Chapitre 55
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Traducteur/éditeur : ZERO_SUGAR
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◈ Ode of the Brave ◈
Chapitre 55
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Quand dix personnes se rassemblaient, deux d’entre elles étaient courageuses. Trois, tout au plus.
Si ces dix personnes affrontaient un autre groupe, les deux ou trois courageuses prenaient généralement les devants, tandis que les autres se contentaient de les suivre.
Une fois ces deux ou trois personnes mortes, les autres se dispersaient naturellement. Ainsi, quand on affrontait dix ennemis, nul besoin de tous les tuer.
Deux, ou trois. Si les combattants clés étaient neutralisés ou chassés, la bataille était pratiquement gagnée.
La mort d’un seul aventurier de haut rang représentait un coup dur et un lourd fardeau pour une guilde. C’étaient ces aventuriers qui faisaient sa réputation et déterminaient son influence.
Mais quand cent personnes courageuses se rassemblaient, l’une d’elles était un héros.
Par une nuit où la pleine lune brillait d’un éclat inhabituel, dix aventuriers de haut rang moururent tous d’un coup. Avant cela, plus d’un ou deux avaient également péri en duel.
Ils n’appartenaient évidemment pas tous à la même guilde, mais cela faisait tout de même beaucoup.
La tentative de s’emparer des Hautes Terres de Kaits échoua donc tout naturellement, à cause d’un jeune héros.
L’alliance des guildes, qui ne s’était jamais fait confiance, se disloqua et chacune se retira de la guerre.
Elles avaient déjà bien assez à faire chez elles. Elles avaient tenté leur chance parce que l’affaire semblait facile, mais s’étaient fait sérieusement brûler les ailes avant de rentrer.
La guerre n’était pourtant pas terminée. L’alliance des guildes, Guilde Heigen comprise, n’était en réalité venue que pour ramasser les miettes.
La Guilde de Beringen avait d’autres véritables ennemis : les guildes autour de Sigpringer, menées par Brabant.
C’était pour cela que le commandement de la Guilde de Beringen ne pouvait pas vraiment soutenir les Hautes Terres de Kaits.
Il avait d’autres ennemis à affronter pour de bon. Impossible de mobiliser ses forces au profit de gens venus simplement ramasser les miettes.
Ces gens n’étaient toutefois pas assez faibles pour qu’on puisse les négliger. Alors que le commandement se creusait la tête pour trouver une solution, le jeune héros était apparu.
Et la nouvelle de son existence s’était répandue au-delà des guildes, jusque parmi le peuple.
L’histoire de son exécution des fameux Cinq d’Ernberg, de ses douze duels et de sa victoire contre dix épéistes assoiffés de vengeance passait de bouche en bouche.
Comme toujours avec les rumeurs, les récits se paraient de détails supplémentaires. Parfois, ils devenaient déchirants et tragiques ; parfois, palpitants et réjouissants.
Dans les tavernes et dans les rues, enfants et adultes, riches et pauvres, nobles et gens du peuple, des prostituées aux dames de la noblesse, murmuraient le nom du jeune héros.
Ricky. Ricky. Ricky…
Ce nom avait du pouvoir. L’entendre, le prononcer, faisait battre les cœurs.
D’admiration, d’angoisse et d’exaltation.
Bien sûr, chacun croyait ce qu’il voulait, et bien des choses qu’on imaginait avaient peu à voir avec la vérité. Les récits s’éloignaient donc beaucoup des événements réels et des personnes concernées.
Alors, que ressentait à présent celui qui portait ce nom, murmuré par tant de gens ? Que se passait-il dans son cœur ?
Lui seul le savait.
Et c’était un fardeau qu’il devait porter seul.
Le vent souffla, faisant claquer la cape rouge. Ricart se tenait au bord de la falaise, le dos un peu précaire.
Un faux pas, ou une poussée dans le dos alors qu’il ne se méfiait pas, et il pouvait tomber tout droit dans le vide.
Pourtant, qu’il ne songeât pas au danger ou qu’il s’en moquât, Ricart laissa le vent jouer dans ses cheveux en contemplant la douce crête au loin.
« Ricky. »
Une voix familière retentit derrière lui. Ricart se retourna et découvrit Boribori.
« Tu t’es disputé avec Marie ? »
Ricart sourit malgré lui. Boribori devait lui poser la question parce qu’ils avaient eu l’air gênés l’un avec l’autre ces derniers temps.
« Non. »
« Non ? Hmm, ça n’en a pas l’air… »
Boribori fronça les sourcils, porta une main à son menton et se plongea dans ses pensées, avec l’air sérieux qu’elle croyait afficher.
Ricart faillit rire devant son air candide, mais il n’avait pas envie d’entrer dans les détails de ce qui se passait entre un homme et une femme. Cela dit, peut-être pouvait-il lui en dire un peu.
« On ne peut pas être plus que des amis. Peut-être que ça ira mieux avec le temps. Je n’y peux rien. »
Boribori ouvrit de grands yeux.
« Plus que des amis ? C’est possible ? »
« Je ne sais pas. Moi non plus, je ne sais pas vraiment. »
« Alors, il y a des choses que Ricky ignore. Si quelque chose te tracasse, dis-le-moi. Je t’écouterai. »
Sans que Ricart s’en rende compte, Boribori était devenue quelqu’un sur qui l’on pouvait compter. Peut-être avait-elle changé après sa rencontre avec le Nameless One.
Ricart et Boribori avaient dépassé le stade d’une relation où l’un se contentait de guider l’autre. À présent, ils étaient amis et se soutenaient d’égal à égal.
« … Oui. Merci. »
« Tu continueras quand même à être proche de Marie, hein ? »
« J’espère aussi. Mais je ne peux pas la forcer… »
« Je vais aller lui dire. »
« Quoi ? Hé. Hé ! »
Boribori fit volte-face et partit au trot. Ricart l’interpella avec urgence, mais elle ne se retourna pas.
Près de la tour de défense, Marie était assise à côté de Delphi, avec qui elle discutait. On aurait dit qu’elle recevait des conseils, ou peut-être du réconfort. Delphi lui caressait doucement le dos.
Boribori courut vers Marie et lui désigna Ricart avec insistance en lui disant quelque chose.
Ricart sentit aussitôt son visage s’échauffer. Dire ça à Boribori avait été la plus grosse erreur de sa vie.
Boribori, tu m’as trahi…
Pourtant, l’expression de Marie changea à peine. Elle jeta simplement un regard vide à Ricart, puis tourna la tête vers la douce crête au loin.
Boribori revint en courant vers Ricart.
« Marie dit qu’elle comprend. Je pense que vous pourrez rester proches. »
« Hé… Toi… »
« Quoi ? »
« … Laisse tomber… »
À quoi bon se fâcher contre Boribori, qui agissait par gentillesse et par souci pour lui ? Ricart décida seulement de ne plus jamais lui parler de ce genre de choses.
Quand il baissa les yeux vers le bas de la falaise, la foule animée avait disparu ; il ne restait que des déchets éparpillés dans toute la vallée.
Il n’y avait donc plus rien à voir et la bataille d’ici était terminée.
L’endroit avait toujours été désert, peu de gens s’y aventuraient. Après la fin des combats, les Hautes Terres de Kaits retrouvèrent donc leur calme.
D’un point de vue stratégique, ils avaient bien défendu l’arrière. Ricart se demandait maintenant s’il était encore nécessaire de protéger cet endroit.
Quatre jours s’étaient écoulés depuis qu’ils avaient annoncé leur victoire, et Ricart et ses compagnons attendaient l’arrivée d’un émissaire du commandement.
Celui-ci arriva après midi et gravit les Hautes Terres de Kaits à travers les herbes rases.
À la surprise de Ricart, il s’agissait d’une personne qu’il connaissait.
« Sandy ? »
« Waouh, notre jeune maître a vraiment grandi. Maintenant, tu fais courir ta grande sœur pour te rendre service ? »
Cela faisait deux ans ? Sandy sourit de toutes ses dents et le taquina, sans avoir changé d’un iota. C’était toujours une beauté, avec ses cheveux bruns noués haut et serrés derrière la tête et ses yeux légèrement bridés.
Ravi de la revoir, Ricart lui donna une légère accolade.
Mais à peine s’étaient-ils séparés qu’il sentit que quelque chose clochait et se retourna. Marie avait baissé la tête et soufflait par le nez, comme si elle retenait sa colère.
Ricart comprit ce qui se passait et s’empressa de s’expliquer.
« C-c’est Sandy. C’est elle qui m’a emmené de Rainfurt à l’Académie. C’est tout. C’est une connaissance. Une aînée, c’est tout. »
Il s’entendit débiter ces mots comme une excuse. Marie gardait la tête baissée, respirait profondément et parvenait à peine à se calmer.
Sandy regarda alors Ricart et Marie, comprit aussitôt et afficha un sourire en coin.
« Je te l’avais bien dit, non ? Que tu ferais pleurer beaucoup de femmes. »
Ricart ne put que sourire, gêné. Pas tant que ça…
Bien sûr, si l’on comptait Daisy, il avait fait pleurer deux femmes, mais Ricart avait complètement oublié Daisy.
En aventurière chevronnée, Sandy donna à Marie un conseil tiré de son expérience.
« Ne le montre pas autant. Ça ne fera qu’encourager les autres femmes à lui courir après. »
Mais le moment ne semblait pas idéal pour donner des conseils. Marie lança à Sandy le regard acéré qu’elle avait au combat et répliqua sèchement :
« Et moi, alors ? Ne fais pas comme si tu me connaissais. »
« Hmm… On dirait qu’on t’a plaquée il n’y a pas longtemps. Tu devrais mettre un peu d’eau dans ton vin. C’est dommage de voir une si jolie femme se comporter comme ça. »
« Quoi ? Ha ! »
Marie semblait tellement abasourdie qu’elle en resta sans voix. Elle était encore trop jeune pour tenir tête à Sandy.
Comme s’il sentait une sueur froide lui monter au front, Ricart se força à présenter les autres pour tenter d’arranger les choses. L’instinct féminin était plus terrifiant que la lame la plus acérée.
« Euh, on ne devrait pas commencer par se présenter ? Voici Boribori, voici Volka, le chef de notre clan, voici Delphi et… voici Marie. »
Sandy jeta à Marie un regard amusé, presque attendri, puis se tourna vers les autres.
« Je suis Sandy, du Clan du Coq de combat. J’ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur Volka. »
« De moi ? Pas de Ricky ? »
« Le chef du clan de Ricky ne serait-il pas connu ? Et toi, Boribori, tu es bien plus mignonne que je ne l’imaginais. J’ai entendu dire que tu aimais découper les gens en morceaux. »
« Euh… Je n’aime pas ça… »
Boribori était peut-être celle qui souffrait le plus des rumeurs. Les gens la prenaient presque pour une meurtrière démente.
« Bref, c’est la folie, ces derniers temps. Dès que deux aventuriers se retrouvent, ils ne parlent que de votre clan. Et qu’est-ce qu’ils ont, les diplômés de l’an dernier ? Ce Ice aussi. J’entends dire qu’ils ont déjà assez de mal à s’occuper des ennemis, et que le Maître ne sait plus quoi faire de vous tous. »
« Comment ça, le Maître ne sait plus quoi faire de nous ? »
Ricart n’aimait pas ce qu’il entendait.
« Le gâteau n’est peut-être pas assez gros, et le Maître ne sait pas quelle part vous donner ? J’ai entendu dire que le commandement envisageait même de ne plus vous confier de missions. Je n’en sais pas davantage. »
Toute organisation avait ses affaires internes. Les luttes d’influence et de pouvoir pouvaient y faire naître des factions.
Ces factions pouvaient s’entraider et faire progresser l’organisation grâce à la concurrence, mais elles pouvaient aussi la ronger de l’intérieur.
C’était un problème pénible, mais inévitable dès lors que les humains vivaient en société. Il avait toujours existé, quelle que soit la culture ou l’époque.
Mille ans plus tôt comme mille ans plus tard, les luttes de factions existaient et continueraient d’exister. Le cœur du problème était la répartition des ressources et du pouvoir, qui étaient limités.
La Guilde des aventuriers de Beringen connaissait le même problème. Des clans et des aventuriers de haut rang y avaient déjà de l’influence, puis Ricart et le Clan Viola s’étaient soudain retrouvés sous les projecteurs.
La guilde s’était servie d’eux parce que la guerre rendait leur aide indispensable. Mais dès qu’elle put souffler un peu, la question se posa : quelle récompense leur accorder ?
Leur donner trop peu les mécontenterait. Leur donner trop, et les factions déjà en place recevraient moins.
Comme il serait agréable de pouvoir répartir les récompenses équitablement, selon les mérites de chacun. Mais le monde ne fonctionnait pas si simplement.
Deux choses au monde faisaient perdre la tête aux gens.
Le pouvoir et l’argent.
Dès que ces deux-là entraient en jeu, la raison ne servait plus à rien.
Il n’était pas rare que tout le monde devienne à la fois victime d’une injustice et bourreau impitoyable, se rendant mutuellement fou.
Les rois tuaient leurs enfants et les princes se rebellaient. Quand le pouvoir et l’argent étaient en jeu, les gens ne reconnaissaient même plus leurs propres parents ou enfants.
« Et alors ? »
Ricart posa la question, flairant une mauvaise nouvelle.
« Laisse le cochon s’occuper de cet endroit. Le Maître veut vous voir. Je suis venue vous transmettre le message. »
Le cochon dont parlait Sandy était Reinhart, le chef du Clan Widowmaker. Peut-être qu’une personne vivant aussi simplement et stupidement que lui était en fait la plus sage.
« Comment ça se passe, là-bas ? On ne me l’a pas dit quand je suis passée la dernière fois. »
Volka posa la question.
« Au début, ils voulaient diviser la région en trois. Mais les exploits de Ice ont dépassé leurs attentes. Alors ils ont envisagé de la partager en deux, puis ils ont appris que la situation était réglée ici. Je crois qu’ils ont changé d’avis et se sont dit qu’avec Ricky en plus, ils pourraient peut-être tout prendre. Enfin, c’est ce que j’en déduis. Je ne sais pas exactement ce que pense le commandement. »
« … Ça ne va pas. »
Ricart marmonna après avoir entendu Sandy.
« Hmm ? »
« Ce n’est pas comme ça qu’on mène une guerre. On fixe un objectif clair, et une fois qu’on l’a atteint, on met proprement fin aux opérations. Si on s’éternise en se disant : “On pourrait continuer” ou “Ce n’est peut-être pas encore assez”, on n’y gagnera même pas notre compte. »
Dans sa vie précédente, Ricart avait vu bien des opérations tourner au désastre de cette façon. Chaque fois que quelque chose dérapait, le problème commençait toujours par ce genre de raisonnement désinvolte du commandant.
« Ça ne me plaît pas beaucoup non plus, mais qu’est-ce qu’on peut y faire ? Ce n’est pas nous qui prenons les décisions. Les guildes n’ont jamais été dignes de confiance. Si tu attends quelque chose d’elles, elles te déçoivent toujours. La seule chose sur laquelle tu peux compter, c’est ton clan. C’est comme ça que tout le monde vit. Mais toi, Ricky, tu es un cas tellement exceptionnel que même moi, je ne sais pas ce qui va se passer. »
« … »
Cela ne servait à rien de discuter avec Sandy, alors Ricart garda le silence.
L’histoire comptait de nombreux cas où quelqu’un avait causé des problèmes en réussissant trop bien. Pour les dirigeants, l’incompétence de leurs subordonnés posait problème, mais leur trop grande compétence aussi.
Ricart n’avait jamais rencontré le Maître de guilde et ignorait quel genre de personne il était. Il ne pouvait donc pas deviner comment les choses allaient tourner.
Il n’était toutefois pas tout à fait sans recours. On lui avait dit de prendre contact s’il avait un jour des ennuis ; il pourrait peut-être le faire si nécessaire.
Quoi qu’il en soit, Ricart mangea avec Sandy, prévint Reinhart qu’ils partaient, puis quitta les Hautes Terres de Kaits avec les autres.
Ils prirent la direction de Sigpringer, où Ricart avait passé l’hiver précédent avec Boribori et le Nameless One.
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