Chapitre 72
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 72
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Le vent d’automne était glacial. Deux jeunes épéistes traversaient montagnes et rivières en marchant vers l’ouest.
Au bout d’un moment, les montagnes finirent presque par disparaître à l’horizon. Ils arrivèrent dans une contrée sillonnée de rivières enchevêtrées comme une toile d’araignée, où le vent ne cessait jamais de souffler. C’était le royaume de Netherlant.
Couic, couic. Les moulins à vent tournaient partout, et les champs de roseaux plus hauts qu’un homme étaient légion.
La terre était pauvre et ne se prêtait pas à l’agriculture. Les habitants vivaient donc surtout de l’élevage des moutons et des bovins.
D’anciennes cités côtières s’étaient développées le long du rivage occidental, mais l’intérieur des terres n’était pas un endroit où il faisait bon vivre.
Le domaine de Banshtein se trouvait précisément dans une région de ce genre : une terre stérile où ne poussaient que des roseaux touffus.
C’était midi, pourtant le soleil brillait faiblement derrière une sorte de brume.
La journée était étrange. Bien qu’il fût midi, on aurait dit qu’il faisait à la fois l’aube et le début de soirée.
Au milieu des roseaux, près d’un vieux débarcadère abandonné, un passeur âgé était assis, sa ligne plongée dans l’eau. Il avait l’air d’être le dernier homme au monde, attendant que la mort vienne le chercher.
Les deux jeunes épéistes s’avancèrent parmi les roseaux dans sa direction.
« Bonjour. »
Ricart le salua. Apparemment, le vieil homme n’était pas encore mort : il souleva légèrement son chapeau de paille et jeta un regard à Ricart et Ice, avant de reporter son attention sur la rivière.
« Puis-je vous demander quelque chose ? C’est bien le domaine de Banshtein ? Il n’y avait aucun panneau. »
Ricart et Ice avaient demandé leur chemin tout au long de la route, mais ils croisaient de moins en moins de monde.
Sans un mot, le vieil homme leva sa main ridée comme l’écorce d’un arbre ancien et désigna l’autre rive.
« Nous paierons la traversée. Vous pourriez nous emmener de l’autre côté ? »
« Ça ne sert à rien. »
« Pardon ? »
« De temps à autre, quand on les a presque oubliés, des héros débarquent ici en prétendant qu’ils vont détruire le comte vampire. Mais il n’y a rien, là-bas. »
« … »
Ricart observa un instant le vieil homme, puis esquissa un sourire.
« Nous sommes des aventuriers. Nous venons rencontrer un client. Quant à savoir si nous tuerons le comte vampire ou non, nous l’ignorons nous-mêmes. »
Le vieil homme leur jeta un bref regard, à Ricart et à Ice, puis rembobina sa ligne et se leva. Il monta ensuite dans une petite barque.
« Combien coûte la traversée ? »
« Montez, c’est tout. Ça m’occupe, voilà tout. »
Ricart regarda Ice et haussa les épaules. Puis ils montèrent ensemble dans la barque.
Le vieil homme s’assit à l’arrière et rama. L’embarcation se mit lentement en route.
Puis, au milieu de la rivière, la brume se forma soudain. Elle s’épaissit jusqu’à ce qu’ils ne voient presque plus à un pouce devant eux.
C’était étrange.
La rivière n’était pas si large, pourtant le vieil homme rama longtemps.
Couic, couic, couic…
« On dirait qu’il utilise de la magie. »
Ice prononça ces mots d’un ton neutre. Une personne ordinaire aurait été tétanisée par le choc.
Au bout d’un moment, la brume se dissipa. Le vieil homme avait disparu sans laisser de trace, et ils avaient atteint l’autre rive.
« Nous venons de traverser le fleuve des morts ? »
Comme Ice, Ricart ne semblait pas particulièrement impressionné. Un phénomène étrange, et deux épéistes tout aussi étranges.
Ricart poussa fort sur la rame et rapprocha la barque du rivage. Puis Ice et lui débarquèrent. C’était un midi d’automne frais, et le soleil brillait haut dans le ciel.
Au loin se dressait une colline, chose rare à Netherlant. À son sommet, un petit château était entouré d’une palissade de bois. Ils prirent directement sa direction.
Ils atteignirent bientôt, au pied du château, un village qui ressemblait davantage à un petit manoir. Pas la moindre fourmi en vue. Des potagers à l’abandon, des granges vides et les portes de maisons désertes qui grinçaient au vent.
Rien n’indiquait qu’une armée ou des bandits étaient passés par là pour tout brûler et massacrer les habitants. C’était simplement un village décrépit, que tout le monde avait abandonné.
Ricart observa les lieux, rajusta son épée et prit la direction du château sur la colline.
« Allons-y. »
Le lieu aurait dû leur sembler sinistre, mais ni Ricart ni Ice ne montraient le moindre signe de peur. Peut-être n’avaient-ils plus peur de rien. Ou peut-être avaient-ils simplement confiance en eux.
Ils gravirent la colline et arrivèrent devant ce qui semblait être le château de Banshtein. Une partie de la palissade s’était écroulée, rongée par la pourriture. Là aussi, tout indiquait que l’endroit était abandonné depuis longtemps.
La porte du château avait complètement pourri et gisait en morceaux sur le sol. Seules les portes du donjon, où le comte avait probablement vécu autrefois, étaient encore solidement fermées.
Ricart traversa la cour envahie par les mauvaises herbes, atteignit le donjon et frappa à la porte. Il était bien impossible que les lieux soient vides.
Pourtant, les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes dans un fracas. Ricart entra avec prudence. Des tapis usés, des meubles couverts de poussière et des toiles d’araignée dans les coins.
Le château avait tout l’air d’être abandonné, mais un bruit inconnu parvint à ses oreilles.
Grrrgle. Grrgle. Grrrrgle. Grrgle.
Le bruit allait et venait.
Qu’est-ce que c’était ?
Au moment où Ricart se posait la question, les torches fixées aux murs s’allumèrent toutes seules.
Fouich ! Fouich ! Fouich !
Elles éclairaient le couloir comme pour les guider quelque part. Ricart et Ice échangèrent un regard, puis suivirent ensemble le chemin indiqué.
Au bout se trouvait une vaste salle, plus spacieuse qu’une salle à manger. Un feu brûlait dans la cheminée et, à part une longue table, la pièce était vide. Quel gâchis d’espace.
La table était couverte de toutes sortes de mets frais, qui n’avaient rien à faire dans un château abandonné. À son extrémité siégeait le vieux passeur qu’ils avaient vu tout à l’heure.
Il avait changé d’allure : ses cheveux blancs étaient soigneusement peignés en arrière et il portait de beaux vêtements de soie noire. Il était d’une élégance impeccable.
Il se leva et prit la parole d’une voix posée.
« Bienvenue, aventuriers. Je vous en prie, faites honneur au festin. »
Un fantôme m’a ensorcelé ? Suis-je sous l’effet d’un sort ?
Pourtant, les sens aiguisés comme une lame de Ricart lui disaient que tout cela était réel.
Ricart et Ice s’assirent sur les chaises disposées au milieu de la table, face à face.
Ricart examina d’abord les plats étalés sur la table. Un cochon de lait tout juste rôti et des fruits frais, hors saison, attirèrent son regard.
D’où venaient ces ingrédients ? Comment avaient-ils été préparés juste à temps ?
C’était étrange.
« Je ne peux pas manger de nourriture humaine. Alors, ne vous gênez pas pour votre hôte. Faites comme chez vous. »
Ricart observa le vieil homme vêtu avec une élégance irréprochable.
« Êtes-vous le comte Leman ? »
« C’est bien moi. »
« Le comte vampire ? »
« Hé hé hé. C’est bien moi. »
« Est-ce un piège ? Vous voulez le sang frais de jeunes gens ? »
Le comte Leman sourit et secoua la tête. Puis le bruit étrange qu’ils avaient entendu plus tôt se fit de nouveau entendre.
Grrrgle. Grrgle.
« Je vous prie de m’excuser. C’était mon estomac. Cela fait plus de cinquante ans que je n’ai pas bu de sang. »
« … »
Ricart cligna des yeux.
Rien dans cette situation n’avait de sens. Que devait-il répondre ? Devait-il se montrer poli ? Il était si déconcerté qu’il ne savait plus comment réagir.
« Le temps est relatif. Ce qui représente une vie entière pour l’un peut n’être qu’un instant pour l’autre. Je crois que nous avons tout le temps nécessaire pour discuter. Inutile d’être aussi surpris. »
« Pourquoi ne buvez-vous pas de sang ? »
Ice posa la question sans détour.
« La pénitence n’est pas l’apanage des humains. Je veux connaître une longue mort. »
« Pourquoi ? »
Ricart l’interrogea à son tour.
« Il existe deux façons de mettre fin à sa propre vie. Fuir rapidement, ou aller jusqu’au bout de sa volonté. Je ne veux pas fuir. »
En clair, il comptait se laisser mourir de faim.
Quelle était cette situation ? Ricart se demanda si ce vampire ancien cherchait à le tromper.
Les vampires supérieurs étaient presque immortels. Pour mourir de faim, il leur fallait se passer de sang pendant au moins cent ans, peut-être bien davantage.
Un humain ne pouvait pas le comprendre, et encore moins imaginer endurer une telle durée.
« Sans parler de la méthode, pourquoi voulez-vous mourir ? »
« Tout a commencé avec mon père. Au début, j’avais moi aussi du mal à comprendre. Mais à présent, j’ai compris. C’est notre ultime résistance contre Dieu : transformer la malédiction qui nous a été imposée en bénédiction. »
Chaque réponse semblait soulever d’autres questions, qui se ramifiaient comme les branches d’un arbre. Difficile de savoir s’il philosophait ou s’il était simplement obscur, mais ses propos semblaient avoir une certaine profondeur.
« Quelle malédiction ? »
Ice posa encore la question.
« Les humains l’oublient souvent, mais nous avons tous été humains un jour. Le premier vampire l’était aussi. C’était le premier meurtrier. Voilà pourquoi il fut maudit et condamné à ne jamais mourir. »
« Pourtant, ils meurent si on leur coupe la tête. »
« Ce n’est pas la mort. C’est un accident. »
Ricart réfléchit, le regard dans le vague. Était-ce vraiment différent ? Les vampires pouvaient continuer à vivre tant qu’ils buvaient du sang. Ils étaient donc peut-être différents des humains, qui mouraient lorsque leur heure venait.
Il était impossible de prendre ces questions à la légère, encore moins d’y répondre sans réfléchir. Leman semblait avoir trouvé sa propre réponse et l’avoir mise en pratique, mais Ricart se rappela pourquoi ils étaient venus.
« J’aimerais vous parler de la requête. Mais d’abord, pourquoi nous l’avoir confiée ? Le brouillard, tout à l’heure, ces plats… Vous avez l’air tout à fait capable. »
« Comme je l’ai dit, tout a commencé avec mon père. Il n’a pas bu de sang depuis près de six cents ans. Mais ma sœur cadette, Remania, a défié sa volonté et l’a enlevé. Elle cherche à lui voler sa mort digne. J’ai quelques tours dans mon sac, mais je suis devenu très faible. Je ne peux pas vaincre ma sœur. C’est pour cela que j’ai fait cette requête. »
« Si nous le tuons nous-mêmes, ne s’agira-t-il pas d’un accident ? »
« Un accident vaut mieux qu’un vol. »
Ricart croisa le regard d’Ice de l’autre côté de la table et lui fit comprendre que ce ne serait pas facile.
Les vampires supérieurs étaient des êtres bien plus complexes qu’il ne l’avait imaginé. Ricart les avait crus de simples monstres puissants, mais Leman avait une compréhension que les humains pouvaient difficilement atteindre. Peut-être ne vivaient-ils pas aussi longtemps sans raison.
Mais Ice hésitait.
Pour devenir Maître de l’Épée, il devait passer l’épreuve finale, réservée aux aventuriers de Rang spécial. Il ne lui serait pas facile de faire marche arrière maintenant.
Leman fixa Ice avec attention et prit la parole.
« Connais-tu la véritable nature de la malédiction qui a frappé le premier meurtrier, le premier vampire ? »
« … »
« La culpabilité. Une prison sans barreaux, dont on ne peut s’échapper. Et pourtant, tu t’es maudit toi-même. Même si tu atteins ton but, ton cadet ne reviendra pas à la vie. Il ne restera que le vide. »
En un instant, Leman avait percé à jour la nature d’Ice, que Ricart lui-même ignorait. Stupéfait, Ice resta sans voix.
« Le salut n’est peut-être pas aussi loin que tu le crois. Il est peut-être juste à côté de toi. N’est-ce pas ? Meurtrier parmi les meurtriers, démon parmi les démons. »
Leman tourna les yeux vers Ricart.
Ricart le regarda en silence, puis eut un petit rire. Même en additionnant la vie qu’il avait vécue auparavant aux années dont il ne gardait aucun souvenir, il avait vécu bien moins longtemps que Leman.
« Je ne connais pas grand-chose au salut. La théologie ne m’intéresse pas particulièrement. »
« Pourtant, tu as vu quelqu’un être sauvé. »
Il semblait parler du Nameless One.
« Oui. Mais j’ai aussi compris que ce n’était pas à la portée de tout le monde. Je n’en suis pas capable, j’en ai peur. »
« Plus une âme est pure, plus ses blessures sont profondes. L’amour est une malédiction, mais aussi une bénédiction. Tu sembles craindre que la tragédie se répète. Mais que peux-tu y faire ? Même si ton cœur est réduit en miettes, tu n’as pas d’autre choix que de l’accepter. C’est là que se trouve ton salut. C’est la bénédiction accordée à l’humanité : l’acceptation. N’est-ce pas plus facile que de te laisser mourir de faim pendant des centaines, voire des milliers d’années ? »
Leman eut un léger sourire, comme si ses derniers mots étaient une plaisanterie.
C’était vraiment étrange. Ricart ne comprenait pas pleinement les propos de Leman, mais il savait qu’ils étaient sensés. Et pourtant, ils venaient d’un vampire.
Comme s’il avait compris pourquoi Ricart n’arrivait toujours pas à se défaire de ses soupçons, Leman posa tranquillement une petite fiole sur la table. Elle contenait un peu d’huile jaune.
« Voici l’huile sacrée qui a rendu ses forces à Ilya, la tueuse de dragons. Le pèlerin n’était autre que le premier vampire, Cain. Mon père l’a reçue de lui ; elle est donc incontestablement authentique. »
« À quoi sert-elle ? Nous donnera-t-elle une force immense, comme dans la légende ? »
« Peut-être que oui, peut-être que non. Tout remède est aussi un poison. Tout poison est aussi un remède. On raconte que Cain a dit que le cœur joyeux d’Ilya, sans la moindre ombre, lui rappelait la lumière du soleil qu’il avait oubliée depuis longtemps. »
Bien qu’ils n’aient pas encore mené la requête à bien, Leman laissa la fiole sur la table et se leva.
« Allez à Harlen. Mon cher père, Armand, y est retenu par la Troupe acrobatique Rose. Si nécessaire, tuez ma sœur et accordez à mon père une mort imparfaite. Je ne crois pas pouvoir le supporter si ma sœur parvient à tenter mon père. »
Leman quitta la salle. Ricart et Ice se retrouvèrent seuls.
La nourriture sur la table avait refroidi. Ricart prit une pomme rouge vif et mordit dedans.
Crac, crac.
Il en savoura le goût. Elle était délicieusement sucrée.
« Ce n’est pas de la chair humaine, au moins ? »
Ice semblait accablé par mille pensées, mais il rit en entendant Ricart. Il sortit sa dague, découpa un morceau du cochon de lait rôti et le mangea.
Même refroidi, il était délicieux.
Comme s’ils n’en avaient cure, les deux amis mangèrent et burent à satiété les mets préparés par un vampire. Une fois le ventre plein, le sommeil les gagna.
Ils emportèrent l’Huile sacrée d’Illya et montèrent au deuxième étage. Le reste du château était en ruines, mais les chambres étaient propres.
Ils y firent une sieste.
Mais lorsqu’ils se réveillèrent après avoir dormi profondément, ils se retrouvèrent au bord de la rivière.
La lune était suspendue dans le ciel, entourée d’un halo flou aux couleurs de l’arc-en-ciel.
On aurait dit un rêve.
Mais la question soulevée par Leman leur trottait toujours dans la tête.
Comme ce pâle halo lunaire.
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