagner de l’argent comme ça sont rares. Tu crois vraiment que je peux leur dire de laisser passer ? »
Les choses avaient changé. On n’en était plus à se réjouir simplement de se retrouver, à rire ensemble, à se confier mutuellement sa vie et à mener des missions à bien.
Trop de gens dépendaient d’eux, à présent. Volka devait en prendre la responsabilité.
« … Désolé. Je n’y avais pas pensé. »
« Je ne dénoncerai personne. Et je n’abandonnerai pas Ice non plus. Même si ça nous coûte cher, j’assumerai. Mais si je dois choisir, ma décision est déjà prise. »
« Je comprends. »
« Merci. Et félicitations. »
« Pour quoi ? »
« J’ai appris que tu étais fiancé à Marie. »
« Ah… »
Ricart eut un petit rire.
« Pour une cérémonie de fiançailles, c’était plutôt tragique. »
L’incident avait eu lieu pendant le dernier combat. Ce n’était donc pas exactement des fiançailles joyeuses.
Volka arracha presque le couvercle du tonneau qu’il avait apporté, remplit une vieille timbale en bois et but. De l’autre côté du mur, les aventuriers rassemblés dans les locaux de l’antenne faisaient entendre leurs voix bruyantes.
« Mais tu es sûr que c’était la Guilde Rubens ? »
« Marie dit qu’elle l’a clairement entendu. Ils parlaient de Lorenz et tout ça. »
« Alors, ça veut dire la guerre… »
Le monde était déjà en plein tumulte à cause de la mort de l’empereur et de l’Église du Jugement, mais les aventuriers avaient aussi leurs propres soucis.
Ils ne pouvaient pas faire comme si on n’avait pas tenté de tuer Ricart. Ni en tant que chef d’antenne, ni en tant que chef de clan, ni en tant qu’ami.
Pour ceux qui gagnaient leur vie à la pointe de l’épée, régler les dettes et les rancunes comptait plus que la vie elle-même. S’ils ne réglaient pas leurs comptes, ils étaient finis.
Dans ce monde, la réputation comptait plus que tout. Si quelqu’un se comportait en lâche, ses subordonnés finissaient par le quitter.
« Tu as déjà assez à faire. On devrait trouver un autre moyen. »
C’était une période agitée, où il ne se passait pas un instant sans qu’on soit débordé. Curieusement, plus le monde sombrait dans le chaos, plus les aventuriers prospéraient.
Mais ce n’était pas forcément une bonne chose. Plus de travail signifiait davantage de duels à l’arme blanche, et davantage de duels entraînaient plus de morts.
Ricart n’avait pas l’intention de laisser passer les choses s’il croisait la Guilde Rubens, mais il trouvait excessif d’aller délibérément la chercher pour provoquer un affrontement.
Ernberg n’était qu’une antenne, tandis qu’en face, il n’y avait pas un simple clan, mais toute une guilde. Ils ne jouaient pas dans la même catégorie.
« Non. Ils t’ont attaqué, donc la réponse est déjà décidée. La question, c’est comment on s’y prend, pas si on le fait ou non. »
Volka répondit avec fermeté, sans la moindre hésitation.
Le Clan Viola était déjà connu dans tout le centre-nord comme une légendaire troupe de combattants. Et l’antenne d’Ernberg était la plus puissante de toutes.
Peut-être parce qu’il dirigeait un groupe pareil, Volka avait gagné en discernement et en détermination.
Il avait toujours eu ces qualités, mais il semblait avoir mûri. Il avait l’allure d’un chef d’organisation.
Ricart avait treize ans. Volka en avait dix-huit. L’âge d’or d’un épéiste s’étendait de la fin de l’adolescence au milieu de la vingtaine. Ensuite, la plupart prenaient leur retraite ou mouraient.
Atteindre la trentaine ou la quarantaine et continuer à exercer comme aventurier relevait déjà de l’exploit. Dunkel était l’un de ces rares survivants, tout comme l’ancien chef de l’antenne de Thorweil.
Quoi qu’il en soit, les paroles de Volka rendirent Ricart à la fois fier et accablé. Il avait toujours pris soin de ses amis, et eux aussi prenaient soin de lui.
Le serment de vengeance qu’ils avaient prêté à Griffinswald lui revint vaguement à l’esprit. Molty et Lara avaient pris leur retraite de bonne heure. Les autres allaient-ils bien ?
Volka avala une gorgée de bière tiède et reprit :
« Voilà ce qu’on va faire. Je pense qu’on devrait faire sortir Ice de la ville quelque temps. Il peut t’aider à assouvir ta vengeance, Ricky. Alors, parle-lui franchement. »
« Je viens aussi. »
« Tu n’as pas dit que tes poumons étaient en mauvais état ? »
« J’ai entendu dire que celui qui a fabriqué le poison avait l’antidote exact. »
« … »
Volka fixa Ricart en silence.
« Quoi ? »
« Avant, je croyais que tu étais juste courageux. Mais maintenant, je me dis que tu es du genre à te foutre de mourir. »
Volka ne l’avait toujours pas oublié. À l’Académie, lorsqu’ils étaient partis soutenir une mission et que Molty avait été blessé, Ricart était parti se battre seul.
Volka avait été si choqué qu’il avait cru Ricart complètement fou. Mais quand celui-ci était revenu après avoir mis les ennemis en fuite, toutes ses certitudes avaient volé en éclats.
Ricart était incroyablement doué, bien sûr, mais son indifférence face aux lames froides avait quelque chose d’étrange.
« Tu crois ? »
Ricart ne se souciait guère de ce que les autres pensaient de lui, mais il arrivait que les gens voient en lui des choses qu’il ignorait lui-même. Puisque c’était son ami qui le disait, Volka avait peut-être raison.
Il n’y réfléchit pourtant pas davantage.
« Fais attention, ne serait-ce que pour Marie. On n’est pas des chevaliers. Si ça tourne mal, on peut toujours fuir. »
« Compris. »
« Repose-toi autant que tu veux avant de partir. Si tu t’en vas, Marie te suivra, et Bori viendra probablement aussi. Franchement, si vous êtes quatre avec Ice, vous ne devriez pas avoir trop de mal à abattre une guilde entière. »
Ricart, Boribori, Ice et Marie étaient des épéistes d’un tout autre niveau que les aventuriers ordinaires.
Leur réputation s’était déjà répandue partout, et celle de Marie avait particulièrement grandi ces derniers temps. Elle avait sans doute marqué les esprits lors de l’assassinat de l’empereur. On avait commencé à l’appeler la Sorcière de l’Épée.
Elle était aussi la première femme à devenir Maître de l’Épée. Pour cette raison, Marie était l’idole de nombreuses aventurières.
Volka ne donnait pas d’ordres à ces quatre-là comme s’ils lui étaient inférieurs. Contrairement aux aventuriers ordinaires, il leur laissait beaucoup de liberté.
Et, au fond, ils formaient un groupe de quatre bien plus terrifiant que les Cinq d’Ernberg.
Peut-être était-ce leur grande force qui leur permettait de rester amis.
« Mais tu n’as pas besoin de l’autorisation du quartier général ? »
« Pourquoi faudrait-il demander la permission pour se venger ? On devrait les prévenir, c’est tout. »
« … Tu es sûr que c’est la bonne chose à faire ? »
« Si nécessaire, je quitterai aussi le quartier général. Pas à cause d’Ice, mais parce que ce sera nécessaire. »
« Euh… pourquoi ? »
« C’est difficile à expliquer. Au bout du compte, je ne pense pas pouvoir rester longtemps sous les ordres de quelqu’un d’autre. »
Volka semblait avoir ses propres problèmes. Il ne partait plus aussi souvent au combat qu’avant, mais sa vie de responsable n’avait pas l’air facile pour autant.
Peut-être que la vie était plus simple quand il se contentait d’accepter les missions qu’on lui confiait, sans avoir à penser au reste. Les épaules d’un homme qui avait la charge de tant de personnes et de familles semblaient bien lourdes.
Il avait son propre chemin à suivre. En regardant Volka, Ricart se souvint soudain de ses dix ans.
Tout comme il s’était séparé de ses frères à un tournant de sa vie, il semblait que les chemins des amis pouvaient eux aussi diverger à cet âge-là.
Cela ne voulait pas dire qu’ils se quitteraient à cause d’une dispute. C’était simplement quelque chose qui arrivait naturellement.
*Est-ce que je finirai seul sur le chemin de la vie ? Non, Marie est là. Comme Volka l’a dit, est-ce le moment de faire plus attention ? Je n’en sais rien. La vie est compliquée.*
Ricart s’assit à côté de Volka, qui avait baissé la tête.
« Sers-m’en un aussi. »
« Hein ? »
« Quand je suis rentré chez moi, mon frère m’a appris à boire. Je n’ai pas trouvé ça très bon, mais je tenais l’alcool. »
« Ah bon ? Ne me dis pas que tu as bu du vin ? »
« Comment tu le sais ? »
« Les nobles tiennent toujours à boire du vin. Et ce n’est même pas bon. On dit que le nord a toujours été le pays de la bière et le sud celui du vin. Je vais t’apprendre à boire comme il faut. »
Pour la première fois depuis longtemps, une lueur juvénile revint dans les yeux ternes de Volka. Il prenait plaisir à initier un ami qui ne connaissait rien à l’alcool.
« Et avec Delphi, ça se passe comment ? Vous vous mariez quand ? »
« Le mariage ? Il suffit de jurer devant un prêtre. On peut le faire quand on veut. »
« Tu l’aimes toujours ? »
« L’aimer ? Allons donc ! C’est de la loyauté, rien de plus ! »
« Delphi serait vexée si elle t’entendait. »
« Il y a tant de choses que tu ignores en dehors de l’épée. Aujourd’hui, je vais t’ouvrir les yeux. Je vais t’apprendre à connaître l’alcool et les femmes. »
Volka parlait comme s’il était exaspéré, tandis que Ricart se contentait de sourire.
Une chope, puis deux. La bière aigre leur coula dans la gorge. Plus ils buvaient, plus ils débitaient des histoires sans intérêt. Ils éclataient de rire pour un rien.
C’était peut-être ça, le bonheur d’avoir des amis. Même les conversations les plus creuses pouvaient réchauffer le cœur.
Il n’était pas bon de faire abstraction de la réalité, mais il fallait parfois détourner les yeux et se vider la tête. C’était peut-être là tout l’attrait de l’alcool. Partager un verre avec un ami le rendait deux fois meilleur.
Plus un seigneur était éloigné de la capitale impériale, Nibelungen, plus sa réaction à la mort de l’empereur avait tendance à manquer de chaleur. En clair, il se disait : « En quoi la mort de l’empereur me concerne-t-elle ? »
Mais nul ne pouvait échapper aux conséquences de cet événement. Comme les secousses d’un séisme qui se propageaient depuis l’épicentre, les gens suivaient l’exemple les uns des autres et des révoltes paysannes éclataient partout.
À vrai dire, les révoltes paysannes existaient depuis longtemps. Certaines étaient modestes, d’autres importantes. Mais cette fois, la différence tenait à ce qu’une force semblait les diriger.
Quoi qu’il en soit, s’éloigner des lieux habités avait toujours été dangereux, mais en ces temps troublés, le danger était bien plus grand.
Les brigands ne se promenaient pas avec le mot « brigand » écrit sur le front. Et ils n’étaient pas nés ainsi.
En cette époque, dès que les circonstances s’y prêtaient, n’importe qui pouvait devenir brigand : chevaliers, soldats, vétérans, mercenaires, aventuriers, marchands, voire de paisibles fermiers ou bûcherons.
Quand on croisait quelqu’un sur la route, il ne fallait jamais se montrer faible. Les brigands s’en prenaient aux gens qu’ils pouvaient dépouiller. Ils ne volaient pas n’importe qui.
Dans ce contexte, les démunis continuaient d’affluer autour des châteaux des seigneurs et des guildes d’aventuriers.
C’étaient pour la plupart des personnes âgées, des femmes et des enfants qui avaient perdu le chef de leur foyer. Ils pensaient que ces endroits étaient au moins un peu sûrs.
La Guilde Rubens tirait profit de ces gens. Elle leur faisait payer une place, forçait les femmes à vendre leur corps, emmenait les personnes âgées travailler pour leur voler leur salaire et vendait parfois les enfants.
On aurait pu prétendre qu’elle faisait travailler des gens considérés comme inutiles pour en tirer profit. Mais après la mort de l’empereur, elle avait perdu toute retenue, comme les autres.
Les aventuriers avaient toujours prétendu ne pas commettre d’actes illégaux. À présent, ils n’avaient plus besoin de sauver les apparences et faisaient ce qui leur plaisait.
La Guilde Rubens avait été repoussée par la Guilde de Beringen et avait essuyé plusieurs revers face à Ricart. Elle cherchait désespérément à compenser ses pertes.
Elle n’en était que plus impitoyable, cruelle et enragée. Curieusement, même ceux qui n’avaient jamais été cruels pouvaient se prendre au jeu une fois qu’ils avaient commencé.
Au sud-ouest de Beringen, à l’ouest de Griffinswald et au nord de Rainfurt, se trouvait une petite ville entourée d’impressionnants roseaux.
Elle s’appelait Zelle. On n’y trouvait presque aucun commerce, à part la vente et l’achat des surplus de récoltes des villages voisins.
Mais à présent, des gens qui n’étaient rien d’autre que des réfugiés s’y étaient rassemblés. Ils construisaient des cabanes et plantaient leurs tentes en grappes autour de la ville.
À peine un adulte sur dix était un homme. Tous les autres étaient des femmes, des personnes âgées ou des enfants.
Les femmes des campagnes s’enduisaient le visage de poudre et tentaient d’attirer des clients depuis l’entrée de leurs tentes, mais les hommes étaient si rares que les affaires ne marchaient pas.
Elles lançaient donc à peine quelques appels. Elles restaient là, le visage sombre et les épaules basses. C’était une tragédie : même celles qui avaient dû vendre leur corps ne trouvaient personne pour les payer.
Puis, dans ce lieu rendu morne par les feuilles d’automne, quatre étrangers apparurent. Trois étaient grands et le dernier, petit.
Tous portaient de longs manteaux à capuche, le visage dissimulé. À en juger par leur carrure, ils semblaient être des hommes.
Celui qui portait une cape rouge attirait particulièrement l’attention.
« Euh… excusez-moi, messieurs ? Non, princes ? Vous pourriez regarder par ici ? »
« Par ici ! J-je vais vous faire passer un moment torride ! Je vous le promets… »
« S’il vous plaît, regardez par ici un instant. Un enfant meurt de faim. Je vous en prie. »
Ce n’étaient pas des prostituées de métier, alors leurs appels manquaient d’assurance. Certaines ne cherchaient même pas tant à attirer des clients qu’à mendier.
Mais les quatre étrangers ne semblaient pas s’intéresser aux femmes. Ils relevèrent légèrement la tête et regardèrent autour d’eux. Leur attention se porta non pas sur les femmes, mais sur cinq ou six aventuriers qui se tenaient près de ce quartier improvisé.
Ces aventuriers observaient eux aussi attentivement les nouveaux venus, prêts à les dépouiller à la moindre occasion.
Il était évident que la situation était dangereuse, mais les quatre étrangers s’avancèrent sans hésiter.
Sentant que quelque chose clochait, les aventuriers de Rubens posèrent la main sur la garde de leur épée et tendirent la paume pour leur faire signe de s’arrêter.
« Hé, arrêtez. N’approchez pas davantage. »
La silhouette à la cape rouge, qui marchait en tête, s’immobilisa à quelques pas d’eux.
« Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ? »
« Vous ne savez pas qui on est ? On appartient à la Guilde Rubens. On a cent épéistes derrière nous. Vous feriez mieux de ne pas faire de conneries. »
La silhouette à la cape rouge retira sa capuche. Ses cheveux blonds brillaient sous le soleil d’automne.
C’était Ricart.
Ricart balaya calmement les alentours du regard, puis s’adressa aux aventuriers de la Guilde Rubens.
« À cause de vous, mes poumons sont en mauvais état. Je ne peux donc pas parler longtemps. Je laisserai vivre une seule personne, alors vous allez décider. Qui vivra et qui mourra ? »
Personne ne répondit. Un étrange silence s’installa. Seul le bruissement des roseaux dans le vent se faisait entendre.
Les roseaux, qui dépassaient la taille d’un homme, ne poussaient jamais seuls. Ils poussaient en masse le long des rivières et dans les marécages.
Leurs plumets blancs s’inclinaient avec douceur, comme s’ils baissaient la tête. Quand le vent soufflait, ils se contentaient de plier dans sa direction.
Ils manquaient peut-être de fermeté, mais même au milieu des tempêtes les plus violentes, ils conservaient leur calme singulier. Ils semblaient presque dignes.
Parfois, ils évoquaient le cœur humain. Ils ressemblaient à ceux qui s’étaient habitués au malheur et vivaient sans force, ballottés d’un côté puis de l’autre.
Les habitants des roselières étaient ainsi. Impuissants face à la violence impitoyable, ils continuaient pourtant à vivre.
Mais certains n’avaient leur place ni parmi eux ni parmi les roseaux. C’était comme si des prédateurs dissimulés dans les roseaux s’étaient révélés.
« Mais qui devrait s’en charger ? »
Boribori prit la parole.
« C’est la première fois, alors il faut les impressionner. C’est Bori qui devrait s’en charger. »
« … Je comprends qu’il faille les impressionner, mais pourquoi moi ? »
« Marie, bloque ce côté. Ice, l’autre. »
Sans répondre à la question de Boribori, Ricart donna ouvertement ses ordres devant leurs adversaires.
Les aventuriers étaient six, tandis que le petit groupe se dispersait pour empêcher chacun d’entre eux de s’enfuir.
Les aventuriers de Rubens qui gardaient le quartier improvisé se sentirent à la fois abasourdis et mal à l’aise.
Certains fronçaient les sourcils pour paraître aussi menaçants que possible. D’autres se forçaient à garder le visage impassible pour cacher leur peur. Quelques-uns trouvaient simplement le groupe de Ricart arrogant. Les six réagirent chacun à leur manière.
« C’est quoi, ce cirque ? Qu’est-ce que vous nous voulez ? »
« Vous dépendez de qui ? Vous osez vous en prendre à une guilde !? »
« On a essayé de régler ça à l’amiable, mais j’imagine que ça ne marchera pas ! »
Comme des chiens effrayés qui aboient, les aventuriers élevèrent la voix. Mais aucun ne s’approcha à portée d’épée.
D’un air renfrogné, Boribori dégaina son épée. L’Épée fantôme avait un aspect mat, comme si on avait terni son éclat. Même sous le soleil, elle ne renvoyait aucune lumière et semblait étrangement brumeuse.
« Vous feriez mieux de bien vous accrocher les bras et les jambes. Si vous avez la chance d’en bloquer une, vous n’y perdrez que la tête. »
La menace était terrifiante et n’avait guère de sens. Mais Boribori ne se moquait pas d’eux. C’était un avertissement sincère. Qu’ils la croient ou non, Boribori ne voulait pas non plus découper des gens en morceaux.
Boribori s’avança et balança son épée d’une seule main. Elle n’était pas Maître de l’Épée, mais l’immense quantité de mana qu’elle possédait traçait dans l’air des lignes noires bien nettes.
Fff ! Fff ! Tranche ! Fff !
Des caractères se gravèrent dans l’air en un instant et tout ce qui se trouvait sur leur passage fut taillé en pièces. Des membres, des têtes et des torses s’abattirent sur le sol. Le sang se répandit à flots.
Les aventuriers qui se tenaient à proximité en eurent les cheveux dressés sur la tête. Certains s’effondrèrent.
La scène était si brutale et choquante que même les femmes qui observaient anxieusement la scène sentirent leur gorge se nouer. Les muscles de leur cou se contractèrent tandis qu’elles laissaient échapper des sons étranglés : Ghk.
Après s’être légèrement décalée pour éviter le sang, Boribori traça de grands caractères en direction des aventuriers, terrifiés et pétrifiés.
L’Épée fantôme balaya l’air une fois dans chaque direction, à gauche, à droite, puis en diagonale. Elle traça plusieurs lignes et termina par un point.
Les corps mutilés s’écroulèrent alors.
« Ouah… »
Marie, qui était devenue Maître de l’Épée, ne put s’empêcher d’admirer le spectacle. Elle connaissait bien l’escrime de Boribori, mais la voir à l’œuvre restait étrange et terrifiant.
Une personne avait été épargnée. Elle était assise par terre et s’était pissé dessus. Ce n’était pas une erreur : Boribori l’avait volontairement épargnée, sur ordre de Ricart.
Boribori tira sur le bas de son manteau, essuya son épée et la rengaina. Ricart, qui avait observé la scène depuis l’arrière, s’avança alors vers le survivant.
« Je comprends que tu sois complètement sonné, mais je veux quand même que tu retiennes bien mes paroles. Va dire à ton Maître de guilde que Ricky est arrivé. Tu as le choix entre trois possibilités. Premièrement, ton Maître de guilde meurt à ta place. Deuxièmement, toute ta guilde subit des pertes dévastatrices. Troisièmement, vous me donnez l’antidote. Va. »
Après avoir énoncé ses conditions sans lui laisser le choix, Ricart vida la caisse et répandit son contenu dans la rue. Les pièces tintèrent joyeusement, mais personne n’osa les ramasser.
Ricart repartit avec ses amis. Contrairement à leur arrivée, personne ne les interpella.
Une fois encore, seul le bruissement des roseaux dans le vent se fit entendre.
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