Chapitre 74
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 74
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La nuit avait quelque chose d’enivrant, comme un vin corsé.
L’obscurité, les rues désertes, une inquiétude étrangement séduisante, le doux clair de lune… Tout cela faisait sourdre en silence les désirs les plus vils, enfouis au plus profond du cœur des gens.
Voilà pourquoi tant de gens devenaient accros à la nuit elle-même. Comme des bêtes nocturnes, ils ne s’animaient qu’une fois la nuit tombée.
Les gens qui se rendaient au Jardin des Roses, une salle de spectacle, étaient de ceux-là. Ils étaient élégamment vêtus et se conduisaient avec politesse, mais leurs sourires troublants laissaient deviner des désirs impurs.
Et, curieusement, ils étaient tous jeunes, beaux et séduisants. Même les plus âgés ne semblaient pas avoir dépassé le début de la vingtaine.
Ricart et Ice se fondaient assez bien dans la foule, mais ils avaient malgré tout l’impression de détonner.
Ils ressemblaient aux autres, mais semblaient appartenir à une espèce entièrement différente. Comme si tout le monde allait découvrir d’un instant à l’autre qu’ils n’étaient pas à leur place.
Une lumière éclatante les accueillit lorsqu’ils pénétrèrent dans le bâtiment. Pendant un instant, ils oublièrent presque qu’il faisait nuit.
Un ouvreur, aussi soigneusement vêtu que les spectateurs, vérifia leurs invitations. Sa peau était pâle et ses yeux rouge sang. Il avait l’air d’annoncer ouvertement qu’il était un vampire.
Mais les autres ne semblaient pas s’en soucier. Peut-être pensaient-ils qu’il s’agissait de maquillage ou que cela faisait simplement partie du thème.
Lorsque Ricart lui tendit son invitation, l’ouvreur découvrit ses crocs dans un sourire.
« Bienvenue, voyageur. J’espère que le spectacle vous plaira. »
Vêtu d’une cape noire et coiffé d’un haut-de-forme, Ricart inclina légèrement celui-ci en guise de salut et de remerciement.
Derrière l’ouvreur pendait un rideau. Ils l’écartèrent et entrèrent ; une obscurité profonde sembla les engloutir tous les deux.
Seul un mince rayon de lumière, filtrant par l’ouverture du rideau derrière eux, éclairait à peine l’intérieur. La salle de spectacle était immense, mais elle comptait moins de sièges que Ricart ne l’aurait cru.
Les groupes arrivés ensemble s’étaient installés à bonne distance les uns des autres, et un rideau cachait la scène, comme si le spectacle n’était pas encore prêt à commencer.
Ricart et Ice s’assirent à une place convenable et observèrent les alentours. C’est alors qu’ils entendirent des bruits de baisers dans l’obscurité.
Se demandant ce que les gens mangeaient, Ricart regarda dans leur direction et vit des hommes et des femmes s’embrasser à pleine bouche tout autour d’eux. Il en resta abasourdi. Ses yeux s’écarquillèrent.
Qu’est-ce que c’était que ça ? Ils se prenaient pour des bêtes ?
Peut-être parce qu’il venait de l’intérieur des terres, une région conservatrice, Ricart resta sans voix devant la liberté sexuelle de cette ville côtière. Il en éprouva même une certaine hostilité.
Plus étonnant encore, des hommes s’embrassaient entre eux, tout comme des femmes entre elles.
« Je crois qu’on s’est trompés d’endroit. »
Ice le dit comme si, en dehors de leur mission, il partageait lui aussi le sentiment qu’ils n’étaient pas à leur place. Les vampires ne l’effrayaient pas, mais cette culture inconnue lui était difficile à supporter.
À une époque où les transports et les communications étaient peu développés, découvrir une autre culture ne différait guère d’une rencontre avec des extraterrestres.
Même les habitants des différentes régions du nord éprouvaient cela les uns envers les autres. Ceux qui venaient de contrées lointaines ne pouvaient que le ressentir plus fortement encore.
Les bruits de baisers qui résonnaient de toutes parts s’intensifièrent, au point qu’il devint pénible de rester assis là.
Ricart commençait à se dire qu’ils feraient vraiment mieux de partir lorsque le rideau qui dissimulait la scène s’ouvrit.
Alors, une magnifique harpe se mit à jouer.
Le son des doigts effleurant les cordes captiva aussitôt Ricart. Des lanternes spéciales éclairaient la scène par en dessous.
Bientôt, un homme vêtu de vêtements moulants et coiffé d’une couronne de fleurs bondit sur scène comme un papillon.
Comme s’il voulait exhiber sa silhouette parfaite, il prit plusieurs poses élégantes avant de s’adresser au public.
« Lorsque Dieu créa le monde, le Paradis existait déjà. Contemplez l’homme et la femme qui cheminent en son sein. »
Puis il bondit de nouveau hors de la scène.
Un décor représentant de l’herbe et des arbres, peint sur des planches de bois, apparut. Un acteur et une actrice entrèrent et commencèrent à jouer. Le premier homme et les acteurs présents sur scène étaient tous des vampires.
Ils récitaient leurs répliques en poussant des « Oh, oh » et autres exclamations. N’importe qui aurait compris qu’il s’agissait d’une pièce inspirée des saintes Écritures. Mais les vampires osaient-ils vraiment jouer une chose pareille ?
Pourtant, Ricart n’avait jamais vu de pièce de théâtre, et l’expérience lui parut aussi nouvelle que saisissante.
Les accessoires étaient rudimentaires et les dialogues suivaient une forme rigide, mais Ricart eut l’impression d’avoir remonté le temps et d’assister à la création du monde.
Les vampires jouaient de toute leur âme.
La pièce se poursuivit, puis un bruitage assourdissant éclata, comme si quelqu’un avait frappé un immense plateau. On aurait dit que le tonnerre venait de gronder juste devant eux.
BOUM !
« Ah ! »
« Hi ! »
Les spectateurs, surpris, aspirèrent bruyamment leur souffle. Ricart, qui était complètement absorbé par la pièce, sursauta lui aussi.
Vint ensuite la scène où le premier homme et la première femme découvrirent le bien et le mal et furent chassés du Paradis.
Puis, comme pour détendre le public, un numéro d’acrobatie commença soudain.
Une vampire se balança sur un trapèze suspendu au haut plafond, passant et repassant au-dessus des têtes des spectateurs. Puis elle bondit avec brio sur le trapèze d’un autre artiste, lancé depuis l’autre côté.
« Waouh ! »
« Ouah ! »
Le public était complètement captivé par la pièce et les acrobaties. Ricart, lui, s’ennuya pendant le numéro.
« Ils n’ont qu’à poursuivre la pièce. C’est censé être quoi, ça ? »
« Ricky, n’oublie pas notre mission. »
Ice le rappela à l’ordre. Ricart acquiesça. Il n’était pas aussi fasciné que les autres, mais devait reconnaître que la pièce en elle-même était impressionnante.
Une fois le numéro de trapèze terminé, ils attachèrent les membres de la vampire à une grande planche de bois. Un acrobate aux poignards entra alors et se mit à en lancer un après l’autre.
Le public retint son souffle tandis que les poignards venaient se planter avec une précision parfaite à côté du visage de la vampire et entre ses jambes. Puis l’acrobate s’adressa aux spectateurs.
« Des volontaires ? »
Ricart se demanda qui accepterait de se porter volontaire pour ça, mais des mains se levèrent de toutes parts. La plupart appartenaient à des femmes.
« Moi ! Moi ! »
« Choisissez-moi, Adam ! »
Le vampire descendit dans le public, choisit une volontaire et la conduisit sur scène. Les spectateurs applaudirent avec enthousiasme tandis qu’on attachait la femme à la planche de bois.
Un poignard acéré fila vers elle.
Un, deux, trois, puis…
Fchht ! Toc !
Un poignard se planta dans le cœur de la femme, si profondément qu’il ne resta visible que le manche. Le public se figea. L’acrobate fit une grimace clownesque, comme pour dire : Oups.
Puis, avec un Clac !, toute la planche de bois bascula. Le poignard qui lui avait transpercé le cœur avait disparu. Ce n’est qu’alors que les spectateurs se détendirent et se mirent à applaudir.
« Ils ont échangé les femmes. Tu l’as remarqué ? »
Ricart s’adressa à Ice. La femme d’avant était vraiment morte et, en un instant, une autre femme, métamorphosée pour lui ressembler, avait pris sa place. Celle qui venait d’apparaître était une vampire.
La vampire reconduisit la femme dans le public, et l’homme qui l’accompagnait ne sembla rien remarquer.
À moins qu’il ne sût déjà et que cela lui fût égal.
Ricart le comprit instinctivement.
Cet homme était un esclave des vampires.
Les esclaves des vampires étaient des humains qui les servaient comme maîtres.
Alors, la vampire assise à la place de la femme d’origine se retourna vers Ricart et Ice en souriant. Ses longs crocs luisaient.
Cette salle obscure aurait dû lui glacer le sang, mais Ricart se contenta de renifler et de lui rendre son sourire. Son regard la mettait en garde.
Tu pourrais mourir.
La vampire parut surprise. Son sourire s’effaça et elle inclina la tête.
La pièce reprit ensuite, mais Ricart n’y porta plus grand intérêt après avoir assisté à pareille tromperie.
Le jeu des acteurs valait le détour, mais tout lui semblait faux, désormais. Ils auraient dû se contenter de poursuivre la pièce.
Chassés du Paradis, le premier homme et la première femme errèrent dans le désert et endurèrent bien des épreuves avant de finir par s’installer quelque part. Ils eurent des enfants : Cain et Abel.
Vint alors la tragédie qui sépara véritablement les humains des vampires.
« Le premier meurtre eut lieu ! Entre deux frères ! Écrase-lui le crâne avec une pierre ! Un monde nouveau va s’ouvrir ! »
BOUM !
Un autre bruitage assourdissant éclata. Puis on traîna sur scène un homme qui semblait terrifié.
L’acteur qui jouait Cain le plaqua brutalement au sol et se mit à lui fracasser le crâne avec une pierre, pour de vrai.
Baoum ! Crac ! Baoum !
Ce n’était pas du jeu. C’était un véritable meurtre.
Mais le public ne parvenait pas à savoir si c’était vrai ou faux. Non, il semblait vouloir croire que c’était faux. Ça ne pouvait tout de même pas être réel.
L’homme mourut sur-le-champ. Des vampires en capes noires se précipitèrent sur son corps fraîchement tué et se mirent à le dévorer sans retenue.
Tout se passait en pleine lumière, sur scène.
La tromperie était parfaite.
Puis, dans un Pouf !, de la fumée s’éleva des coulisses. Une vampire apparut soudain.
Elle portait une tenue très particulière et était d’une séduction incroyable.
Sa peau était blanche comme la neige, ses lèvres d’un rouge vif, et la longue fente de sa robe dévoilait ses jambes interminables. Sa poitrine généreuse et ses courbes se dressaient et s’abaissaient comme des collines au milieu d’un champ. À chaque pas, ses hanches se balançaient lourdement d’un côté puis de l’autre.
Ricart la reconnut aussitôt.
C’était Remania, la sœur de Leman.
Elle portait des gants noirs qui lui montaient jusqu’aux coudes et brandit une pomme rouge vif avant de s’adresser au public.
« Dieu nous a fait le merveilleux cadeau de l’instinct. Le réprimer est une stupidité. Maîtriser son appétit, renoncer à la luxure, étouffer sa colère ? Non. Mangez à votre faim, violez à votre guise, détruisez à votre gré. Voilà ce que signifie être pleinement humain. Voilà pourquoi nous sommes tous frères et sœurs. »
Le rideau tomba.
Comme s’ils n’attendaient que cela, les spectateurs éclatèrent en applaudissements. Ils se levèrent et applaudirent au milieu des acclamations, sans se rendre compte que les artistes étaient des vampires.
Non, peu importait vraiment qu’ils soient vampires ou non. Ils avaient apprécié le spectacle et en étaient plus que satisfaits. Ils approuvaient avec ferveur ces paroles qui les invitaient à rester fidèles à leurs instincts.
Le spectacle blasphématoire s’acheva ainsi. Le public applaudit longuement, puis commença à partir, un ou deux à la fois.
Mais plusieurs personnes ne quittèrent pas la salle et se dirigèrent plutôt vers les coulisses. Ricart et Ice les suivirent.
Soudain, une main jaillit des ténèbres, agrippa Ricart par le col et l’attira à elle. Un visage se rapprocha, comme pour l’embrasser.
C’était la vampire qui était apparue sur scène à la fin.
Ironie du sort, Ricart pouvait sentir l’haleine épaisse et écœurante d’une vampire dont le cœur s’était arrêté.
Mais un poignard dégainé était déjà pressé contre la gorge de la vampire. Si elle l’avait attiré plus près, il aurait pu lui trancher le cou.
Remania sourit, satisfaite, puis relâcha Ricart.
« Tu sens bon. Je n’ai jamais senti quelqu’un d’aussi frais que toi. »
Ice n’avait pas remarqué tout de suite que Ricart avait disparu et ne le rejoignit qu’après coup.
Ils se trouvaient dans une loge. Remania s’avança au cliquetis de ses talons et croisa une jambe sur l’autre dans son fauteuil. La fente de sa robe était si profonde que ses jambes sensuelles étaient dévoilées presque jusqu’aux hanches.
Ricart ne lui accorda pas un regard. Il contempla le poignard qui brillait dans la lumière, puis le glissa sous sa cape noire.
Sous le regard de Ricart et d’Ice, Remania sortit une longue pipe et la porta à ses lèvres. Au moment où elle expira la fumée, un cri retentit au loin.
Difficile de savoir si quelqu’un pleurait ou riait.
« Qu’est-il arrivé à ces gens ? »
« Ce sont des volontaires. »
« Volontaires pour quoi ? »
« Des gens qui veulent connaître le plaisir suprême ou devenir des vampires. Nous ne forçons personne. Ce ne serait pas élégant. »
« … »
« Comment va mon cher grand frère ? Il se porte bien ? »
Remania semblait savoir exactement pourquoi Ricart et Ice étaient venus.
Comme c’était étonnant. Les vampires de haut rang acquéraient-ils la capacité de lire dans les pensées ?
« Je l’aimais au moins mieux que toi. »
« Tu as des goûts singuliers. »
« La pièce valait le détour, mais je n’ai pas aimé la tromperie. »
« Une pièce reflète la réalité. Mais, à l’inverse, la réalité elle-même peut devenir une partie du spectacle si nécessaire. »
« Ah bon ? Ça m’est égal. Pourquoi nous as-tu invités ? »
Remania connaissait le but de Ricart et d’Ice, mais Ricart ignorait le sien. Il savait seulement qu’elle avait enlevé son père.
Remania expira paresseusement une bouffée de fumée.
« Ton sang pur. Je ne te dévorerai pas. J’en ai seulement besoin d’un peu. »
« … Moi ? Lui ? »
Ricart ne semblait pas prendre la situation au sérieux et demanda si elle parlait de lui ou d’Ice.
« Il est assez joli, mais il est pourri à l’intérieur. Il sent mauvais. Toi, c’est différent. C’est ta pureté qui a attiré mon attention. Je t’ai senti dès ton entrée dans la ville. Comme le délicat parfum d’une fleur qui se répand dans un égout. Impossible de le manquer. »
Contrairement à son frère, Remania ne parvenait pas à voir la vie antérieure de Ricart. Mais elle semblait en percevoir des traces grâce à son odeur.
« Pourquoi as-tu besoin de mon sang ? »
« Si même un sang qui sent comme le tien ne peut pas réveiller mon père, alors j’aurai perdu. Tue-moi ou laisse-moi vivre, comme tu voudras. »
À la voir maintenant, Remania semblait elle aussi épuisée jusqu’à la moelle.
Elle avait sans doute passé beaucoup de temps à tenter de persuader son père affamé, à le menacer et à employer tous les moyens possibles pour le faire boire du sang, mais rien ne semblait fonctionner.
Mais son offre avait un défaut.
« Et si mon sang le réveillait ? »
« Alors tu devras mourir. »
« Tu es honnête. Ça me plaît. »
Si Remania avait tenté de lui tendre un piège de façon maladroite, Ricart aurait peut-être simplement combattu. Mais puisqu’elle avait tout exposé sans détour, la décision lui appartenait désormais.
« J’irai seul. »
Ricart s’adressa à Ice. Comme prévu, celui-ci secoua la tête.
Lui dire de ne pas y aller ne servirait à rien ; Ricart réfléchit donc seul à la question.
Quand la pipe de Remania fut presque consumée, il reprit la parole.
« Je vais récupérer mes armes et je reviendrai demain matin. »
« D’accord. »
Ricart posa ses conditions et Remania les accepta.
Pour le moment, Ricart et Ice quittèrent la salle de spectacle sains et saufs.
« Elle dit que tu pues. »
Ricart s’adressa à Ice. La situation était tendue et grave, mais il semblait essayer de détendre l’atmosphère.
« Cette femme empestait la poudre, elle-même. De quel droit se permet-elle de critiquer les autres ? »
« Elle a déjà la peau blanche. Pourquoi se met-elle autant de poudre ? »
« Pour cacher ses rides, probablement. C’est une vieille peau, pas vrai ? »
« Hé hé hé… »
Ricart et Ice médirent de Remania en regagnant leur auberge et en rassemblant leur équipement. Par précaution, ils prirent aussi l’Huile sacrée d’Illya. Puis ils veillèrent toute la nuit en attendant le matin.
À l’aube, Ricart et Ice quittèrent de nouveau l’auberge.
Dehors, le soleil éclatant balayait les désirs impurs. De telles abominations n’osaient survivre sous son regard ardent.
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